A la rentrée 2003, deux jeunes filles, Alma et Lila, ont été exclues d’un lycée à Aubervilliers pour avoir porté un foulard musulman. Cette nouvelle « affaire du foulard » a relancé le débat qui existe depuis une quinzaine d’années sur la place de l’islam à l’école et plus largement dans l’ensemble de la société.
A propos de cette exclusion, Raffarin « a affiché une fermeté qu’il veut sans faille : « A l’école, la République doit s’imposer à la foi et on l’a vu récemment, elle en a les moyens », a-t-il déclaré dans une allusion à l’exclusion de deux élèves d’un lycée de Seine-Saint-Denis qui refusaient d’ôter leur foulard dans l’enceinte de l’établissement » . Le gouvernement Raffarin parle depuis plusieurs mois d’un projet de loi sur la laïcité et sur la question de la religion à l’école. Comme le reconnaît Alain Juppé, c’est la question de l’islam spécifiquement qui est concernée : « Les extrémismes religieux sont une menace pour la République. On ne peut pas accepter le port d’insignes ostentatoires. Le législateur doit prendre ses responsabilités sur le port du foulard islamique » . Certains députés de droite disent même explicitement qu’il faut interdire le foulard en particulier, non seulement à l’école, mais aussi dans les lieux publics et dans la rue. Claude Imbert, éditorialiste au Point, a même osé déclarer : « Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire. (…) j’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays à penser que l’islam – je dis bien l’islam, je ne parle même pas des islamistes – en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme, de déclasser régulièrement la femme » et « en plus un souci de supplanter la loi des Etats par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe. » . Effectivement, il n’est pas le seul islamophobe puisque le Haut conseil à l’intégration, institution dont il fait partie et qui est censée s’occuper de la place des immigrés en France, lui a apporté son soutien et personne à droite n’a condamné cette déclaration.
Pour le gouvernement cette offensive contre l’islam fait partie d’une attaque raciste qui vise à stigmatiser les immigrés, trouver un bouc émissaire afin de détourner l’attention des véritables problèmes. Ceci est particulièrement important dans l’éducation. En effet, ce secteur a été la pointe la plus avancée du mouvement de grève contre la politique de Raffarin, et en 2000 les grèves enseignantes avaient poussé Allègre, le ministre socialiste, à la démission. Depuis plusieurs, années, c’est un secteur essentiel de la résistance. Le gouvernement tente de reprendre l’avantage en faisant de la question du foulard un facteur de division entre les élèves, les enseignants, les parents : « Diviser pour mieux régner ». Polariser l’attention sur le foulard permet d’occulter les véritables problèmes de l’école : inégalités sociales, chômage, précarité, discrimination et démantèlement du service public, au lieu de les affronter. « L’idée d’une loi interdisant le port du foulard à l’école est un prolongement de l’offensive xénophobe et sécuritaire de Sarkozy. La stigmatisation de la population musulmane, immigrée ou issue de l’immigration, depuis longtemps accusée d’être responsable du chômage et de la délinquance, s’est renforcée depuis le 11 septembre, avec le fantasme d’un ‘complot terroriste fomenté dans les cités de banlieues’ » .
De plus, le contexte global dans lequel cette question est posée est fondamental. Pour justifier la guerre sans limites, Bush fait de l’islam et des musulmans le prétexte d’une nouvelle « croisade ». Cette propagande permet de masquer les véritables raisons et enjeux de cette guerre sans limites, qui sont en réalité la continuation de la guerre économique. Mais imposer ce nouvel « ordre impérial » signifie aussi casser les résistances, diviser les peuples, utiliser le racisme. Sous des formes différentes, les gouvernements européens adoptent progressivement la même logique que les USA : moins de social, plus de sécuritaire, les pauvres et les immigrés deviennent les cibles à mater. Pour justifier les budgets croissants consacré au militaire et au sécuritaire (en 2004 : 400 milliards de dollars aux USA, 87 milliards de dollars supplémentaires rien que pour l’Irak – 42 milliards d’euros en France en augmentation de 3,9 % (90 milliards d’euros d’investissements supplémentaires pour 2003-2008 ), il faut trouver une justification. Pendant la guerre froide, la « menace communiste » servit de justification pour les classes dirigeantes. Après la chute du mur de Berlin, il en faut une nouvelle. L’islam joue ce rôle pour Bush et les classes dominantes occidentales : «Qui n’est pas avec nous est avec les terroristes » . Dans les jours qui suivirent le 11 septembre, plusieurs milliers de musulmans furent inquiétés aux USA, en un mois plus d’une centaine de mosquées furent saccagées ou incendiées. En France aussi on assiste à une montée régulière ces dernières années des actes anti-musulmans .
A propos du foulard à l’école, il faut au contraire défendre le droit à l’éducation de ces jeunes filles. Comme le dit Pierre Tévanian, « S’opposer à l’exclusion d’Alma et Lila est une évidence. L’école publique doit être ouverte à tous… Si l’école laïque se met à choisir son public, et à dire que tel public n’est pas assez laïc pour avoir droit à l’école, elle n’est plus laïque, elle est réservée à certains élèves » . Ce n’est malheureusement pas cette position qui domine aujourd’hui à gauche. Fabius, Lang et la quasi totalité du PS se sont prononcés pour l’interdiction du foulard à l’école, ce qui n’est pas surprenant quand on sait qu’ils ont fait quasiment la même politique que la droite au gouvernement, n’hésitant pas à utiliser l’arme du racisme pour faire passer leur politique libérale. Par contre, il peut paraître plus surprenant que la gauche radicale soit divisée sur cette question. A Aubervilliers, ce sont des enseignants de Lutte ouvrière qui ont déclenché la campagne pour exclure Alma et Lila. La LCR est aussi traversée par ce débat. Un membre de sa direction, enseignant d’Alma et Lila, a voté leur exclusion lors du conseil de discipline, mais la position de l’organisation n’est pas aussi tranchée et un débat s’est ouvert sur cette question dans l’organisation, certains de ses membres et les JCR s’opposant clairement aux exclusions.
La gauche radicale, les enseignants qui ont fait grève contre la casse du service public ne sont bien sûr pas devenus racistes et réactionnaires, ils continuent à combattre le gouvernement, à lutter contre le racisme, à manifester pour les sans-papiers. En fait, il règne une grande confusion sur cette question. Ceux qui soutiennent les exclusions s’appuient sur deux arguments principaux : le foulard serait un instrument de l’oppression des femmes et remettrait en cause la laïcité.
Cette brochure vise à répondre à ces arguments, en partant non des nombreux fantasmes véhiculés sur l’islam en France, mais de sa réalité, qui n’est pas la menace que beaucoup voudraient nous faire croire. Le propre de toute religion, c’est d’être ambiguë : outil de domination pour ceux qui dirigent le système, elle peut aussi être à certains moments un outil de résistance pour les opprimés. L’islam n’est pas homogène, on ne peut confondre l’islam d’Etat au Moyen Orient et l’islam des immigrés en France, qui subissent eux le racisme d’Etat. C’est ce que souligne Olivier Roy, spécialiste de la question : « La plupart des jeunes se radicalisent en Occident. Ceux qui sont associés à un islamisme radical sont pour la plupart des born again muslim. C’est à l’Ouest qu’ils se sont islamisés… Leur contestation est belle et bien moderne, orientée contre l’impérialisme américain, le capitalisme, etc. en un mot, ils ont occupé un espace de contestation qui était occupé, il y a trente ans par la Gauche prolétarienne, il y a vingt ans par Action directe, il y a un siècle par « la bande à Bonnot », etc. Il s’agit d’un espace militant, aujourd’hui abandonné par l’extrême gauche, le seul disponible lorsque ces jeunes ont envie de « casser » le système » . Cette brochure se veut donc un outil pour contribuer à élaborer à gauche une position conséquente contre la discrimination que subissent les musulmans, et plus particulièrement les femmes musulmanes en France, afin de combattre toute division raciste et renforcer l’unité de tous ceux qui ont un intérêt à changer ce monde. Le véritable ennemi est ce système, le capitalisme, qui exploite et opprime l’immense majorité de la planète. Il faut donc unir l’ensemble des exploités et opprimés, quels que soient leur religion, leur sexe, si on veut se donner les moyens de changer le monde. C’est en construisant cette unité que l’on pourra construire une véritable alternative politique, que l’islam n’offre pas, qui pourra être le moteur d’un renversement radical de cette société.
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