Elles ont créé et organisent le collectif « Teachers for Palestine ». Nous avons eu une conversation avec Pauline, Yasmina, Sara et Habiba. L’occasion d’une réflexion sur la « neutralité » imposée aux enseignants et la possibilité d’un engagement. Pour nous, l’Ecole doit être ouverte sur le monde et donner à le comprendre. Comme vous le lirez ci-dessous, « Teachers for Palestine » s’inscrit dans un projet d’Ecole démocratique.
Un article de Romy Aerts initialement publié dans L’École démocratique, n°104, décembre 2025 (pp. 20-23).
7 octobre 2023 : une date qui ne manquera pas dans les manuels d’histoire. Le Hamas, l’organisation politique, religieuse et militante palestinienne qui gouverne la bande de Gaza depuis 2006, tire un barrage de roquettes sur les villages israéliens de la région frontalière, ainsi que sur Tel Aviv et Jérusalem. Des centaines de ses combattants parviennent à franchir la frontière la plus protégée au monde et perpètrent un terrible massacre dans la zone frontalière. On estime que 250 à 255 personnes sont capturées et emmenées en otage vers Gaza. Les conséquences sont bien connues : Israël réagit avec une brutalité jamais vue et commence, sous le couvert d’une « guerre contre le Hamas », à exterminer le peuple palestinien. Le bilan officiel se situe actuellement autour de 65 000… : des personnes tuées par des bombes, des chars ou des snipers israéliens et mortes de blessures aiguës. En réalité, le nombre de morts est estimé à un demi-million : des milliers de personnes sous les décombres, non réclamées, mortes de faim et d’épuisement, de maladies infectieuses, de manque de soins médicaux, etc.
Dans le monde entier, des millions de citoyens descendent dans la rue pour dénoncer le génocide perpétré par l’État sioniste d’apartheid. Vous vouliez vous y attaquer : comment Teachers for Palestine a-t-il vu le jour ?
Pauline: J’ai effectivement participé à toutes les manifestations, souvent avec des collègues, donc des enseignants. L’une de nos premières banderoles faisait référence au pourcentage d’enfants à Gaza, et au fait que les jeunes voient ce qui se passe aujourd’hui et comment nous, enseignants, nous positionnons par rapport à cela. Lors d’une visite professionnelle en Irlande en 2024, j’ai vu “Teachers for Palestine”. Lors d’une manifestation à Cork, des enseignants se promenaient avec une grande bannière. Nous avons discuté et c’est ainsi qu’est née l’idée de procéder de la même manière en Belgique.
Yasmina: Notre collectif rassemble des personnes aux parcours différents qui ont une chose en commun : une passion pour l’enseignement. Nous sommes des enseignants du secondaire, du primaire, des éducateurs… tant dans l’enseignement néerlandophone que francophone.
Pauline: Il existe désormais des initiatives similaires dans différents pays comme la France, la Suisse, le Canada, …
Depuis des décennies il existe des comités de solidarité nationaux et locaux avec la Palestine. Pourquoi maintenant “Teachers for Palestine” ?
Habiba : Nous partageons tous la même indignation face aux atrocités qui se déroulent dans les territoires palestiniens depuis le 7 octobre 2023 et depuis de nombreuses décennies. En tant qu’enseignants et que personnes travaillant avec les jeunes, nous voulons exprimer notre solidarité avec les enseignants de Palestine, avec les élèves qui n’ont plus d’école puisque presque toutes les écoles ont été détruites.
Nous voulons ainsi lancer le débat au sein de nos écoles respectives et encourager le débat respectueux entre nos élèves. Nous croyons que nous pouvons sensibiliser les élèves et les équipes dirigeantes des écoles à l’actualité grâce à des projets de collaboration entre nous et avec différentes associations. Nous respectons à tout moment le décret sur la neutralité de l’enseignement. Car ici, nous ne prenons pas de position politique, nous réagissons d’un point de vue humain. En tant qu’éducateurs, c’est notre devoir moral de défendre la justice pour tous les êtres humains, ainsi que le droit à l’éducation. On dit « Practice what you preach », nous disons « Practice what you teach ».
Vous faites référence au décret sur la neutralité : les enseignants sont perçus comme des modèles et sont censés ne pas exprimer leurs convictions politiques et religieuses en classe. Comment le collectif gère-t-il ce décret concrètement ?
Sara : Cette histoire de l’ “enseignant neutre” doit être examinée de très près. Chez Teachers for Palestine, cela nous inquiète. Car la neutralité c’est quoi? Un enseignant qui étudie le racisme ou le sexisme en classe n’est-il donc plus “neutre” ? La neutralité dont il est question dans les décrets ne concerne pas le discours sur les droits humains, la citoyenneté, l’importance d’un État de droit fort et donc la garantie des traités internationaux. Chaque enseignant est censé défendre ces valeurs. La neutralité nous rappelle que nous enseignons à des groupes pluriels qui ont chacun leurs propres convictions, idéologies, préférences politiques et sont tous également les bienvenus. S’il n’est plus considéré comme “neutre” de défendre des valeurs universelles comme l’idée qu’un enfant a droit à l’éducation, à la sécurité et à un avenir, alors ce n’est pas nous qui sommes le problème…
“Un enseignant qui étudie le racisme ou
le sexisme en classe n’est-il donc plus neutre ?”
Se taire est une faute, pourrait-on dire ?
Sara : Effectivement. Teachers for Palestine ne fait rien de “particulier” en dénonçant les violations des droits humains. C’est plutôt la réception qui est nouvelle. En effet, depuis des lustres, les enseignants participent aux “Journées d’écriture” d’Amnesty International, affichent des posters de l’opération 11.11.11 à l’école, vendent du chocolat d’Oxfam-Magasins du monde pendant les récréations, organisent des actions pour Entraide et Fraternité ou pour les Iles de Paix. Dans ces cas-là, personne ne remet en question la “neutralité”, n’est-ce pas ?
Malgré les communications formelles des instances compétentes, différents cadres des différents réseaux semblaient sous pression et appelaient les enseignants à être “neutres”. Par exemple, il était interdit d’accrocher une ligne rouge à l’école, de coller l’autocollant sur l’ordinateur portable… Une multitude d’enseignants nous ont aussi interpellés sur cette neutralité sur les réseaux sociaux. Ils se référaient pour cela à la déclaration de neutralité de l’enseignement officiel. Nous l’avons lue attentivement, cette déclaration, contrairement, supposons-nous, à ces enseignants.
“Nous constituons en effet absolument des modèles dans la défense des droits humains, de la citoyenneté mondiale et de l’importance du respect des traités internationaux.”
Dans cette déclaration de neutralité, il n’est dit nulle part que les enseignants ne peuvent pas exprimer des opinions tranchées sur des thèmes comme les droits humains. Au contraire, elle y invite et demande d’y être attentif et de ne pas “endoctriner”. Si nous choisissons le 1er septembre de nous vêtir en rouge pour annoncer clairement la couleur auprès de nos collègues et élèves, ce n’est pas la même chose que de donner un 0 à un élève parce qu’il aurait un avis différent du nôtre sur la question.
Précisément parce que nous sommes des modèles, nous ne sommes pas neutres. Nous constituons en effet absolument des modèles dans la défense des droits humains, de la citoyenneté mondiale et de l’importance du respect des traités internationaux.
Le collectif ne se limite pas à la salle de classe mais souhaite agir sous différents angles : que voulez-vous précisément réaliser au sein des murs de l’école et dans le domaine de l’enseignement?
Pauline : Notre tout premier devoir est d’informer et d’enseigner, toujours. Nous intégrons la problématique dans nos cours et discutons avec nos élèves si le besoin s’en fait sentir. Il est très important d’écouter les jeunes, pour qu’ils puissent aussi exprimer ce qu’ils ressentent en voyant un génocide se dérouler sur leur téléphone. En même temps, nous devons aussi informer et lutter contre la désinformation (également sur ce même téléphone). Cela peut se faire dans différentes matières : en histoire, le conflit et le contexte historique sont expliqués, dans les cours de langues, on peut travailler sur des nouvelles d’écrivains palestiniens, des articles de journaux sur ce qui se passe, des éditoriaux, regarder des documentaires ou des extraits de journaux télévisés/de débats, …
Habiba : En même temps, en tant qu’enseignants, nous voulons aussi exprimer notre solidarité avec nos collègues de Gaza qui, à cause de l’ « éducacide » et du génocide, ne peuvent plus exercer leur métier ou même perdent la vie. C’est pourquoi nous nous mobilisons pour chaque manifestation. Mais même alors, nous voulons informer et affichons sur notre banderole le nombre d’enseignants tués, d’écoles détruites, une définition de l’éducacide, …
Pauline : Un troisième pilier est de rassembler les enseignants autour de ce sujet. Souvent, les enseignants se sentent seuls dans cette démarche. En organisant des soirées d’information où nous partageons ensemble un repas palestinien ou libanais, nous ne réalisons pas seulement des rencontres, mais nous apprenons aussi les uns des autres, et nous partageons des informations et des bonnes pratiques.
L’action est également un pilier important. Quelles actions ont déjà été mises en place ?
Yasmina: Nous sommes présents à chaque grande manifestation nationale, reconnaissables à notre propre banderole et au logo que nous avons créé. Dans la phase initiale, nous avons rassemblé des enseignants lors de rencontres inspirantes, où nous échangions des idées et imaginions des actions. De plus, nous avons organisé à Bruxelles deux soirées d’information, avec des conférenciers invités et des plats palestiniens. Nous avons notamment reçu des personnes d’Amnesty International, d’AJAB et un enseignant à la retraite qui a vécu de nombreuses années en Palestine, … Leur expertise, leurs récits et leurs témoignages personnels ont donné aux soirées une intensité particulière. La soirée a été un grand succès : la salle était comble, les conversations profondes et l’énergie palpable. Nous avons alors constaté combien d’enseignants veulent agir, mais ne savent souvent pas comment s’y prendre. Et c’est précisément pour cela que nous voulons être un lieu où les enseignants trouvent des repères et de l’inspiration.
Pauline: Le 1er septembre 2025, nous avons lancé un appel national aux enseignants pour qu’ils aillent travailler en rouge, sur le modèle de la campagne « une ligne rouge », sous le slogan “En temps de génocide, pas de 1er septembre comme d’habitude”. Nous avons également appelé les enseignants à placer des chaises vides à l’avant de la classe, puisque les enfants de Gaza ne pouvaient/pouvent pas retourner à l’école. Les enseignants ont partagé avec nous leurs photos de leurs tenues rouges et des chaises vides.
Habiba: L’action finale fut une action symbolique à la Bourse de Bruxelles, où nous avons installé des chaises d’école vides et du matériel scolaire. Nous y avons pris la parole et demandé une minute de silence à la fin de notre discours pour toutes les personnes à Gaza, et spécifiquement pour tous les enseignants et élèves qui y ont été tués. Mais aussi pour les enfants du Congo et du Soudan. En effet, partout dans le monde, on prive des enfants de leur droit à l’éducation à cause des conflits et de la guerre. Nous voulions attirer l’attention sur cela.
Condamner Israël et le génocide est souvent accueilli par des accusations d’antisémitisme. Est-ce aussi votre expérience ? Y a-t-il des contacts avec la communauté juive ?
Pauline: Dans toutes nos communications, nous sommes extrêmement prudents. Nous n’avons donc pas encore essuyé cette accusation. Lors de notre première soirée d’information, nous avions invité un représentant d’AJAB (Alliance Juive Anti-Sioniste) qui a exposé leur perspective en tant que collectif juif. En tant qu’enseignants, il n’est jamais de notre intention de polariser, cela fait aussi partie de notre façon de communiquer.
Les jeunes de la fin des années 60, du début des années 70 ont développé une conscience anti-impérialiste et anti-coloniale énorme grâce à la guerre du Vietnam. La guerre contre l’Irak a suscité une large prise de conscience dans la génération précédente. Remarquez-vous que les jeunes qui sont actuellement sur les bancs de l’école développent une nouvelle conscience politique suite à ce génocide ?
Sara: Nous voyons que c’est plutôt à l’université que les jeunes entreprennent des actions et se rassemblent. Pourtant, beaucoup de jeunes dans le secondaire (et même en primaire) sont aussi très concernés. Car eux aussi voient les images sur les réseaux sociaux. Certains élèves, nous les croisons lors de manifestations ou de nos actions, et c’est très gratifiant. Pour d’autres élèves, une sorte de fatigue s’est installée, voire même un sentiment d’écrasante impuissance.
Il y a maintenant un cessez-le-feu, certes très fragile. Comment voyez-vous l’avenir du collectif ?
Pauline: En tant que jeune collectif avec beaucoup de types de personnes différents, provenant de différentes régions du pays, nous avons déjà rencontré certaines difficultés. En interne aussi, il y a parfois des divergences d’opinion. Certaines personnes ont abandonné au fil du temps, d’autres sont venues nous rejoindre.
Yasmina: Il n’y a pas non plus une seule personne responsable, nous faisons tous cela en plus de notre travail d’enseignant… L’organisation pratique d’un collectif s’est déjà avérée être un obstacle. Lorsque nous avons commencé le collectif au printemps 2024, nous espérions qu’aujourd’hui, un an et demi plus tard, il n’existerait plus ou ne serait plus nécessaire… La réalité est tout autre. Malgré le cessez-le-feu, la violence continue, les écoles et les maisons doivent y être reconstruites à partir de rien, …
Sara: Une piste de réflexion est cependant, avec le temps, de faire évoluer éventuellement Teachers for Palestine vers quelque chose de plus général comme Teachers for Peace, ce qui nous permettrait de parler aussi de tous les autres conflits. Je trouve important que nous continuions à porter le militantisme et le travail intellectuel pour et par Gaza. C’est justement de Gaza que sont aussi formulés des outils importants pour adopter une attitude face à ce qui se passe par exemple au Soudan. Leur travail acharné sur l'”éducide” doit être diffusé, et ainsi nous maintenons aussi leur pensée en vie.
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