Entrée en apprentissage dès l’âge de 14ans ?

Je ne suis pas un chercheur en sciences de l’éducation, je ne suis pas un spécialiste de la psychologie cognitive, je ne suis qu’un professeur de terrain, qui exerce dans un collège de zone rurale, et qui intervient en plus, au titre du rectorat, comme formateur (auprès des nouveaux professeurs, nommés dans des zones sensibles). J’ai donc, en toute humilité, une relativement bonne connaissance du système scolaire du second degré, sous tous ses aspects. Et j’aimerais en toute humilité toujours, vous faire part de mon expérience en ce domaine, et sur ce point en particulier.

J’enseigne et je suis professeur principal de classes de troisième depuis des années et des années, dans une région rurale, le Perche, où les difficultés strictement scolaires, sans se traduire et c’est heureux de la même façon que dans les « banlieues », n’ont rien à leur envier (cf les statistiques de l’E.N. sur les taux de réussite aux examens, par bassin), et où, par tradition, un nombre relativement important d’élèves (bien supérieur à la moyenne nationale) se destine à l’apprentissage. Qui est réellement pour certain d’entre eux, la solution permettant une efficace insertion sociale, ou pour être plus exact une entrée réussie dans la vie active. Je n’ai donc aucune opposition de type idéologique à ce type de formation. Quand elles correspondent à un projet réel.

Mais parallèlement, il faut bien faire un certain nombre de constatations :

– ce sont les diplômes de niveau IV (cap) qui mènent aujourd’hui, malgré les exceptions que nous connaissons tous, aux situations les plus précaires (chômage initial, fréquence du chômage, durée du chômage…).
– les milieux économiques évoquent souvent ces temps-ci notre handicap dans les « secteurs à main-d’œuvre », qui justifie toutes les délocalisations voulues, et on annonce en revanche notre salut dans les secteurs exigeant des formations les plus élevées possible.
– la possibilité d’atteindre des niveaux de qualification plus importants par l’apprentissage existe bien (bac-pro, voire BTS etc.) mais elle ne concerne que des élèves ayant déjà une formation scolaire relativement élevée, recrutés en lycée ou en lycée professionnel, et absolument jamais des élèves ayant quitté le système en fin de collège.

D’autre part :

– entre trente et quarante pour cent des contrats d’apprentissage de fin de troisième, (concernant chez nous des élèves qui ne rêvent pourtant que de cela depuis un, deux, voire trois ans) sont rompus au cours des trois premiers mois (au passage c’est un taux d’échec infiniment supérieur à celui de l’E.N.).
– il devient de plus en plus difficile, pour les élèves qui le souhaitent, de trouver un maître d’apprentissage – « un patron » – et beaucoup de ceux qui en cherchent soit n’en trouvent pas, soit en trouvent dans des professions qui ne sont pas celles qu’ils envisageaient. Cela dans une région où le maillage artisanal, propice à ce type de formation, est important.
– les patrons qui acceptent des apprentis – et cela explique les deux remarques précédentes – se plaignent des difficultés qu’ils ont à concilier rentabilité de l’entreprise, qui est leur premier objectif, et formation de jeunes qui ont beaucoup de mal à se plier aux règles du travail, ou qui, et ce grief revient plus souvent encore, n’ont pas les compétences scolaires fondamentales suffisantes.
Dans ces conditions, je ne vois pas comment l’entrée en apprentissage deux ans plus tôt qu’aujourd’hui (un an et demi en tenant compte des actuelles dérogations) peut résoudre les problèmes de jeunes qui auront une moindre formation de base encore, et qui souffrent à l’heure actuelle au collège, pour diverses raisons, d’une incapacité à respecter la moindre règle (horaires, comportement, socialisation etc…), ce qui ne relève pas, sauf exception, du type de formation suivi. Que le collège doive adapter son fonctionnement à cette situation mieux encore qu’il ne le fait aujourd’hui, sans doute, mais de toute évidence, demander à des « patrons » soumis à des contraintes économiques, de prendre ces jeune en charge est une annonce qui relève d’une méconnaissance absolue de la question et de l’improvisation la plus dangereuse.
Que risque-t-il de se passer en effet : en admettant que ces jeunes trouvent des maîtres d’apprentissage (ce qui relève déjà un peu de l’utopie), si l’on garde simplement le même taux de résiliation des contrats d’apprentissage qu’aujourd’hui (et il ne peut que croître dans des proportions importantes puisque le nombre de patrons reste le même et qu’on multiplie celui des apprentis) cela signifie que des élèves de 14 ans et demi approximativement, en échec au collège (parce que c’est de ces élèves-là qu’ils s’agit), feront un petit détour de quelques mois dans le monde du travail, subiront un nouvel échec (qu’un échec puisse être formateur, sans doute, mais pas pour qui n’a jamais connu que ça), et réintégreront nécessairement le collège, en cours d’année, avec quelques mois de retard de plus. A moins qu’on envisage de les laisser définitivement à la rue, ce qui ne semblait pas être l’objectif souhaité initialement.

Christian Le Simple,
Professeur