{"id":324,"date":"2005-01-18T22:07:41","date_gmt":"2005-01-18T21:07:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=324"},"modified":"2017-02-21T16:17:18","modified_gmt":"2017-02-21T15:17:18","slug":"leducation-europeenne-et-la-crise-mondiale-du-capitalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2005\/01\/18\/leducation-europeenne-et-la-crise-mondiale-du-capitalisme\/","title":{"rendered":"L&#8217;\u00e9ducation europ\u00e9enne et la crise mondiale du capitalisme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong>Contribution de N. Hirtt au s\u00e9minaire \u00ab Education et globalisation en Europe \u00bb,<\/strong><br \/>\n<strong> Forum Social Europ\u00e9en, Londres, 16 octobre 2004<\/strong><\/p>\n<p class=\"post_excerpt\">J&#8217;aborderai successivement trois questions. Dans un premier temps je me propose d&#8217;approfondir et de caract\u00e9riser la nature des transformations \u00e9conomiques qui se cachent derri\u00e8re l&#8217;euph\u00e9misme \u00ab globalisation \u00bb. Deuxi\u00e8mement, je tenterai d&#8217;\u00e9clairer les implications de ces mutations sur les politiques \u00e9ducatives des pays industrialis\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral et de l&#8217;Union europ\u00e9enne en particulier. Enfin, je conclurai en soulignant les cons\u00e9quences de ces politiques, notamment dans le domaine de la d\u00e9mocratisation de l&#8217;enseignement.<\/p>\n<p>Le temps limit\u00e9 dont je dispose me contraint malheureusement \u00e0 me contenter de formuler des th\u00e8ses sans avoir l&#8217;occasion de les d\u00e9velopper, des les affiner au moyen d&#8217;une analyse contradictoire et, encore moins, de les argumenter au moyen de citations et de faits concrets. Je me permets de vous renvoyer, pour cela, \u00e0 mes ouvrages r\u00e9cents.<\/p>\n<h2>I. LA GLOBALISATION COMME EXPRESSION DE LA CRISE DU CAPITALISME<\/h2>\n<p>Certains estiment &#8211; et nous avons plusieurs fois pu entendre cette th\u00e8se ici m\u00eame, au FSE de Londres &#8211; que la globalisation serait l&#8217;expression d&#8217;une force renouvel\u00e9e du capitalisme, l&#8217;expression d&#8217;un n\u00e9olib\u00e9ralisme triomphant lanc\u00e9 dans une conqu\u00eate irr\u00e9versible de l&#8217;\u00e9conomie mondiale et soutenu par des rapports de force qui lui seraient extr\u00eamement favorables.<br \/>\nRien n&#8217;est moins vrai. Au contraire, la globalisation est avant tout le signe et la cons\u00e9quence de la crise internationale du capitalisme, de l&#8217;exacerbation de ses contradictions internes. Cette crise est multiple et il convient d&#8217;en analyser les diff\u00e9rents aspects.<\/p>\n<p>Tout d&#8217;abord, il s&#8217;agit d&#8217;une formidable crise de surcapacit\u00e9s de production, au sens le plus classique de l&#8217;analyse marxiste. De par sa dur\u00e9e &#8211; plus de 25 ans -, ses cons\u00e9quences \u00e9conomiques et sociales et son extension mondiale, il s&#8217;agit de la plus longue, de la plus profonde et de la plus vaste crise de surproduction de l&#8217;histoire du capitalisme. Depuis la fin des ann\u00e9es 70, les capacit\u00e9s de production sont tr\u00e8s largement sous-utilis\u00e9es. Pour les Etats-Unis, par exemple, on estime qu&#8217;elles ne sont exploit\u00e9es qu&#8217;\u00e0 raison de 70%. Cela signifie que l&#8217;\u00e9conomie capitaliste serait, aujourd&#8217;hui, capable d&#8217;augmenter sa production de biens et de services d&#8217;au moins 40%, mais qu&#8217;elle ne le fait pas faute de pouvoir vendre cette production suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>La forme la plus visible de cette crise de surcapacit\u00e9 de production est la chute g\u00e9n\u00e9rale des taux de profit, donc du rendement des capitaux. Pendant une quinzaine d&#8217;ann\u00e9es, les investisseurs se sont r\u00e9fugi\u00e9s dans des placements financiers sp\u00e9culatifs ; ils ont pu profiter un temps des taux d&#8217;int\u00e9r\u00eats \u00e9lev\u00e9s arrach\u00e9s aux Etats endett\u00e9s et aux entreprises qui esp\u00e9raient \u00ab se refaire \u00bb en investissant gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;emprunt. Mais cette bulle financi\u00e8re a \u00e9clat\u00e9, d\u00e9voilant le caract\u00e8re fictif des gains engrang\u00e9s.<br \/>\nLa cause profonde de cette crise et, tout \u00e0 la fois, son moteur, c&#8217;est l&#8217;innovation technologique. Celle-ci constitue, du point de vue de l&#8217;entreprise, le moyen par excellence pour am\u00e9liorer la productivit\u00e9 &#8211; produire davantage \u00e0 moindre co\u00fbt &#8211; et pour conqu\u00e9rir de nouveau march\u00e9s dans des secteurs \u00e0 faible taux d&#8217;utilisation de main d&#8217;oeuvre (informatique, communication, \u00e9nergie, enseignement \u00e0 distance&#8230;). Mais le d\u00e9mant\u00e8lement de l&#8217;emploi qui en r\u00e9sulte \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle \u00ab globale \u00bb entrave le pouvoir d&#8217;achat et emp\u00eache de transformer les gains de productivit\u00e9 en profits durables.<\/p>\n<p>Pour retrouver des taux de rentabilit\u00e9 capables de justifier sa survie aux yeux des investisseurs, l&#8217;entreprise n&#8217;a d&#8217;autre solution que de recourir \u00e0 la qu\u00eate constante de gains de productivit\u00e9, donc \u00e0 l&#8217;innovation technologique. Mais la somme de ces qu\u00eates individuelles a, sur le plan macro-\u00e9conomique, l&#8217;effet exactement contraire de l&#8217;objectif escompt\u00e9 : les taux de profit chutent irr\u00e9m\u00e9diablement. Cette contradiction fondamentale du capitalisme se trouve aujourd&#8217;hui exacerb\u00e9e et auto-aliment\u00e9e \u00e0 un niveau sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Elle frappe d&#8217;ailleurs, avec la m\u00eame force et la m\u00eame d\u00e9termination irr\u00e9sistible, au niveau des entit\u00e9s territoriales. Les pouvoirs publics de chaque continent, pays, r\u00e9gion ou municipalit\u00e9 cherchent en vain \u00e0 privil\u00e9gier l&#8217;attrait de leur entit\u00e9 aux yeux des investisseurs, notamment en pratiquant une politique de r\u00e9duction d&#8217;imp\u00f4ts. Mais comme tous leurs voisins ne peuvent que faire de m\u00eame, c&#8217;est une effroyable spirale de d\u00e9fiscalisation comp\u00e9titive o\u00f9 se trouvent d\u00e9sormais engag\u00e9s tous les Etats, de m\u00eame que tous les pouvoirs locaux ou r\u00e9gionaux.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la crise du capital se double d&#8217;une crise des finances publiques. Le recours \u00e0 la privatisation d&#8217;activit\u00e9s publiques cr\u00e9e certes, temporairement, des appels d&#8217;air o\u00f9 s&#8217;engouffrent une partie des capitaux exc\u00e9dentaires, mais cette privatisation s&#8217;accompagne l\u00e0 encore de rationalisations, donc de pertes d&#8217;emplois qui, \u00e0 terme, viennent renforcer la surcapacit\u00e9 de production g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n<p>On l&#8217;aura compris, la crise est aussi, forc\u00e9ment, sociale. La contradiction est d\u00e9sormais totale entre, d&#8217;une part, les promesses de bien-\u00eatre dont semblent porteurs les admirables progr\u00e8s technologiques et scientifiques et, d&#8217;autre part, la mis\u00e8re o\u00f9 le syst\u00e8me enferme des masses croissantes d&#8217;habitants de la plan\u00e8te. Une forme particuli\u00e8re de cette contradiction-l\u00e0 est celle qui oppose l&#8217;image fictive d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 dite \u00ab de la connaissance \u00bb et la r\u00e9alit\u00e9 d&#8217;un march\u00e9 du travail qui r\u00e9clame paradoxalement toujours plus de main d&#8217;oeuvre faiblement ou non qualifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, le capitalisme est aussi emp\u00eatr\u00e9 dans une crise id\u00e9ologique, une crise de valeurs. Pour assurer la viabilit\u00e9 de ses soci\u00e9t\u00e9s et l&#8217;acceptation de leur sort par les opprim\u00e9s, le syst\u00e8me s&#8217;\u00e9tait dot\u00e9, jadis, d&#8217;un jeu complexe de valeurs morales et sociales : ob\u00e9issance \u00e0 l&#8217;autorit\u00e9, discipline, patriotisme, politesse, hygi\u00e8ne, \u00ab bonne \u00e9ducation \u00bb des enfants, religion, respect de la propri\u00e9t\u00e9, amour de la science et du progr\u00e8s, v\u00e9n\u00e9ration des beaux arts et de la culture d&#8217;\u00e9lite, etc. Mais tout ce panth\u00e9on id\u00e9aliste se trouve d\u00e9sormais supplant\u00e9 par le seul Dieu v\u00e9ritable de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste : le profit, imm\u00e9diat et individuel. Que la jeunesse soit abreuv\u00e9e d&#8217;images violentes, pornographiques, tournant en d\u00e9rision toute autorit\u00e9 autre que la force brutale, toute valeur autre que le bonheur individuel et imm\u00e9diat, cela ne p\u00e8se pas bien lourd face aux imp\u00e9ratifs de rentabilit\u00e9 des annonceurs publicitaires, des multinationales de l&#8217;audiovisuel et de l&#8217;industrie du jeu.<\/p>\n<h2>II. LA POLITIQUE EDUCATIVE EUROPEENNE, TENTATIVE DESESPEREE DE FAIRE SAUVER LE CAPITAL PAR L&#8217;ECOLE<\/h2>\n<p>Maintenant que nous avons \u00e9clair\u00e9 le contexte, nous pouvons tenter d&#8217;y situer et d&#8217;y comprendre la politique \u00e9ducative europ\u00e9enne commune qui \u00e9merge \u00e0 partir de la charni\u00e8re des ann\u00e9es 80-90. L&#8217;expression \u00ab politique \u00e9ducative europ\u00e9enne \u00bb est d&#8217;ailleurs, sans doute, excessive. S&#8217;il existe effectivement une politique commune, c&#8217;est moins le fruit d&#8217;une volont\u00e9 de convergence europ\u00e9enne (m\u00eame si celle-ci existe effectivement) que le r\u00e9sultat de la profonde identit\u00e9 des conditions objectives \u00e9num\u00e9r\u00e9es ci-dessus et de leur force d\u00e9terminante dans l&#8217;\u00e9volution des politiques d&#8217;enseignement.<br \/>\nCependant, l&#8217;\u00e9tude des documents produits par diverses instances europ\u00e9ennes en mati\u00e8re d&#8217;\u00e9ducation &#8211; la Commission et le Conseil, mais aussi certains lobbies comme la Table Ronde Europ\u00e9enne des industriels &#8211; est particuli\u00e8rement \u00e9clairante. N&#8217;ayant de comptes \u00e0 rendre \u00e0 aucune opinion publique, ces organismes disent en effet souvent tout haut et fort clairement ce que d&#8217;autres ne peuvent que se permettre de sugg\u00e9rer en priv\u00e9. Elles sont aussi amen\u00e9es, de par leur position supranationale, \u00e0 formuler les axes communs, donc centraux, des politiques \u00e9ducatives, en les abstrayant des contraintes et des sp\u00e9cificit\u00e9s nationales. Citons quelques uns de ces documents, parmi les plus importants :<\/p>\n<p>\u2022 Education et comp\u00e9tence en Europe, Etude la Table Ronde Europ\u00e9enne sur l&#8217;\u00e9ducation et la formation en Europe (1989)<br \/>\n\u2022 Une \u00e9ducation europ\u00e9enne. Vers une soci\u00e9t\u00e9 qui apprend, 2e \u00e9dition, Table Ronde des Industriels Europ\u00e9ens (1995)<br \/>\n\u2022 Enseigner et apprendre, Vers la soci\u00e9t\u00e9 cognitive, Livre blanc sur l&#8217;\u00e9ducation. Bruxelles, Commission des Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes (1995)<br \/>\n\u2022 Accomplir l&#8217;Europe par l&#8217;Education et la Formation, Rapport du Groupe de Reflexion sur l&#8217;Education et la Formation, Resum\u00e9 et recommandations, Commission europ\u00e9enne, (1996)<br \/>\n\u2022 Apprendre dans la soci\u00e9t\u00e9 de l&#8217;information, Plan d&#8217;action pour une initiative europ\u00e9enne dans l&#8217;\u00e9ducation 1996-1998. Bruxelles, Commission des Communaut\u00e9s Europ\u00e9ennes (1996).<br \/>\n\u2022 Pour une Europe de la connaissance, Communication de la Commission europ\u00e9enne, Commission europ\u00e9enne (1997).<br \/>\n\u2022 M\u00e9morandum sur l&#8217;\u00e9ducation et la formation tout au long de la vie, SEC(2000) 1832. Bruxelles, Commission des Communaut\u00e9s Europ\u00e9ennes (2000).<br \/>\n\u2022 Les objectifs concrets futurs des syst\u00e8mes d&#8217;\u00e9ducation, Rapport de la Commission europ\u00e9enne (2001).<\/p>\n<p>Quelles sont les lignes directrices qui se d\u00e9gagent \u00e0 la lecture de ces documents ?<\/p>\n<p>1. On observe une volont\u00e9 manifeste d&#8217;instrumentaliser l&#8217;enseignement au service de la comp\u00e9tition \u00e9conomique. Les r\u00e9f\u00e9rences aux implications \u00e9conomiques de l&#8217;\u00e9ducation sont constantes. Toute r\u00e9flexion sur l&#8217;\u00e9cole \u00e9mane de cette pr\u00e9misse obsessionnelle : \u00ab aider l&#8217;Europe \u00e0 devenir l&#8217;\u00e9conomie de la connaissance la plus comp\u00e9titive au monde \u00bb. C&#8217;est l\u00e0, bien \u00e9videmment, la cons\u00e9quence majeure de la crise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du capitalisme. Celui-ci impose aux pouvoirs publics de placer au centre de toutes leurs attentions la qu\u00eate constante de comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e9conomique, et ce au d\u00e9triment de toute autre consid\u00e9ration. L&#8217;enseignement doit \u00eatre au service de la comp\u00e9titivit\u00e9 et, pour ce faire, il doit s&#8217;adapter aux exigences de l&#8217;environnement \u00e9conomique actuel.<\/p>\n<p>2. Malgr\u00e9 les besoins criants qui apparaissent aux yeux de tous les acteurs de l&#8217;enseignement &#8211; d\u00e9ficit g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de locaux, de moyens didactiques et surtout d&#8217;encadrement -aucun des textes susmentionn\u00e9s ne plaide en faveur d&#8217;un refinancement de l&#8217;enseignement. L\u00e0 encore, cela se \u00ab comprend \u00bb ais\u00e9ment dans le contexte esquiss\u00e9 plus haut : les Etats sont engag\u00e9s dans une r\u00e9duction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la pression fiscale et aucun n&#8217;envisage s\u00e9rieusement d&#8217;augmenter les imp\u00f4ts pour offrir davantage de moyens aux \u00e9coles, coll\u00e8ges, lyc\u00e9es et autres universit\u00e9s. On pourrait cependant d\u00e9celer une contradiction entre la volont\u00e9 de disposer d&#8217;un enseignement performant (en termes de soutien \u00e0 l&#8217;\u00e9conomie) et l&#8217;\u00e9troitesse budg\u00e9taire o\u00f9 on le confine. Mais cette contradiction-l\u00e0 va trouver sa solution dans la prise en compte des autres caract\u00e9ristiques de la crise du capitalisme.<\/p>\n<p>3. La qu\u00eate fr\u00e9n\u00e9tique d&#8217;innovation technologique et de rentabilit\u00e9 induit une instabilit\u00e9 extr\u00eame de l&#8217;environnement industriel, \u00e9conomique et social. Les entreprises se cr\u00e9ent et disparaissent, les travailleurs sont occup\u00e9s et d\u00e9soccup\u00e9s, les march\u00e9s naissent et disparaissent \u00e0 un rythme sans pr\u00e9c\u00e9dent. D\u00e8s lors, la capacit\u00e9 de pr\u00e9voir les besoins futurs, donc de planifier les flux sortant des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs, est quasiment nulle. Personne ne peut savoir de combien d&#8217;ing\u00e9nieurs, de soudeurs, d&#8217;analystes-syst\u00e8me, de bio-techniciens, l&#8217;\u00e9conomie aura besoin dans cinq ans. Personne ne peut pr\u00e9dire de quels savoirs scientifiques ou techniques ces travailleurs devront \u00eatre dot\u00e9s. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;apparition de nouveaux mots-cl\u00e9s dans tous les documents doctrinaux consacr\u00e9s \u00e0 l&#8217;enseignement : \u00ab flexibilit\u00e9 \u00bb et \u00ab adaptabilit\u00e9. L&#8217;enseignement doit \u00eatre plus flexible et, pour se faire, il faut abandonner les vieilles structures bureaucratiques, o\u00f9 l&#8217;Etat dirige centralement le syst\u00e8me, au profit de r\u00e9seaux d&#8217;\u00e9tablissements scolaires en \u00ab saine concurrence \u00bb. La certification et le passage de l&#8217;\u00e9cole \u00e0 l&#8217;emploi doivent \u00eatre \u00ab flexibilis\u00e9s \u00bb en abandonnant les dipl\u00f4mes nationaux au profit de certificats de comp\u00e9tences modulaires et transnationaux. Les produits sortant de l&#8217;\u00e9cole doivent, eux aussi, \u00eatre rendus plus flexibles : moins de savoirs &#8211; jug\u00e9s trop vite obsol\u00e8tes &#8211; et davantage de comp\u00e9tences &#8211; qui peuvent \u00eatre mises en oeuvre de mani\u00e8re souple, dans un environnement changeant. L&#8217;\u00e9cole doit moins apprendre qu&#8217;apprendre \u00e0 apprendre. Elle ne doit pas instruire mais pr\u00e9parer \u00e0 la \u00ab formation tout au long de la vie \u00bb.<\/p>\n<p>4. Cette d\u00e9r\u00e9gulation du tissu \u00e9ducatif ne risque-t-elle pas d&#8217;entra\u00eener de profondes in\u00e9galit\u00e9s ? Qu&#8217;\u00e0 cela ne tienne, ou plut\u00f4t, tant mieux, puisque c&#8217;est exactement ce que r\u00e9clame l&#8217;\u00e9volution duale du march\u00e9 du travail. En France, le nombre des emplois non qualifi\u00e9s est pass\u00e9 de 4,3 \u00e0 5 millions au cours des ann\u00e9es 90. Il repr\u00e9sente d\u00e9sormais un quart de l&#8217;emploi total. Les jeunes surtout sont contraints, en masse, d&#8217;accepter ces emplois pr\u00e9caires, mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s et o\u00f9 l&#8217;on n&#8217;exige d&#8217;eux aucune qualification particuli\u00e8re, mais une foule de micro-comp\u00e9tences : savoir prononcer une demie douzaine de phrases &#8211; poliment &#8211; dans une langue \u00e9trang\u00e8re, se connecter \u00e0 un serveur Internet, comprendre ou pouvoir dessiner un plan d&#8217;acc\u00e8s, expliquer le mode d&#8217;emploi d&#8217;un t\u00e9l\u00e9phone portable, etc. Il faut qu&#8217;ils sachent lire aussi, mais pas Goethe ou Zola. Il faut qu&#8217;ils sachent \u00e9crire, mais qu&#8217;importe s&#8217;ils commettent quelques fautes. Il faut qu&#8217;ils sachent calculer, mais pas forc\u00e9ment une d\u00e9riv\u00e9e ou une \u00e9quation du deuxi\u00e8me degr\u00e9. Alors, \u00e0 quoi bon pr\u00e9tendre investir dans un enseignement de haut niveau pour tous, alors qu&#8217;il est devenu clair que l&#8217;\u00e9conomie ne pourra pas utiliser plus de 20 ou 30% d&#8217;universitaires ?<\/p>\n<p>5. Tous les documents europ\u00e9ens, surtout au cours des ann\u00e9es 1995 \u00e0 2000, ont accord\u00e9 une attention extr\u00eame \u00e0 l&#8217;introduction des technologies de l&#8217;information et de la communication (TIC) \u00e0 l&#8217;\u00e9cole. L&#8217;ambition n&#8217;\u00e9tait pas, comme certains l&#8217;ont cru, de promouvoir l&#8217;utilisation de ces instruments au fort potentiel d&#8217;innovation p\u00e9dagogique en vue d&#8217;am\u00e9liorer l&#8217;acc\u00e8s aux savoirs, mais plus platement de favoriser ainsi l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un march\u00e9 europ\u00e9en des TIC. C&#8217;est l\u00e0 une autre fa\u00e7on de stimuler l&#8217;\u00e9conomie au moyen de l&#8217;\u00e9cole : en pr\u00e9parant et en formatant le consommateur.<\/p>\n<p>6. Les documents cit\u00e9s plus haut ne disent jamais qu&#8217;il conviendrait de privatiser l&#8217;enseignement et de le transformer en march\u00e9. Mais ils nous expliquent que d&#8217;autres y pensent et qu&#8217;il faut donc s&#8217;y pr\u00e9parer. En interdisant ce march\u00e9 ? En finan\u00e7ant mieux l&#8217;\u00e9cole publique ? Non, en la mettant en position d&#8217;entrer en concurrence avec les \u00ab offreurs d&#8217;\u00e9ducation \u00bb priv\u00e9s. La strat\u00e9gie europ\u00e9enne en mati\u00e8re d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur &#8211; le secteurs le plus convoit\u00e9 par les investisseurs priv\u00e9s car, potentiellement le plus rentable &#8211; est particuli\u00e8rement \u00e9clairante \u00e0 ce sujet. Le processus de Bologne vise officiellement \u00e0 cr\u00e9er un \u00ab espace europ\u00e9en d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur \u00bb en harmonisant les cursus, en introduisant des certificats modulaires et internationaux (les ECTS), en favorisant la mobilit\u00e9 des \u00e9tudiants, en favorisant la fusion et\/ou la sp\u00e9cialisation des universit\u00e9s europ\u00e9ennes et en stimulant la mise en place de syst\u00e8mes de contr\u00f4le de qualit\u00e9 europ\u00e9ens. Or, \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, ces objectifs r\u00e9pondent point pour point aux recommandations formul\u00e9es en 1998 par une commission de l&#8217;OMC, charg\u00e9e d&#8217;examiner les moyens de stimuler le march\u00e9 mondial des services \u00e9ducatifs (en pr\u00e9paration du sommet de Seattle). Alors, quand on nous parle d&#8217; \u00ab espace europ\u00e9en \u00bb de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur, ne faut-il pas lire \u00ab march\u00e9 europ\u00e9en \u00bb ?<\/p>\n<h2>III. UNE CATASTROPHE EDUCATIVE EN PREPARATION<\/h2>\n<p>Les cons\u00e9quences de cette politique \u00e9ducative sont d\u00e9j\u00e0 bien visibles. Dans tous les pays, on assiste \u00e0 une recrudescence des in\u00e9galit\u00e9s sociales \u00e0 l&#8217;\u00e9cole. Le foss\u00e9 se creuse entre des \u00e9coles dites d&#8217;\u00e9lite, centr\u00e9es sur la pr\u00e9paration des fils de la bourgeoisie aux \u00ab hautes fonctions \u00bb qui leur reviennent par h\u00e9ritage social, et les \u00e9coles du peuple, les \u00e9coles \u00ab poubelles \u00bb, les \u00e9tablissements d&#8217;enseignement technique et professionnel qui se contentent de communiquer les vagues comp\u00e9tences \u00ab transversales \u00bb et \u00ab sociales \u00bb que l&#8217;\u00e9conomie exige d\u00e9sormais.<br \/>\nA peine la massification de l&#8217;enseignement secondaire a-t-elle \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e &#8211; et encore, tr\u00e8s partiellement dans de nombreux pays europ\u00e9ens &#8211; et voil\u00e0 que l&#8217;on abandonne d\u00e9j\u00e0 toutes les promesses de d\u00e9mocratisation dont cette massification se disait porteuse ; voil\u00e0 que l&#8217;on confine les enfants du peuple dans un enseignement vid\u00e9 de sa substance \u00e9mancipatrice.<br \/>\nDans les formations techniques et professionnelles, mais aussi dans la majeure partie de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur, l&#8217;\u00e9volution en cours se traduit par une subordination totale au contr\u00f4le et aux diktats \u00e9manant des milieux patronaux.<\/p>\n<p>Cette politique \u00e9ducative &#8211; si l&#8217;on peut encore la nommer ainsi &#8211; est pens\u00e9e comme une tentative de sauver le capitalisme mondial de la crise o\u00f9 il se trouve plong\u00e9. Mais c&#8217;est une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, une fuite en avant dans un syst\u00e8me emp\u00eatr\u00e9 dans son tissu de contradictions insurmontables.<br \/>\nLa mission des enseignants et des \u00e9ducateurs progressistes est d&#8217;y opposer une vision \u00e9mancipatrice de l&#8217;\u00e9cole. Nous devons oeuvrer \u00e0 l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;un enseignement qui apporte \u00e0 tous les futurs exploit\u00e9s, \u00e0 tous les futurs opprim\u00e9s, les armes de la connaissance et de la compr\u00e9hension du monde. Afin qu&#8217;ils s&#8217;en saisissent pour le changer.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&#8217;aborderai successivement trois questions. Dans un premier temps je me propose d&#8217;approfondir et de caract\u00e9riser la nature des transformations \u00e9conomiques qui se cachent derri\u00e8re l&#8217;euph\u00e9misme \u00ab globalisation \u00bb. Deuxi\u00e8mement, je tenterai d&#8217;\u00e9clairer les implications de ces mutations sur les politiques \u00e9ducatives des pays industrialis\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral et de l&#8217;Union europ\u00e9enne en particulier. Enfin, je conclurai en soulignant les cons\u00e9quences de ces politiques, notamment dans le domaine de la d\u00e9mocratisation de l&#8217;enseignement.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":7727,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-324","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/324","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=324"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/324\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7727"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=324"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=324"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=324"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}