{"id":513,"date":"2006-04-20T08:46:13","date_gmt":"2006-04-20T07:46:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=513"},"modified":"2017-02-20T18:35:16","modified_gmt":"2017-02-20T17:35:16","slug":"le-gout-amer-des-reformes-universitaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2006\/04\/20\/le-gout-amer-des-reformes-universitaires\/","title":{"rendered":"Le go\u00fbt amer des r\u00e9formes universitaires"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le 19 juin 1999, les ministres de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur de 29 pays europ\u00e9ens, r\u00e9unis \u00e0 Bologne, s&#8217;engageaient dans un processus visant \u00e0 cr\u00e9er un &#8220;espace europ\u00e9en d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur&#8221;&#8230;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-512\" src=\"http:\/\/www.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2006\/04\/arton319.jpg\" width=\"250\" height=\"188\" srcset=\"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2006\/04\/arton319.jpg 250w, https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2006\/04\/arton319-80x60.jpg 80w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/p>\n<p>Ce &#8220;processus de Bologne&#8221; pr\u00e9voit diverses dispositions. La plus visible et la plus connue consiste \u00e0 harmoniser les cursus universitaires. D\u00e9sormais, tous les pays concern\u00e9s doivent organiser un premier cycle d&#8217;au moins trois ans, au terme duquel l&#8217;\u00e9tudiant obtient un titre qui devrait lui donner un acc\u00e8s direct sur le march\u00e9 du travail (sa d\u00e9nomination varie d&#8217;un pays \u00e0 l&#8217;autre : &#8220;Bachelier&#8221; en Belgique, &#8220;Licenci\u00e9&#8221; en France); ensuite, un deuxi\u00e8me cycle donne acc\u00e8s au titre de &#8220;Master&#8221; et, \u00e9ventuellement, un troisi\u00e8me cycle conduit au Doctorat. Deuxi\u00e8mement, le processus de Bologne reprend et g\u00e9n\u00e9ralise le syst\u00e8me des cr\u00e9dits &#8220;ECTS&#8221; (acronyme anglais pour &#8220;syst\u00e8me europ\u00e9en de transfert de cr\u00e9dits&#8221;): lorsqu&#8217;ils suivent des cours et passent des examens dans une universit\u00e9, les \u00e9tudiants engrangent des cr\u00e9dits qu&#8217;ils peuvent ensuite faire valider au moment de leur inscription dans n&#8217;importe quelle autre universit\u00e9 europ\u00e9enne. Troisi\u00e8mement, les signataires de Bologne s&#8217;engagent \u00e0 promouvoir la mobilit\u00e9, \u00e0 supprimer toutes les barri\u00e8res administratives qui s&#8217;opposent \u00e0 la libre circulation des \u00e9tudiants, des professeurs et des chercheurs. Quatri\u00e8mement, le processus de Bologne pr\u00e9voit la mise en oeuvre de crit\u00e8res et de m\u00e9thodologies communes en mati\u00e8re de contr\u00f4le de la qualit\u00e9 de l&#8217;enseignement.<\/p>\n<p>Souvent, les r\u00e9actions \u00e0 la mise en place de cette r\u00e9forme, se sont limit\u00e9es \u00e0 un questionnement quant \u00e0 l&#8217;opportunit\u00e9 de prolonger ainsi la dur\u00e9e des \u00e9tudes, du moins dans les pays qui, comme la Belgique, organisaient pr\u00e9alablement deux cycles de deux ans. Il est vrai que, chez nous, Bologne repr\u00e9sente une hausse brutale du co\u00fbt des \u00e9tudes universitaires: pas moins de 25% d&#8217;augmentation ! De quoi en faire h\u00e9siter plus d&#8217;un&#8230; Mais il est sans doute vrai aussi que, dans de nombreuses disciplines, notamment scientifiques, les programmes commen\u00e7aient \u00e0 \u00eatre un peu \u00e0 l&#8217;\u00e9troit dans nos quatre ann\u00e9es d&#8217;\u00e9tudes.<br \/>\nCe point mis \u00e0 part, le processus de Bologne a g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 comme une excellente chose. En favorisant la mobilit\u00e9 europ\u00e9enne des \u00e9tudiants, on allait leur permettre d&#8217;\u00e9largir leur formation, de multiplier les exp\u00e9riences linguistiques, d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 des sp\u00e9cialisations qui leur \u00e9taient interdites,&#8230;<\/p>\n<p>On a beaucoup moins parl\u00e9, chez nous, de cette autre cons\u00e9quence pr\u00e9visible de Bologne : le renforcement de la concurrence entre les \u00e9tablissements d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle europ\u00e9enne. Insensiblement, les \u00e9tudiants se transforment en clients qui doivent chercher le &#8220;fournisseur de service&#8221; dont le rapport qualit\u00e9\/prix correspond le mieux \u00e0 leurs attentes et\/ou \u00e0 leur portefeuille. On entre ainsi dans une logique o\u00f9 les universit\u00e9s ne sont plus pens\u00e9es comme des services publics, financ\u00e9s et parfois organis\u00e9s par l&#8217;Etat, mais comme des services marchands. L&#8217;espace europ\u00e9en d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur risque de n&#8217;\u00eatre, au bout du compte, qu&#8217;un vulgaire march\u00e9 europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Cette &#8220;marchandisation&#8221; ne prendra pas forc\u00e9ment la forme d&#8217;une privatisation. Lors de leur rencontre \u00e0 Prague, en mai 2001, les ministres europ\u00e9ens ont d&#8217;ailleurs r\u00e9affirm\u00e9 que l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur \u00e9tait &#8220;un bien public&#8221; qui resterait &#8220;une responsabilit\u00e9 publique&#8221;.<\/p>\n<p>Cependant, m\u00eame des universit\u00e9s publiques ou subventionn\u00e9es par les pouvoirs publics, peuvent entrer petit \u00e0 petit dans des logiques marchandes. D\u00e8s lors que leur financement est proportionnel au nombre d&#8217;\u00e9tudiants qu&#8217;elles peuvent attirer, elles sont d\u00e9j\u00e0, de fait, dans un fonctionnement de march\u00e9 (ou plut\u00f4t de &#8220;quasi-march\u00e9&#8221;). Plus le processus de Bologne d\u00e9veloppera la mobilit\u00e9 \u00e9tudiante, plus la concurrence deviendra vive entre les universit\u00e9s europ\u00e9ennes. Certains imagineront que cette comp\u00e9tition devrait \u00eatre profitable \u00e0 la qualit\u00e9 de l&#8217;enseignement. Tout d\u00e9pend de ce qu&#8217;on entend par &#8220;qualit\u00e9&#8221;. La mise en comp\u00e9tition des \u00e9tablissements d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur poussera ceux-ci \u00e0 privil\u00e9gier les formations les plus attrayantes, celles qui r\u00e9pondent le plus directement aux demandes du march\u00e9 du travail. Seuls quelques \u00e9tablissements de tr\u00e8s grande taille pourront encore se permettre des ambitions d&#8217; &#8220;universalit\u00e9&#8221;; les autres devront d\u00e9velopper des formations sp\u00e9cialis\u00e9es, souvent en lien avec un environnement \u00e9conomique local tr\u00e8s sp\u00e9cifique. Ainsi, la marchandisation de l&#8217;universit\u00e9 doit avant tout \u00eatre comprise comme une adaptation aux attentes des march\u00e9s.<\/p>\n<p>Or, comme l&#8217;\u00e9crit tr\u00e8s justement Jean-Luc de Meulemeester (ULB) : &#8220;Introduire des m\u00e9canismes marchands ou commerciaux ou des exigences utilitaristes dans l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur au point d&#8217;exclure toute autre consid\u00e9ration nous m\u00e8ne vers une r\u00e9duction de l&#8217;\u00e9ducation \u00e0 sa seule dimension \u00e9conomique entrevue qui plus est dans une perspective de court-terme, alors qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 jusqu&#8217;ici en partie le lieu de transmission de valeurs non strictement \u00e9conomiques dans une perspective de long terme. On court le risque, sous couvert d&#8217;accountability et d&#8217;\u00e9valuation permanente, d&#8217;une sorte de \u00ab dictature parfaite\u00bb.&#8221; (1)<br \/>\nLe manque de moyens financiers dont souffre l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur ne peut qu&#8217;acc\u00e9l\u00e9rer ce processus. Les \u00e9tablissements r\u00e9clameront des frais d&#8217;inscription de plus en plus \u00e9lev\u00e9s, ce qui rendra encore moins attrayantes les formations \u00e0 caract\u00e8re &#8220;gratuit&#8221;, n&#8217;offrant que peu de d\u00e9bouch\u00e9s \u00e0 haut rendement sur le march\u00e9 du travail (la plupart des sciences humaines &#8211; \u00e0 l&#8217;exception de la psychologie dont les entreprises sont friandes &#8211; mais aussi certaines sciences fondamentales, donc peu &#8220;utiles&#8221;, comme la physique th\u00e9orique ou la pal\u00e9ontologie). Les universit\u00e9s chercheront aussi, davantage qu&#8217;elles ne le font d\u00e9j\u00e0, \u00e0 trouver des &#8220;sponsors&#8221; priv\u00e9s afin de financer l&#8217;enseignement et la recherche. Il va de soi que ces m\u00e9c\u00e8nes seront tout sauf d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s. Ils veilleront \u00e0 ce que le r\u00e9sultat de cet investissement leur profite en termes de gains de productivit\u00e9, de b\u00e9n\u00e9fice commercial ou de nouveaux march\u00e9s.<br \/>\nLe processus de Bologne s&#8217;inscrit ainsi dans un mouvement initi\u00e9 d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 80 et qui concerne l&#8217;ensemble des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs europ\u00e9ens: l&#8217;instrumentalisation croissante de l&#8217;enseignement au service de la comp\u00e9tition \u00e9conomique.<br \/>\nPour autant, le risque d&#8217;une privatisation pure et simple, sous la forme d&#8217;un &#8220;Education business&#8221; \u00e0 l&#8217;am\u00e9ricaine, n&#8217;est pas exclu. Certes, on a pu se r\u00e9jouir lorsque l&#8217;Europe a refus\u00e9 de prendre des engagements en mati\u00e8re de lib\u00e9ralisation du march\u00e9 de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur, dans le cadre de l&#8217;OMC et de l&#8217;AGCS. Mais il y a malheureusement fort \u00e0 craindre que cette position soit davantage dict\u00e9e par des consid\u00e9rations tactiques que par une d\u00e9fense de principe de l&#8217;enseignement public. Les syst\u00e8mes d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur europ\u00e9ens ne sont pas encore pr\u00eats pour engager une comp\u00e9tition \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle internationale. <\/p>\n<p>Pour Chantal Kaufmann, qui s&#8217;est sp\u00e9cialis\u00e9e dans l&#8217;analyse des syst\u00e8mes europ\u00e9ens d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur, \u00ab l&#8217;approfondissement de la coop\u00e9ration europ\u00e9enne dans le domaine de l&#8217;\u00e9ducation et de la formation constitue pour certains le meilleur moyen d&#8217;am\u00e9liorer la comp\u00e9titivit\u00e9 de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur europ\u00e9en par rapport au march\u00e9 \u00e9ducatif des Etats-Unis et de l&#8217;Asie\u00bb. Elle estime que des projets comme Bologne \u00absont explicitement pr\u00e9sent\u00e9s comme des moyens de d\u00e9fendre les positions des universit\u00e9s europ\u00e9ennes sur le march\u00e9 mondial \u00bb (2)<\/p>\n<p>On peut donc l\u00e9gitimement craindre que, d&#8217;ici 2010, lorsque le processus de Bologne aura \u00e9t\u00e9 men\u00e9 \u00e0 bonne fin, les positions europ\u00e9ennes par rapport \u00e0 l&#8217;AGCS ne changent radicalement.<br \/>\nEn attendant, la hausse du minerval et la prolongation de la dur\u00e9e des \u00e9tudes risquent d&#8217;agir n\u00e9gativement sur les taux de participation \u00e0 l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur. Et le caract\u00e8re professionnalisant du premier cycle risque d&#8217;en amener plus d&#8217;un \u00e0 interrompre ses \u00e9tudes avant le &#8220;Master&#8221;. Ce recul de la d\u00e9mocratisation de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur, ne risque-t-il pas d&#8217;aller \u00e0 l&#8217;encontre des objectifs \u00e9conomiques poursuivis ? Ne va-t-on pas manquer d&#8217;universitaires de haut niveau ? Non et c&#8217;est l&#8217;un des grands paradoxes de la pr\u00e9tendue &#8220;soci\u00e9t\u00e9 de la connaissance&#8221;: jamais, depuis des d\u00e9cennies, les emplois \u00e0 faible niveau de qualification n&#8217;ont connu une telle croissance.<\/p>\n<p>Ainsi, l&#8217;adaptation de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur \u00e0 la demande \u00e9conomique, dont le processus de Bologne se veut l&#8217;instrument, risque bien de conduire, non seulement \u00e0 une universit\u00e9 \u00e9triqu\u00e9e et uniformis\u00e9e, vid\u00e9e de sa composante humaniste et critique, mais encore \u00e0 une universit\u00e9 aux effectifs d\u00e9clinants.<\/p>\n<p>(1) de Meulemeester, Jean-Luc. &#8220;Privatisation, Marchandisation Ou Instrumentalisation De L&#8217;enseignement : Une Autre Voie Est-Elle Encore Possible ?&#8221; Attac Wallonie-Bruxelles  (2003):<\/p>\n<p>(2) Kaufmann, Chantal. &#8220;L&#8217;enseignement Sup\u00e9rieur En Europe : \u00c9tat Des Lieux.&#8221; 2000.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 19 juin 1999, les ministres de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur de 29 pays europ\u00e9ens, r\u00e9unis \u00e0 Bologne, s&#8217;engageaient dans un processus visant \u00e0 cr\u00e9er un &#8220;espace europ\u00e9en d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur&#8221;&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":512,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-513","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/513","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=513"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/513\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/512"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=513"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=513"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=513"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}