Compte rendu: “Eduquer à quelle citoyenneté ?”

Près de 50 participants pour cet atelier aux “6 heures pour l’école démocratique” : voilà qui confirme, si besoin en est, l’absolue actualité de la question posée par les organisateurs. Incontournable mode pédagogique depuis le début des années ’90 – époque de la première poussée électorale de l’extrême droite et de l’expression d’un profond malaise dans les écoles -, l’éducation à la citoyenneté est un véritable fourre-tout, où se côtoient des actions authentiquement progressistes et d’autres, beaucoup plus suspectes, conservatrices, voire carrément réactionnaires. Pour nous aider à y voir plus clair, deux personnes – ressources.. Vincent Decroly, ancien parlementaire – Ecolo puis indépendant -, auteur de Principes élémentaires de la propagande arc-en-ciel et co-fondateur de « l’Observatoire citoyen » (défense des droits de l’enfant et des victimes, lutte démocratique contre la criminalité organisée). Et Geoffrey Geuens, doctorant en Information et Communication à l’Université de Liège, auteur d’ouvrages sur la confusion des pouvoirs politique, économique et médiatique, L’information sous contrôle chez Labor/Espace de libertés, et Tous pouvoirs confondus chez EPO.

Sommes-nous vraiment certains que ce que l’on nous « vend » comme étant de la démocratie est réellement de la démocratie ? Vivons-nous effectivement en démocratie, comme le prétendent les pouvoirs en place ?

La démocratie représentative vue de l’intérieur

Vincent Decroly soulève, en vrac, quelques-uns de travers qu’il a pu observer de l’intérieur du système politique représentatif. Le problème de la transmission, d’abord : le personnel politique se renouvelle de plus en plus vite, ce qui entraîne une perte de la mémoire, même de ce qui s’est passé il y a à peine cinq ou six ans. Ce qui n’empêche pas une bureaucratisation du Parlement : beaucoup de politiciens cherchent à s’installer, à gravir les échelons, plutôt qu’à réaliser leur programme. Particulièrement souligné, le double langage permanent : ainsi, on verra un même homme – ou femme, ou parti – politique manifester contre la guerre en Irak … et refuser de mener un débat parlementaire sur cette même guerre (les groupes politiques de la majorité gelant toute velléité de débat). Vincent Decroly estime que nous sommes en démocratie, oui, mais dans une démocratie de plus en plus réduite au superficiel, au plan formel, parce qu’elle est dominée par l’économique. La communication et le marketing contaminent tout. Notre témoin a vu comment tous les « communicateurs » des groupes politiques belges pouvaient se mobiliser pour construire un médiamensonge (sur la guerre du Golfe, par exemple). Un dernier point : la culture du compromis. Les gouvernements justifient toutes leurs décisions par le sempiternel refrain : « le compromis n’est pas bon, mais pas mauvais non plus, c’est la faute des autres, sans nous ça aurait été pire». En classe, nous devons lutter contre l’idée qu’un compromis est toujours bon en soi. Non : il y a des compromis nocifs. En guise de conclusion, l’ex-parlementaire rappelle aux citoyens que les politiques sont là pour être responsables. Et qu’ils sont élus pour réaliser le programme pour lequel ils ont reçu mandat des électeurs.

Derrière le « miroir aux alouettes »

Pour sa part, Geoffrey Geuens multiplie les exemples de réseaux de sociabilité et de famille liant les mondes politique, économique et médiatique. Ces réseaux ne sont pas nécessairement secrets, mais très discrets. Dès lors, on ne peut parler, comme le fait souvent l’extrême droite, d’un grand complot. Le pouvoir auquel nous sommes confrontés est identifiable : ce ne sont ni « les fonds de pension », ni « la mondialisation », mais bien une classe politique, complice de familles actionnaires des grandes compagnies.

Autre mise au point fondamentale : la définition même du mot « citoyen ». Dans le dictionnaire, comme dans la pensée dominante, le citoyen est le membre d’un Etat considéré du point de vue de ses devoirs et de ses droits civils et politiques. Une telle définition souffre d’un grave défaut : elle fait abstraction des différences liées aux classes sociales, elle passe sous silence le pouvoir, le rapport de force… autant de réalités sources d’injustices anti-démocratiques.
Pour notre travail en classe, Geoffrey Geuens nous propose quelques pistes : « briser le miroir aux alouettes », montrer que la séparation des pouvoirs est un leurre, confronter les idéaux déclarés de la démocratie (les discours) et les réalités, les programmes des partis et ce qu’ils votent réellement. Bref, en toute circonstance, opter pour des démarches matérialistes.

Pour aller plus loin

Le temps de débat, malheureusement trop restreint, allait être un temps de clarification, d’abord. Puis d’échange sur la notion d’engagement : jusqu’où un enseignant peut-il et doit-il s’engager sur des sujets aussi sensibles que ceux de la politique, de la citoyenneté, du pouvoir ? Une confrontation de points de vue sans véritable conclusion, faute de temps.

Une chose est sûre : la prochaine journée d’étude de l’Aped reviendra sur ce thème. Mais d’ici-là, il est possible d’approfondir la question en lisant les ouvrages de Vincent Decroly et de Geoffrey Geuens, d’une part, ou les dossiers de l’Ecole démocratique sur la « participation » (mars 2003) et sur « l’éducation à la citoyenneté » (mars 2004) d’autre part. L’Aped y prenait clairement position … et y proposait des pistes pédagogiques concrètes. Plusieurs des articles de ces dossiers sont disponibles sur notre site internet.

Philippe Schmetz

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