Marie-Do en professionnelle

Dans le Soir du 14 mai 2012, nous découvrions le plan de la ministre Simonet pour endiguer l’échec et l’absentéisme en professionnelle. Suivant une méthode qui devient récurrente, elle veut partir d’expériences de terrain, dont certaines seraient appelées à être généralisées. Ainsi a-t-elle retenu 45 projets pilotes pour l’année à venir.

Nous ne sommes d’accord ni avec sa définition de l’échec, ni avec son analyse des causes, ni avec les solutions avancées. Explications.

Marie-Dominique Simonet désigne le 2e degré professionnel comme étant le segment scolaire qui concentre le plus de difficultés : « Sur le nombre d’élèves qui s’engagent en professionnelle, déclare-t-elle, à peine 37 % finissent cet enseignement avec fruit. »

L’ « analyse » et le plan de la ministre

La ministre identifie trois explications à ce naufrage : 1/ la mauvaise orientation des élèves (non choisie, imposée par relégation, sans véritable connaissance de tout ce que cet enseignement peut offrir comme éventail) ; 2/ le manque de motivation ; et 3/ une organisation inadéquate (lisez les contraintes externes et internes qui « amènent parfois à des choix pédagogiques peu calqués sur les besoins réels de l’élève »).
Dans le droit fil de cette « analyse des causes », Mme Simonet choisit de travailler sur les trois axes : mieux orienter les élèves, les motiver (« viser une plus grande assiduité ») et assouplir l’organisation des filières professionnelles.

Sa méthode ? Un appel à projets pilotes. Au total, 45 projets seront soutenus, soit 15 par axe d’expérimentation. Dans le même temps, la ministre dit préparer une réforme des programmes du technique et professionnel, et vouloir créer un Comité d’accompagnement de toutes les expériences pilotes et chantiers en cours en matière de lutte contre l’échec (réforme du 1er degré, CPU, etc.)

Mais de quel échec parle-t-on ?

A en croire l’article de P. Bouillon, l’échec scolaire en professionnelle est défini par la ministre de manière très superficielle et restrictive : absentéisme, décrochage, abandon et à peine 37 % de jeunes diplômés. Traduction : les jeunes s’absentent de l’école et en sortent sans papier. Point barre.

Pour l’Aped, la finalité de l’Ecole ne peut se résumer à assurer la garderie d’élèves assidus et à leur octroyer des diplômes. A nos yeux, elle doit permettre à tous les jeunes, sans distinction, d’accéder aux savoirs qui donnent force pour comprendre le monde et participer à sa transformation. Pour nous, devenir citoyen à part entière suppose une solide formation générale… et polytechnique.

De ce point de vue, le véritable échec scolaire se trouve plutôt dans les lacunes records de beaucoup trop de jeunes, lacunes dans les compétences de base (lire, écrire, calculer, s’exprimer…), lacunes aussi dans les savoirs citoyens critiques (histoire, sciences, philosophie, etc.), lacunes enfin dans les savoirs polytechniques (les grands absents du général, mais aussi du qualifiant parce qu’on tend à y formater les jeunes aux seuls gestes d’un métier défini, plutôt qu’à y développer une intelligence critique du processus de production). Ces lacunes sont évidemment observables chez ceux qui décrochent en cours de route, mais aussi parmi les 37 % de diplômés !

Un silence assourdissant sur les vraies causes

Ce qui nous sidère le plus, c’est la légèreté de l’analyse des causes faite par la ministre.

Elle passe tout simplement sous silence les mécanismes les plus déterminants de l’échec en professionnelle : sa détermination sociale… et un système scolaire qui creuse les inégalités. Quelques rappels s’imposent.

Primo. La corrélation entre le niveau socio-économique des enfants, la filière d’enseignement dans laquelle ils se retrouvent et leurs résultats est scientifiquement établie. Et confirmée d’étude en étude [[Lire à ce sujet un travail récent disponible sur notre site : François Ghesquière, Joël Girès,
La persistance de l’inégalité des chances en Belgique.
http://www.skolo.org/spip.php?article1446
]]. Sans l’ombre d’un doute. Autrement dit, plus vous êtes riche et plus vous avez de chances de réussir brillamment dans l’enseignement général… et plus vous êtes pauvre et plus vous risquez d’échouer dans la filière professionnelle, voire même d’en décrocher.

Secundo. Dès 2003 (bientôt 10 ans !), l’Aped avait identifié formellement les causes de la catastrophe scolaire belge :

1/ un enseignement fondamental manquant de moyens (e.a. en encadrement) ;

2/ au début du secondaire, une ségrégation précoce en filières hiérarchisées (général, technique, professionnel) ;

3/ l’organisation de l’enseignement en quasi-marché, avec une quasi-liberté d’offre et de demande, qui finit de creuser les inégalités entre écoles ghettos de riches et écoles ghettos de pauvres, avec tous les niveaux intermédiaires.

Tertio. Depuis lors, nous avons aussi mis en doute la pertinence de l’approche par compétences, qui tend à défavoriser les enfants issus des classes populaires.

Mme Simonet ignore-t-elle ces réalités ou table-t-elle sur l’ignorance du citoyen lambda pour avancer une « analyse » et un « plan » aussi indigents ? Poser la question, c’est déjà un peu y répondre…

Un « plan » cache-misère, bien dans l’air du temps marchand

Une chose est sûre : avec les solutions avancées, on ne progressera pas en direction d’une école et d’une société plus démocratiques. Au contraire !

L’apartheid qui caractérise notre enseignement en sort conforté, puisqu’il n’est même pas mentionné comme cause du problème.

Et bon nombre des expériences – pilotes annoncées pourraient bien déboucher sur une instrumentalisation accrue de l’école professionnelle : on risque en effet de voir se multiplier les initiatives survalorisant l’approche métier, la formation de petites mains, au gré des attentes du marché du travail, au détriment d’un enseignement ambitieux pour tous. Sans compter que la multiplication des expériences, couplée à un assouplissement des règles d’organisation risque bien de nous mener plus avant dans la marchandisation des écoles.

Comme le note J-M. Gilson, l’un de mes coreligionnaires apédiens : « Ce n’est plus un « marché scolaire », mais une « brocante bordélique ». Si cela continue, chaque école proposera ses propres solutions à ses futurs clients. Marché complètement dérégulé s’éloignant de plus en plus de notre école commune. On laisse aux pouvoirs organisateurs et aux directions le soin de proposer tout et n’importe quoi … »

Quelques questions encore…

Sur l’orientation positive : comment ose-t-on demander à un enfant de 14/15 ans, même bien informé, de faire un choix d’orientation ? Alors que les élèves « performants », issus des « bonnes familles », ne se déterminent – souvent laborieusement – qu’à partir de 18 ans ?

Sur la souplesse d’organisation des sections professionnelles : si l’assouplissement doit se faire sans moyens supplémentaires, faut-il en déduire que les équipes pédagogiques, sur le terrain, en seront réduites à bricoler dans le bénévolat ?

Sur la motivation des élèves : la ministre est-elle vraiment sérieuse quand elle imagine remotiver les jeunes du professionnel en leur proposant des « défis » et autres carottes infantilisantes du genre « activités récréatives » ? Prend-elle à ce point nos élèves pour des gosses débiles et immatures ? Ou feint-elle d’ignorer – retour au cache-misère socio-économique – que le mauvais rapport qu’entretiennent ces jeunes avec l’école est étroitement lié à la réalité sociale ? Les jeunes qui fréquentent le professionnel savent, au moins confusément, qu’il n’y a pas de place pour eux dans l’économie de marché, ou alors des places d’exécutants dans des jobs qui s’apprennent sur le tas et dont on change comme on change de chemise. Ne perçoit-elle vraiment pas qu’il devient de plus en plus difficile de motiver les jeunes parce que, justement, la société est de plus en plus duale, de plus en plus dure, de moins en moins engageante…?

Une alternative : l’Ecole commune, ou comment en finir avec le professionnel avant 16 ans…

Une fois de plus, présentons notre proposition alternative. Bien sûr, c’est un plan autrement ambitieux que celui de Mme Simonet. Bien sûr, d’aucuns le balaieront d’un revers de la main en nous traitant d’utopistes.

A ceux-là, nous répondrons que croire qu’on atteindra les objectifs généraux du décret Missions dans le système actuel et avec des « plans » aussi insipides relève d’une utopie au carré.

A ceux-là, nous rétorquerons que nos propositions répondent de manière bien plus efficace aux problèmes concrets, réels, des jeunes qui fréquentent actuellement le professionnel.

A ceux-là, nous rappellerons enfin, car il est malheureusement nécessaire de le faire, qu’à part les 3 à 4 % d’enfants souffrant de handicaps mentaux spécifiques, tous sont capables de suivre un enseignement général et polytechnique en tronc commun. A condition, bien évidemment, que le système scolaire soit réformé de manière ambitieuse et progressive.

Nous voulons aller vers une école commune à tous les enfants, de 6 à 15 ans. Une école à la fois générale et polytechnique. Toute forme de spécialisation professionnelle en serait exclue. Celle-ci se ferait après 16 ans, dans de bien meilleures conditions, avec des jeunes plus mûrs et maîtrisant les bases générales (les professeurs de cours techniques et pratiques n’observent-ils pas que le principal handicap de leurs élèves réside dans des lacunes mathématiques et linguistiques ?)

Bien entendu, cette « révolution » ne peut être généralisée du jour au lendemain : les jeunes qui fréquentent aujourd’hui le premier degré différencié ne peuvent pas suivre un tronc commun. Il faut donc d’abord « mettre le paquet » dans le fondamental : réduction de la taille des classes, engagement vraiment massif d’instituteurs, systèmes de remédiation et d’aide scolaire, etc. La réforme avancerait d’année en année pour se mettre en place en dix ans.

On l’a vu plus haut, la mixité sociale est une des trois conditions pour atteindre nos objectifs. Il s’agit dès lors de casser les mécanismes de ségrégation. Par conséquent, de briser deux tabous typiquement belges : l’inscription des élèves « comme sur un marché », et la concurrence entre réseaux. Nous proposons d’affecter les élèves à une école déterminée selon leur domicile et – différence par rapport à la carte scolaire française – le revenu de leurs parents. Ce qui implique un découpage géographique du territoire en zones socialement mixtes, assez réalisable en Belgique, vu sa densité de population. Par ailleurs, nous en appelons à un réseau unique, forcément public.

Hormis ces réformes de structure, nous voulons rendre l’école plus humaine par une ouverture aux activités artistiques, sportives et associatives ; par une libération de l’initiative pédagogique (à condition d’atteindre les objectifs) ; par une guidance et une aide scolaire plus proches de chaque enfant (rattrapages, études dirigées, centres de documentation, cours accélérés pour les enfants primo arrivants, etc.).

On le voit, l’Ecole commune, démocratique, est bien autre chose que la « brocante bordélique » que dessine Mme Simonet, dont le cabinet reconnaît d’ailleurs qu'”il ne s’agit jamais de grands bouleversements mais de petites souplesses” [[Le Soir, 12/07/12]]. Bonjour l’ambition !