Lettre à ceux qui aiment l’école

M. le Ministre, en réponse à votre livre, je vous écris une lettre que vous n’aurez peut-être pas l’envie ou l’intelligence de lire. Je vous écris pour vous dire toute la peine et l’affliction que vos réformes annoncées me font et plus particulièrement celles qui concernent l’École publique.

Vous avez annoncé que 110 000 agents de l’Éducation nationale allaient être transférés et décentralisés vers les régions, sans consulter les personnels concernés. Vous justifiez ces mesures au nom de l’efficacité et au nom des économies à faire et à venir.

Concernant l’efficacité, je puis vous rassurer en vous disant que nos établissements scolaires sont bien tenus, que la rigueur des personnels d’entretien et d’accueil est exemplaire, que nos cantines fournissent encore de bons repas préparés sur place.

Mais, M. le Ministre, nos personnels d’entretien et d’accueil font bien plus qu’offrir une simple prestation ménagère ou cuisinière, ils font partie de la communauté éducative et à ce titre, comme tout adulte, participent à l’œuvre d’éducation au sein des établissements scolaires. C’est eux qui sur le terrain contribuent au lien social avec les élèves, par leur disponibilité et leur présence. Mais demain, M. le Ministre, lorsque votre décentralisation aura entraîné la privatisation des services d’entretien de l’école publique, lorsque les entreprises de nettoyage feront leur office au sein de nos établissements scolaires, lorsque le marché juteux des cantines sera passé dans les mains des sociétés de restauration, et qu’auront disparu nos chers agents de la communauté éducative, que restera-t-il de cette dimension d’accueil dans nos établissements scolaires ?

Vous parlez aussi d’économie pour l’Éducation nationale, vous dites qu’on ne peut indéfiniment augmenter son budget. Le rapport de la Cour des comptes tombe à point nommé : l’Éducation nationale coûte cher à la nation.

Votre réforme consiste à faire plus avec moins, à investir moins d’argent dans l’Éducation pour obtenir une meilleure efficacité, un meilleur résultat. Le rendement éducatif de l’École doit augmenter afin que le contribuable puisse bénéficier d’un excellent rapport qualité/prix. Monsieur le Ministre, l’École n’est pas une marchandise, elle est un bien trop précieux pour être vendu. Cette logique économique de l’efficacité, du résultat, des gains, n’est pas transférable à l’École. A quand les primes de résultats aux enseignants, primes de résultats qui sont au demeurant déjà prévues pour nos assistantes sociales, qui font elles aussi partie du premier convoi de la décentralisation. Parlons aussi justement de nos assistantes sociales. Dans une société fracturée, dans une nation au lien social délité, et dont le malaise rejaillit à l’Ecole, nos assistantes sociales œuvrent chaque jour sur le terrain scolaire. Que vaudra ce travail lorsque nos assistantes sociales ne feront plus partie de la communauté éducative ? Quelle place auront les agents décentralisés dans l’École de demain ? Quelle unité, quelle continuité et quelle équité le Service public d’Education décentralisé pourra-t-il garantir à ses usagers ? Monsieur le Ministre, l’École se fait dans les salles de cours, mais aussi hors des cours, dans l’établissement scolaire et avec tous les personnels.

Qu’ils soient agents d’entretien et d’accueil, ouvriers professionnels, Maîtres ouvriers, mais aussi assistantes sociales, conseillers d’orientation psychologues ou encore surveillants, multiplier les statuts au sein de l’Ecole ne pourra que concourir à la division de la communauté éducative, à détériorer encore davantage les conditions de travail au sein des établissements scolaires et ainsi affaiblir la mission de l’École publique, celle de la réussite scolaire fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais M. le Ministre, je n’en doute point, la décentralisation ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Vous annoncez, qu’à partir de 2004, un fonctionnaire sur deux ne sera plus remplacé. Pourtant, vous savez pertinemment qu’à partir de 2005, la génération issue du baby boom d’après 1945 va partir à la retraite. Cette sortie massive d’actifs de la fonction publique est pour vous une formidable aubaine et sert votre projet de démanteler et précariser le service public d’Éducation. Car il vous faudra bien remplacer les partants, notamment de l’Éducation nationale. Alors, vous aurez plusieurs alternatives. Soit vous surchargerez les classes, faire plus avec moins ; soit vous remplacerez les enseignants par des ordinateurs ; soit, mieux encore, vous ferez comme dans les services de la Poste, vous contractualiserez les nouveaux agents de l’Éducation nationale. Par là même, vous serez en plein accord avec l’OMC qui prévoit par son accord général sur le commerce des services, une mise en commerce des services publics (Éducation, transport, énergie etc…).

Ce sera au sein de l’Éducation nationale, le temps des CDD et autres contrats précaires accommodés à la sauce publique. L’enseignant recruté par l’établissement scolaire, se verra proposer un contrat de travail sur lequel figurera l’ensemble de ses tâches et dont le terme arrivera à l’entrée des grandes vacances. S’il donne satisfaction, il se verra proposer un autre C.D.D. pour une nouvelle année scolaire, sinon il pourra aller rejoindre la cohorte des chômeurs. Le temps de la garantie de l’emploi, le temps d’un statut protégeant le fonctionnaire par un cadre réglementaire précis aura vécu. Ce sera le temps de l’arbitraire du recrutement et des affectations, les pleins pouvoirs donnés aux potentats locaux sonneront le glas de l’équité de gestion des carrières, l’ère du clientélisme pourra commencer. Or M. le Ministre, les fonctionnaires, notamment de l’Éducation nationale, peuvent apparaître comme des nantis, comme des privilégiés, du moins ce sont les arguments que retiennent ceux qui les ont jetés en pâture à l’opinion publique. Mais interrogeons-nous sur le sens de ces conditions favorables d’emploi. En effet, la garantie de l’emploi, l’équité de gestion des carrières, les salaires dignes, les congés, ne sont que l’expression d’une seule volonté : celle de la nation de permettre à l’École d’exercer son rôle sans qu’aucune contrainte d’ordre financier, matériel, intellectuel ne puisse venir contrecarrer l’action des personnels qui en ont la charge. L’acte d’enseignement et d’éducation qui vise à faire de nos élèves des adultes libres et responsables dans une société démocratique ne peut s’effectuer dans la précarité, dans l’inquiétudes et la servitude des personnels qui en ont la responsabilité. C’est là l’honneur d’un pays qui se veut être une démocratie que d’organiser un service public d’éducation qui permette à tous d’avoir accès à un enseignement de qualité, sans conditions d’argent. La solidarité nationale en est le fondement, la liberté la garantie. Ne permettez pas que le terrain de l’Éducation puisse être soumis à la dictature et au pouvoir de l’argent.

M. le Ministre, une autre de vos mesures m’interpelle aussi : celle qui vise à supprimer le dispositif des surveillants dans les établissements scolaires. Sans concertation aucune avec les représentants des personnels MI/SE, vous avez décidé de supprimer ce dispositif qui aurait eu bientôt 70 ans. Rappelons que ce dispositif a permis depuis 1937 à des milliers de jeunes de conditions modestes de poursuivre des études.

Le nouveau dispositif des assistants d’éducation que vous avez prévu en remplacement du dispositif des MI/SE, par le contrat de travail, par l’annualisation du temps de travail et le recrutement local qu’il institue, précarise l’emploi des jeunes sur ces nouveaux postes. Ainsi, il va considérablement détériorer les conditions d’emploi des étudiants qui n’ont que ce moyen de financer leurs études, et ainsi obliger nombre d’entre eux à abandonner leurs projets professionnels pour des raisons financières. La France d’en bas, dont vous vous arguez d’être le défenseur, vous saura gré de cette mesure.

Ainsi, Monsieur le ministre, vous avez réussi à créer l’inquiétude, voire l’exaspération de nombreux personnels de l’Éducation nationale par votre projet unilatéral de mettre de l’ordre dans la grande Maison de France qu’est l’Éducation nationale. Nous avons bien compris que le service public d’éducation n’était plus une priorité et que d’autres ministères sont devenus votre priorité ; que, fort d’un désir de vérité que vous souhaitez donner aux Français, fort de la peur que vous avez suscitée chez nos compatriotes pour vous ériger en missionnaire, en sauveur de la France, votre projet est unique : il est celui de la France d’en haut, mettre dans la nation l’ordre qui convient aux intérêts de la minorité que vous représentez. Mais si votre souhait est de nous éclairer de votre vérité chaotique, de nous sauver du désordre annoncé dans l’Etat de France, de vous sentir investi d’une mission et d’une vocation de sauveur d’ordre et de donneur d’ordres, alors nous vous invitons à déserter le champ temporel du gouvernement des âmes et à entrer dans les ordres. Sachez aussi, M. le Ministre, que les personnels de l’Éducation nationale ne sont ni des domestiques, ni des laquais acquis à votre cause, mais de simples serviteurs dévoués et consciencieux de l’État dont vous avez provisoirement la gouvernance.

Alors, pour finir ma lettre, M. le Ministre de l’inquiétude et du désarroi, quand vous aurez terminé votre besogne, lorsque le silence radio de vos medias aura entretenu la désinformation, lorsque vous aurez divisé le front de la revendication légitime, lorsque vous aurez intimidé et neutralisé les défenseurs de l’École publique, comme vous l’avez si habilement fait avec les chauffeurs routiers, lorsqu’on entendra retentir au loin le clairon de la retraite, alors vous aurez mis le dernier coup de grâce à la bête, votre chasse à courre prendra fin, alors le vénérable mammouth se couchera. Et alors viendra le temps du silence, le temps de la poussière pour la France d’en bas. Viendra le temps du chômage, le temps de la détresse sociale, le temps des prisons. Mais je crois, M. le Ministre, que tout est déjà prévu dans vos cartons. La création de 7800 postes de surveillants de prisons et la construction de nouvelles prisons ont déjà été planifiées. C’est donc là votre seule et dernière réponse à la fracture sociale que vous aviez si habilement su présenter en d’autres élections. L’Histoire prendra acte de vos choix de société en matière d’Éducation, de retraite et de services publics. Voilà donc, M. le Ministre tout le chagrin que votre réforme me fait, voilà l’esprit de ma lettre.

Et nos livres d’histoire, M. le Ministre, résonneront encore longtemps de l’École publique qu’un certain Jules FERRY avait inventé à la fin du XIX siècle. Nos livres d’Histoire résonneront de cette lutte qui anima cette même École publique en ce début du troisième millénaire et dont votre ministère fut le fossoyeur. Alors, droit dans vos bottes, churchillien jusqu’aux dents, vous aurez fait plier à genoux la Franc.

La France sera désormais à vos bottes.