A Monsieur le Directeur du Musée du Louvre,
A ces Messieurs des directions de Musées Nationaux,
A Messieurs les Ministres de l’Education et de la Culture,
Depuis trois jours je suis triste. Je suis professeur, c’est la fin de l’année, les élèves sont légers, il fait beau mais je suis triste. La nouvelle m’est tombée dessus au cours d’une visite du Louvre avec mes classes de premières : par un décret bête et méchant, à partir du 1er septembre, les profs devront payer pour visiter les musées nationaux. Jusqu’à cette date, en présentant au guichet notre carte professionnelle, on ne payait pas. C’était d’ailleurs la seule utilité de cette carte ; bien peu, du reste, le savaient et en possédaient une ; par ailleurs, je crois bien n’avoir jamais vu un seul accueil de musée où cette gratuité était évoquée. Je m’empresse d’ajouter (la rigueur de la gestion de votre gouvernement oblige à ces mesquineries) que c’était notre seul avantage professionnel car pour le reste, nous payons tout, absolument tout, des titres de transport aux spectacles en passant par les expositions et les livres, hormis les vingt manuels scolaires inutiles sous lesquels nous croulons chaque fin d’année et que les maisons d’édition scolaires qui nous les offrent tatouent d’un « Specimen enseignant gratuit. Interdit à la vente. ». Et nous n’avons pas de comités d’entreprise ni de treizième mois. Restent les vacances, ces fameuses vacances… Mais on va voir…
Bref, désormais nous paierons et ferons la queue comme tout le monde, ce tout le monde pour qui l’accès aux musées devrait être gratuit aussi. Bien sûr.
Je suis triste parce que l’un de mes bonheurs dans la vie, c’était de passer au Louvre un petit moment comme ça, en visite, comme en voisin dans ce lieu qui est un des plus beaux et des plus fous du monde. En ai-je des souvenirs : le salut à la Victoire de Samothrace (c’est de trois-quart, sous son profil gauche que je l’aime le plus) ; des traversées de la galerie italienne pour aller du Palais Royal au Pont des Arts (je passerai désormais par le Centre commercial…) ; des errances perplexes parmi les immenses tapisseries et la majolique noire des Galeries des Chasses de Maximilien ; des après-midi d’impécunieuses vacances d’été dans le quasi désert et la demi-pénombre des salles médiévales à contempler des plaques de reliure en ivoire ; des soirs de nocturne dans la verdure et le marbre blanc de la cour Marly et de la cour Puget après les délires or et framboise des appartements Second-Empire… Et puis les Chardin… Certains dimanches de copies, aller s’asseoir devant les Chardin et se retrouver dans la beauté des choses… Ah « Le bocal d’olives » et « La brioche » !
En ai-je amené des amis et des collègues découvrir et redécouvrir ce patrimoine qui sera un peu moins le nôtre désormais puisqu’à la faveur de ce petit décret sournois, confiscateur et scélérat, tramé par les décideurs de la « marchandisation » rampante et de la Restauration , le Louvre sera un peu plus une Entreprise et un peu moins un lieu d’Education .
C’est donc, par un sentiment très personnel, la fin d’une période pour moi. Je me sens séparé, dépossédé et un peu, un tout petit peu exclu, par l’argent, d’un espace public, d’un lieu de culture. Et cette fin en rappelle et en annonce d’autres. Car on va voir ce qu’on va voir. L’Argentine est au bas de la pente…
Oh ! j’imagine que l’ouvrier de Métaleurop qui s’est fait foutre dehors sans fleurs ni couronnes, qui a défilé cet hiver dans son vieil anorak avec son cancer de la plève et ses droits à la Sécu bientôt rognés, mes petites colères de fonctionnaire à la charge de l’état , de prof profiteur (là, je vous souffle une formule)… oui, je sais !
La tristesse. Mais la haine aussi. Vos petites scélératesses, vos agressions fourbes contre la Démocratie (étymologie : « gouvernement par le peuple ») et la République (étymol : « chose publique », comme le Louvre) au nom du Libéralisme et du profit, vos attaques incessantes nous grignotent l’esprit et le cœur. Tout à mes tristes pensées, enfermé en moi-même, j’ai bousculé le clochard en bas de chez moi, sans le voir, sans m’excuser. Eh oui, la rage, ça aveugle, ça aigrit, ça rend amer et dur, un peu plus chaque jour. Et le manque de culture (je pense à mes élèves encasernés), ça rend bête et méchant, ça rend haineux et ça rend fou. C’est sans doute cela que je vous pardonne le moins.
Car soyons concrets, très concrets, Messieurs les Directeurs qui comptez et comptez bien (c’est même sans doute ce que vous savez le mieux faire), qui n’avez pas vu un « sauvageon » ni un élève depuis longtemps, qui traversez les banlieues en voitures de fonction, qui ne visitez les musées qu’aux heures des cocktails et des soirées pour VIP’s et qui pouvez même faire venir les œuvres d’art chez vous, à domicile (le marché de l’art ne s’est jamais aussi bien porté)…
Moi, pour préparer mes visites avec mes 60 lycéens, je suis venu en repérage trois fois pendant les vacances de Pâques. A 8 euros 50 l’entrée, c’est donc près de 200 francs qu’il me faudra allonger pour faire mon travail… Sans compter qu’en plus -on m’a bien prévenu- il va falloir en noircir de la paperasse, encore et toujours et davantage… Ce qu’il y a de paranoïaque en moi me murmure qu’on voudrait nous décourager de venir… Le gardien de mineurs que je suis de plus en plus, le garde-chiourme en mission pour l’Entreprise-Etat et l’Education Surveillée m’intime l’ordre de ne pas terminer ma phrase. Sacro-saint devoir de réserve.
Devoir de réserve ou pas, je sais ce que je vais faire à la rentrée. Une dictée, une bonne vieille dictée. A l’ancienne. Je vais leur lire mon texte ; je le ferai lire à leurs parents aussi pour qu’ils sachent pourquoi nous n’irons plus au Musée ensemble. Mais je les inciterai à venir quand même chez vous (puisque c’est un peu moins chez nous). Ils ont moins de 18 ans, c’est encore gratuit pour eux (jusqu’à quand ?). La visite d’Entreprise, ça se fait beaucoup. Je leur dirai que je les noterai. Qu’ils mangent un peu de « La brioche » de Chardin même si j’ai pu constater qu’à leur âge, les nature mortes, ça ne les met pas trop en appétit. Eux, ça serait plutôt « La Liberté guidant le peuple » ; on voit bien pourquoi…
Enfin, messieurs les décideurs du Libéralisme, ne méprisez pas l’histoire. Rappelez-vous. Il y eut des exaltés pour séquestrer des patrons. C’était pas bien. La piétaille communarde mit le feu au Tuileries et au Louvre (tiens donc !). C’était pas beau. Et un jour, un très triste jour on verra peut-être des misérables, fous de haine, s’écraser en avion sur vos pyramides de verre ou votre Cour carrée (qui décidément ne sont plus les nôtres) et quel symbole ce sera là ! Or dans l’océan de consternation où cela me plongera, je sais aussi, à la petite flamme furieuse qui tremble aujourd’hui en moi, que je ne trouverai pas cela complètement inexplicable.
PS
Nous sommes héritiers, ma sœur et moi d’un beau buste de mon bel arrière grand-père portraituré par Despiau. Je me disais : « Il faudrait en faire don à un musée, quand même… ». J’ai toujours repoussé le moment d’écrire (il faut dire que l’accueil peu empressé qu’on fit chez vous à mes démarches ne m’y incita guère : vous êtes tellement riche…). Et bien, je sais ce qu’il me reste à faire : le vendre et avec l’argent rapporté m’offrir des billets d’entrée ! Avec un peu de chance, messieurs les décideurs, ce seront vous mes clients !
Eric REMY
Professeur de français au Lycée Gaston Bachelard, Chelles, mai 2004