
Marcel Leurin réagit ici à un article publié dans Le Vif.
Le titre de couverture « Comment l’islam menace l’école » est un titre racoleur indigne du Vif-L’Express. Le titre intérieur va un pas plus loin dans l’infamie, passant d’une simple menace – grave, puisqu’elle pèse sur tout le système scolaire – à l’état pathologique : « Comment l’islam gangrène l’école ». Ce n’est pas la religion pratiquée paisiblement par la majorité des musulmans qui constituerait éventuellement une menace pour l’école, mais l’intégrisme d’une poignée de fanatiques islamistes. Je ne comprends pas que la rédactrice en chef de mon hebdomadaire préféré assume la promotion d’une telle confusion.
L’article n’est rien d’autre que la juxtaposition de cas particuliers – incontestables, mais gonflés – présentés comme s’ils étaient généralisables à toutes les écoles des quartiers multiculturels. Ça n’a rien à voir avec une enquête – terme qu’utilisent certains intervenants du blogue –, pas plus qu’avec une authentique démarche journalistique.
Il convient de rappeler qu’aucun parent n’a le pouvoir d’exercer quelque pression que ce soit ni sur les directeurs, ni sur les enseignants, ni sur les responsables des pouvoirs organisateurs. L’article 76 du décret “missions” de la Communauté française prescrit :
« Par l’inscription dans un établissement, tout élève majeur, tout élève mineur et ses parents ou la personne investie de l’autorité parentale en acceptent le projet éducatif, le projet pédagogique, le projet d’établissement, le règlement des études et le règlement d’ordre intérieur. »
Si lesdits projets et règlements ne conviennent pas à certains parents, il appartient aux responsables de l’établissement de refuser l’inscription de leurs enfants. Une telle décision est évidemment peu compatible avec la “chasse à l’élève” à laquelle se livrent démagogiquement certaines écoles ; mais quelle autorité morale – et quelle capacité de résistance à d’éventuelles pressions – peuvent détenir des directeurs et des enseignants substituant la valeur marchande de l’élève à la mission éducative de l’école ? Une telle attitude ne rend-elle pas sujettes à caution leur éthique et leurs conceptions professionnelles ? Et quel jugement porter sur des journalistes acceptant de servir de caisse de résonance aux récriminations des auteurs d’une telle marchandisation ?
Notre société – spécialement en ville – est devenue multiculturelle, et ce caractère croitra avec les années. La moitié des élèves – belges ! – de nos écoles bruxelloises est d’origine maghrébine ou turque. Il n’est plus temps de s’interroger sur la pertinence des mesures adoptées par nos gouvernants dans les années d’après-guerre pour soutenir notre essor économique : quels que soient les sentiments qu’elles suscitent, tout doit être mis en œuvre , dans une démarche interculturelle volontariste(*), pour que chaque citoyen – autochtone ou d’une autre ethnie – prenant conscience de l’ethnocentrisme qui l’aveugle, accepte comme normale toute manifestation d’altérité. Certaines écoles et de nombreuses associations de quartier font à cet égard un remarquable travail, que la presse se devrait d’encenser ; elles créent de multiples occasions de rencontre dans une atmosphère excluant tout rapport hiérarchique de manière à permettre à chacun – “eux” et “nous” – de découvrir que nous avons beaucoup plus de choses en commun que de dissemblances, et que nos craintes réciproques sont infondées.
Je ne doute pas que la rédaction d’un hebdomadaire tel que Le Vif doit parfois connaître des affrontements houleux, et qu’il doit arriver à certaines des décisions qui y sont prises d’être péniblement arrachées. Mais chacun devrait se rappeler que tout journaliste de qualité a une responsabilité pédagogique à l’égard de ses lecteurs : à l’heure où le contrôle ininterrompu de l’audimat conduit la plupart des médias audiovisuels à se livrer à une surenchère populiste, à l’heure où la plupart des politiciens sombrent dans la démagogie en se laissant guider exclusivement par les échéances électorales, comment les citoyens assumeront-ils la démocratie si les journalistes de la presse périodique de qualité ne les aident pas, par des analyses approfondies des évènements, à passer de la simple opinion à la conviction argumentée ?
En l’occurrence, j’estime que Le Vif – auquel je suis abonné depuis très longtemps – a failli à sa mission. Et j’en suis fort peiné…
Soyez assurés, Mesdames et Messieurs les Journalistes, de mes tout bons sentiments.
(*) Il n’est peut-être pas inutile de souligner ici que la Commission de l’Union européenne et le Conseil de l’Europe se sont associés pour faire de l’année 2008 l’“Année Européenne du Dialogue Interculturel”.
Intervention publiée dans Le Vif-L’Express N° 37, du 12 au 18/09/2008