Violence: un phénomène en recrudescence ?

Gardons-nous ici d’alimenter une inutile dramatisation du phénomène, dont la médiatisation fait souvent le jeu de politiques sécuritaires, voire xénophobes, toujours irrationnelles – qui préconisent un ordre plus coercitif, une forme d’autorité fourbie d’un attirail de mesures aux effets éducatifs plus qu’incertains1. Comme le souligne le criminologue Jacques Ganty : «L’école n’est pas le lieu du non-droit qu’un certain réflexe sécuritaire des enseignants ferait croire. Toutes proportions gardées, la délinquance y est en moyenne trois fois moins élevée que dans la cité.»2 Voilà un propos qui bouleverse d’emblée nos préjugés sur la question. Depuis quelques années, les médias se font largement l’écho des faits de violence scolaire, bien que s’intéressant surtout à la violence spectaculaire, celle qui fait monter l’audimat. L’école «flambe» à la une des médias, sous des titres chocs: «L’école victime d’une gangrène», «Le lieu de tous les dangers: racket, viols, tortures, meurtres», etc. L’effet médiatique de ces événements aura cependant eu le mérite d’alarmer une société qui ne soupçonnait pas l’ampleur des problèmes que peuvent rencontrer les écoles et les personnes qui les fréquentent.

Avons-nous les moyens de prouver statistiquement l’augmentation de la violence scolaire sur le territoire national ? Bien souvent, les indicateurs ne prennent en compte qu’une partie du problème, la dimension des crimes et délits, excluant le sentiment de violence. La violence étant une notion subjective dépendant étroitement de la définition que l’on se fait du bien et du mal, son étude ‘scientifique’ semble poser problème, et a fortiori l’étude de son augmentation supposée. Quand bien même on se limiterait à l’étude d’une catégorie du code pénal comme par exemple les coups et blessures en se fiant aux statistiques criminelles, cette recherche serait biaisée. De nombreux travaux criminologiques ont en effet démontré que les statistiques officielles reflètent une image erronée de la criminalité réelle, parce qu’elles ne tiennent pas compte de la criminalité qui n’est pas répertoriée dans les statistiques. Si l’augmentation de la violence scolaire est difficile à établir, l’augmentation du volume du discours sur la violence est, lui, tout à fait quantifiable.3 A titre d’exemple, on dénombre pas moins de 180 dépêches de l’agence France-Presse sur le thème de la violence scolaire diffusées durant la seule deuxième quinzaine de janvier de cette année.4

Prenons d’abord le cas de la France, parce que ce pays nous fournit les indications précieuses qui manquent en Belgique sur le sujet. Pour 1993 et 1994, le ministère de l’Intérieur français a publié des statistiques qui donnent une vue d’ensemble des violences scolaires pénalisées. On peut s’étonner de ces chiffres. Ils prouvent la modestie de la criminalité scolaire et peuvent laisser penser que «l’école reste largement un lieu protégé des crimes et délits déterminés par le Code pénal, quel que soit l’indicateur choisi».5 En effet, ces chiffres restent très inférieurs à la criminalité générale. En outre, le problème de la violence scolaire ne réside pas dans les catégories les plus graves. On dénombre 29 cas de blessures par arme à feu à l’encontre d’élèves en 1993 en France. Par comparaison, aux Etats-Unis, un adolescent sur dix reconnaît avoir tiré sur quelqu’un et 11 % disent avoir été la cible de tireurs au cours de l’année précédente.6 Si l’on rapporte le nombre de faits au nombre d’élèves français, on constate que ce rapport est très faible: 1999 faits recensés pour 14 millions d’élèves, soit un rapport de 0,014 pour cent. Les faits scolaires ne représentant, eux, que 2,5 % de la délinquance juvénile globale. En bref, l’école reste en moyenne beaucoup moins touchée par la délinquance pénalisée que l’ensemble de la société.7 En fait, le nombre de crimes et délits constatés en milieu scolaire suit l’évolution globale de la délinquance juvénile, tout en restant globalement plus faible en pourcentage comme en valeur absolue.8 La manière dont les faits sont présentés à l’opinion est, de ce point de vue, presque toujours trompeuse et très injuste vis-à-vis de l’institution scolaire.

Intéressons-nous désormais au cas de la Belgique.Une enquête effectuée par l’équipe du Dispositif Accrochage Scolaire révèle que si plus de la moitié des répondants francophones estime qu’il y a de la violence au sein des écoles se trouvant sur le territoire de leur commune, ils ne sont plus que 20 % à penser qu’il y a de réels problèmes de sécurité aux abords de ces mêmes écoles. Un peu plus de la moitié des acteurs affirmant qu’il y a de la violence dans les écoles de leur commune pense que la situation n’a pas vraiment progressé à ce niveau.9 Quant à la nature de la violence, celle-ci est surtout perçue comme légère et verbale. La violence lourde et physique est cependant bien présente.10 Une enquête de 199911 portant sur 125 établissements scolaires du réseau libre, toutes filières confondues, en Communauté française de Belgique, avait pour objet de demander aux directeurs de ces établissements d’estimer le pourcentage de leurs élèves qui étaient régulièrement impliqués dans des faits de violence physique à l’égard d’autres élèves ainsi que des professeurs, de violence verbale à l’égard de professeurs, dégâts matériels, racket, vol. Premier constat: il faut relativiser l’ampleur de ces phénomènes. En effet, seuls 1,6 % des directeurs interviewés estiment que plus de 5 % (et moins de 25 %) de leurs élèves sont auteurs réguliers de violence physique à l’égard des professeurs (ce chiffre passe pourtant à 13 % lorsqu’il s’agit de violence à l’égard d’autres élèves, à 20 % lorsqu’on évoque la violence verbale à l’égard des enseignants, et atteint 28 % pour la question des dégâts matériels). Le racket est moins fréquemment cité (5 %) que les vols (12 %). Attention, ces chiffres demanderaient une ventilation selon les caractéristiques des établissements; de plus, ils sont passés par le filtre des perceptions d’un acteur, le directeur. En 1992, la radioscopie de l’enseignement, menée par quatre équipes universitaires, signalait que plus de 9 % des écoles avaient déjà fait appel aux forces de l’ordre pour des faits de délinquance répétés. Elle précisait aussi que la moitié des établissements avaient renvoyé au moins un élève pendant l’année scolaire. Entre septembre 1997 et février 1998, à Bruxelles, le réseau de la Communauté française a exclu, à lui seul, une centaine de jeunes Motifs les plus fréquemment invoqués ? Les menaces et les insultes envers les professeurs et la direction. Dans sa thèse de doctorat, Jacques Ganty rapporte l’avis de chefs d’établissements secondaires à propos de la délinquance scolaire: 94 % d’entre eux déclarent avoir déjà été confrontés à des vols dans leur école; 93 % se plaignent de vandalisme et 89 % de graffiti. La sensibilité des enseignants serait, d’après cette étude, plus grande.12 Eric Debarbieux estime à 4 % environ le véritable noyau dur, celui des élèves très souvent punis, racketteurs et non rackettés, en rupture scolaire et sociale.13 Le peu de chiffres dont nous disposons nous mène à penser soit que le problème de la violence en milieu scolaire est traité en interne, soit que la violence n’est pas d’abord crimes et délits et qu’il faut, pour l’évaluer, d’autres indicateurs. Cette tâche incombe aux pouvoirs publics, seuls capables d’accéder aux données nécessaires.14 Ces chiffres révèlent néanmoins que la loi du silence est désormais levée, même s’il existe encore des chefs d’établissement qui tentent d’intimider ou de culpabiliser les enseignants victimes de violence.15 Pour conclure, il est difficile de se faire une idée assez précise car, dans ce domaine, il existe un ‘chiffre noir’ en raison aussi bien des modes de constatation, des qualifications des faits délictueux, que de la réticence des acteurs et même des victimes à déclarer ce qu’ils ont constaté ou subi.16 Notre ignorance est donc grande quant à l’évolution quantitative de la violence scolaire.

La violence scolaire est-elle égalitairement répartie?

La violence en milieu scolaire reste limitée mais elle n’est pas égalitairement répartie, prenant sens dans la faille de l’exclusion, poussée sur un terreau social majoritairement précaire. Le sentiment de violence est nettement fonction de la typologie sociale des établissements, augmentant avec l’exclusion dont souffre le milieu d’origine de leurs élèves.17 En France, les résultats des recherches menées par Debarbieux, Dupuch et Montoya semblent montrer, «dans toutes les dimensions de la violence, que l’inégalité sociale est corrélée à l’inégalité devant la violence en milieu scolaire». Tant sur le plan du ‘sentiment de violence’, de l’exposition au risque que pour le climat des établissements, les résultats sont plus sévères à mesure de l’augmentation de l’exclusion ‘interne’ (effet-filière) et sociale vécue par leurs élèves. En effet, d’après Frédéric Ligot, si le phénomène de violence scolaire «concerne à des degrés divers une grosse majorité des établissements, les plus atteints sont généralement les plus défavorisés et souvent situés dans des zones urbaines économiquement sinistrées».18 En France, les collèges dits ‘sensibles’ comptent deux fois plus de boursiers que la moyenne. Il arrive même que le pourcentage d’élèves boursiers atteigne les 88 %. A quartiers en grande pauvreté, collèges ghettos.19 Encore un chiffre: 66 % du personnel victime travaille dans des établissements recrutant ses élèves dans des zones défavorisées.20 D’après Robert Ballion, les lycées à taux de réussite le plus élevé ont le taux le plus important d’enfants de professions intellectuelles et de cadres supérieurs, le plus faible taux d’enfants d’ouvriers et d’élèves étrangers ou d’origine étrangère; ils sont, pour la plupart d’entre eux, situés dans les centres des villes, dans un environnement considéré par les proviseurs comme attractif. A l’inverse, les lycées à résultats les plus faibles accueillent les proportions les plus fortes d’enfants d’ouvriers et d’élèves étrangers, ils sont beaucoup plus souvent que les autres situés dans les banlieues des grandes agglomérations, dans un environnement ‘dégradé’.21 On ne doit cependant pas interpréter ces corrélations «comme ‘handicap socio-violent’ lié aux individus qui composent les établissements, mais à une difficulté des établissements à intégrer les catégories sociales plus défavorisées en assurant des interactions sans heurt. Dans une perspective macrosociale, ces corrélations montrent plutôt la connivence de l’école avec les classes favorisées ou très favorisées.»22 Il faut donc se garder de toute équation fataliste qui ferait de la violence la résultante de déterminants sociaux et structurels défavorables car certains établissements s’en sortent mieux que d’autres malgré les difficultés auxquelles ils doivent faire face.23 Il est à noter qu’à l’intérieur d’une même académie, la violence varie beaucoup d’un établissement à l’autre. M.-C. Rondeau et D. Trancart ont démontré la très forte corrélation, même dans le groupe des collèges sensibles, entre proportion d’élèves étrangers, origines sociales défavorisées et échec scolaire.24 Les cartes géographiques de la violence scolaire coïncident avec celles des plus hauts taux d’échec ou de décrochages scolaires, elles-mêmes superposables à celles de la plus forte densité de la population immigrée ou à faible niveau socio-culturel.25

Une première synthèse française, déjà évoquée plus haut26, confirme que l’agitation concerne principalement les collèges défavorisés. Ceux inscrits dans les zones expérimentales du «Plan gouvernemental de lutte contre la violence en milieu scolaire» de novembre 1997 se déclarent deux fois plus souvent que les autres ‘concernés’ par le racket, trois fois plus par les incendies, etc. Une fois encore, l’école à deux vitesses.27

Sophie Deprez

1 Claude Lagrange, op. cit., p. 101.

2 «L’école est violente, à l’image de la cité», Le Soir du 29 décembre 1994.

3 Dominique De Fraene et Carla Nagels, «La violence des jeunes, une dramatisation intéressée», in Nouvelle Tribune, n° 22, Bruxelles, décembre 1999, p. 22.

4 Anne Fohr, «Violence à l’école: médias et réalité», in Le Nouvel Observateur du 10 février 2000.

5 Eric Debarbieux, Alix Dupuch et Yves Montoya, op. cit., p. 26.

6 Ibid., p. 27.

7 Eric Debarbieux, La violence en milieu scolaire, op. cit., p. 54-55.

8 Ibid., p. 55.

9 O. Degryse, C. Beduwe et F. Tant, Evaluation du Dispositif Accrochage Scolaire, Bruxelles, Centre pour l’égalité des chances, mai 1999, p. 82. L’enquête distingue deux groupes de répondants francophones, le groupe scolaire qui comprend les directeurs, les membres des C.P.M.S. ainsi que les médiateurs scolaires des 22 écoles secondaires francophones concernées par le dispositif, et le groupe associatif.

75 intervenants francophones ont participé à cette enquête.

10 Ibid., p. 83.

11 Citée par Marie Verhoeven, Violence scolaire, crise de la socialisation et exclusion scolaire, op. cit., p. 32-33.

12 «L’école, un champ de bataille?», Le Vif l’Express du 13 mars 1998.

13 Eric Debarbieux, La violence en milieu scolaire, le désordre des choses, op. cit..

14 Eric Debarbieux, La violence en milieu scolaire, op. cit., p. 58.

15 Jacques Dupâquier, op. cit., p. 25.

16 Jean-Pierre Bonafé-Schmitt, La médiation scolaire: une technique de gestion de la violence ou un processus éducatif?, in Violences à l’école – Etat des savoirs, op. cit., p. 258.

17 Eric Debarbieux, Alix Dupuch et Yves Montoya, op. cit., p. 32.

18 Frédéric Ligot, De la violence à l’école à la violence de l’école, op. cit., p. 5.

19 Catherine Bédarida, «Lutter vraiment contre la violence», in Le Monde de l’éducation, Paris, février 1995, p. 3.

20 Mario Horenstein et Marie-Christine Voyron-Lemaire, op. cit., p. 47.

21 Robert Ballion, Les difficultés des lycées vues à travers les transgressions, in Violences à l’école – Etat des savoirs, op. cit., p. 56.

22 Eric Debarbieux, Alix Dupuch et Yves Montoya, op. cit., p. 35.

23 Ibid., p. 36.

24 M.-C. Rondeau et D. Trancart, «Les collèges sensibles», in Education et formation, n° 40, 1995.

25 «Le calvaire de Claire», Télé Moustique du 28 août 1993.

26 Analyse des recensements trimestriels de l’absentéisme et des phénomènes de violence dans les établissements publics locaux d’enseignement (1996-1997 et 1997-1998).

27 Anne Fohr, Violence scolaire: la cote d’alerte, op. cit.