{"id":2484,"date":"2015-02-23T19:23:02","date_gmt":"2015-02-23T18:23:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=2484"},"modified":"2017-03-26T17:46:08","modified_gmt":"2017-03-26T16:46:08","slug":"objectifs-et-enjeux-pour-leducation-du-21e-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2015\/02\/23\/objectifs-et-enjeux-pour-leducation-du-21e-siecle\/","title":{"rendered":"Objectifs et enjeux pour l\u2019\u00e9ducation du 21e si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<p><strong>La toute premi\u00e8re phase des travaux initi\u00e9s par madame la ministre Milquet dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d\u2019Excellence pr\u00e9voit deux groupes de travail charg\u00e9s de mener une r\u00e9flexion en parall\u00e8le sur deux questions. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Le premier groupe doit \u00e9tablir \u00ab l\u2019\u00e9tat des lieux de la situation actuelle de l\u2019enseignement \u00bb, entre autres en mati\u00e8re de qualit\u00e9 de l\u2019offre d\u2019enseignement, en mati\u00e8re de qualit\u00e9 du parcours p\u00e9dagogique des \u00e9l\u00e8ves et en mati\u00e8re d\u2019efficacit\u00e9 de la gouvernance. Le deuxi\u00e8me groupe est charg\u00e9 de mener une \u00ab r\u00e9flexion sur le sens, les valeurs, les objectifs et missions de l\u2019\u00e9cole au 21e si\u00e8cle \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Le choix de mener ces deux travaux en parall\u00e8le est \u00e9tonnant. Il nous semble en effet difficile de s\u2019accorder sur un diagnostic si l\u2019on ne partage pas d\u2019abord une vision commune des objectifs de l\u2019\u00e9ducation : comment juger de l\u2019importance de tel ou tel dysfonctionnement, de telle ou telle qualit\u00e9, sans les mesurer \u00e0 l\u2019aune des missions que l\u2019on assigne \u00e0 l\u2019\u00c9cole ? Le pr\u00e9sent document, qui constitue une premi\u00e8re contribution de l\u2019Aped aux travaux des groupes 1 et 2, commence donc logiquement par traiter des objectifs et des missions de l\u2019enseignement (point A) avant de se prononcer sur les qualit\u00e9s et faiblesses de l\u2019\u00c9cole actuelle (point B).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>A. Objectifs et missions<\/h2>\n<p>Formuler des choix en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation n\u2019est jamais neutre. Une politique \u00e9ducative est d\u2019abord \u2026une politique, conditionn\u00e9e par une question fondamentale : qu\u2019attendons-nous de l\u2019enseignement ? A quoi sert l\u2019\u00e9cole ?<\/p>\n<p>A cette question, on peut apporter, <em>grosso modo<\/em>, trois types de r\u00e9ponses. La premi\u00e8re, c\u2019est la r\u00e9ponse institutionnelle, souvent implicite, camoufl\u00e9e derri\u00e8re le \u00ab bon sens \u00bb, le \u00ab r\u00e9alisme \u00bb et l\u2019\u00e9vidence : l\u2019\u00e9cole sert \u00e0 assurer un certain nombre de conditions essentielles au bon fonctionnement de notre soci\u00e9t\u00e9. Nous appellerons ce point de vue \u00ab conservateur \u00bb. La deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie de r\u00e9ponses, est celle qui voit en l\u2019\u00e9cole un moyen d\u2019assurer le bonheur et l\u2019\u00e9mancipation des individus. Nous l\u2019appellerons le point de vue \u00ab individualiste-humaniste \u00bb. Enfin, la troisi\u00e8me r\u00e9ponse est celle qui consid\u00e8re l\u2019\u00e9cole \u2013 ou plut\u00f4t les savoirs(( Ici, comme dans tous nos textes, le mot \u00ab savoir \u00bb doit \u00eatre entendu dans son acception la plus large : il inclut des connaissances, des savoir-faire, des attitudes ; il n\u00e9cessite de la m\u00e9morisation, de la conceptualisation, de la compr\u00e9hension et la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre mis en oeuvre dans des situations concr\u00e8tes, changeantes, complexes.<\/p>\n<p>)) qu\u2019elle transmet \u2013 comme un instrument d\u2019\u00e9mancipation collective, de transformation sociale. Nous l\u2019appellerons le point de vue \u00ab progressiste \u00bb.<\/p>\n<p>Remarquons d\u2019embl\u00e9e que ces trois points de vue ne s\u2019excluent pas totalement : que l\u2019\u00e9cole obligatoire doive socialiser l\u2019enfant, lui apprendre \u00e0 lire, \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 compter, fournir le terreau o\u00f9 se recruteront m\u00e9decins et infirmiers, enseignants et \u00e9ducateurs, m\u00e9t\u00e9orologistes et ing\u00e9nieurs des chemins de fer\u2026 tout le monde en conviendra. La discussion commence d\u00e8s qu\u2019on d\u00e9passe ces trivialit\u00e9s-l\u00e0. Comment socialiser ? Que faut-il pouvoir lire ? Combien voulons-nous de m\u00e9decins et d\u2019ing\u00e9nieurs ? Et que devraient apprendre ceux qui ne seront pas m\u00e9decins, mais patients ? Ceux qui ne seront pas ing\u00e9nieurs des chemins de fer, mais cheminots ?<\/p>\n<p><strong>La vision conservatrice de l\u2019enseignement <\/strong><\/p>\n<p>Dans l\u2019approche traditionnelle, le syst\u00e8me \u00e9ducatif est essentiellement un appareil de reproduction. L\u2019\u00e9cole est charg\u00e9e de reproduire, g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration, les conditions d\u2019existence du syst\u00e8me social en place (ce qui ne veut pas dire qu\u2019elle les reproduit \u00e0 l\u2019identique, puisque ces conditions m\u00eames \u00e9voluent). Cette reproduction implique la transmission de r\u00e8gles ou de valeurs culturelles, \u00e9thiques et politiques (reproduction des conditions id\u00e9ologiques), la s\u00e9lection en niveaux de formation stratifi\u00e9s (reproduction de la hi\u00e9rarchie sociale, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab reproduction \u00bb au sens bourdieusien) et formation de main d\u2019\u0153uvre qualifi\u00e9e et diversifi\u00e9e (reproduction des conditions \u00e9conomiques).<\/p>\n<p>Cette conception engendre un rapport contradictoire \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Le conservateur ne souhaite de l\u2019enseignement (pour les autres) que dans la mesure o\u00f9 celui-ci permet de remplir cette triple mission de reproduction id\u00e9ologique, sociale et \u00e9conomique. Or, dans chacun de ces trois domaines, l\u2019exc\u00e8s d\u2019enseignement peut \u00eatre aussi nuisible que son d\u00e9ficit. Trop d\u2019enseignement, c\u2019est un enseignement co\u00fbteux, exigeant une lourde fiscalit\u00e9 qui menace d\u2019en ruiner les bienfaits \u00e9conomiques. Trop d\u2019enseignement pour tous emp\u00eache d\u2019assurer (et de justifier) l\u2019indispensable diff\u00e9renciation sociale : qui balaierait nos rues, approvisionnerait nos magasins et conduirait nos tramways, si tous devaient acc\u00e9der \u00e0 l\u2019universit\u00e9 ? Enfin, trop d\u2019enseignement rendrait bien difficile la soumission de nos contemporains aux machines \u00e0 abrutir que sont le sport-business, le racisme, le machisme ou la t\u00e9l\u00e9vision d\u00e9bilitante.<\/p>\n<p>Bien entendu, les positions s\u2019expriment rarement en termes aussi crus. On pr\u00e9sentera plut\u00f4t comme des \u00e9vidences, au nom d\u2019un pr\u00e9tendu r\u00e9alisme, les conclusions qu\u2019impose cette id\u00e9ologie : \u00ab Il faudra toujours des manuels et des intellectuels, on n\u2019y peut rien \u00bb, \u00ab investir davantage dans l\u2019enseignement, ce n\u2019est pas possible \u00bb, \u00ab il faut tout de m\u00eame bien pr\u00e9parer les gens \u00e0 \u00eatre productifs \u00bb, \u00ab on ne peut pas favoriser des formations qui n\u2019ont pas d\u2019avenir \u00bb, \u00ab tout le monde n\u2019est pas fait pour devenir intellectuel \u00bb, etc.<\/p>\n<p>Dans sa forme la plus moderne, telle qu\u2019elle est v\u00e9hicul\u00e9e par les organes du pouvoir r\u00e9el, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9conomique \u2014 OCDE, Commission europ\u00e9enne, Banque mondiale \u2014 cette conception de l\u2019\u00e9cole pr\u00f4ne l\u2019instrumentalisation de l\u2019enseignement au service de la comp\u00e9tition \u00e9conomique, l\u2019abandon des objectifs de d\u00e9mocratisation scolaire jug\u00e9s \u00ab obsol\u00e8tes \u00bb et la soumission de l\u2019\u00e9cole elle-m\u00eame aux lois du march\u00e9 et \u00e0 la conqu\u00eate par le secteur priv\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Les visions individualistes-humanistes de l\u2019enseignement<\/strong><\/p>\n<p>La conception \u00ab individualiste-humaniste \u00bb de l\u2019\u00e9ducation est sans doute la plus r\u00e9pandue chez les enseignants. Ici, l\u2019\u00e9cole se veut au-dessus des d\u00e9bats politiques, au-dessus des classes sociales ou des calculs \u00e9conomiques mesquins : elle sert \u00e0 doter l\u2019individu des savoirs et des valeurs qui assureront <em>son<\/em> \u00ab \u00e9mancipation \u00bb, <em>son<\/em> \u00ab avenir \u00bb, le \u00ab d\u00e9veloppement de <em>sa<\/em> personnalit\u00e9 \u00bb. Cela semble g\u00e9n\u00e9reux car d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Mais voici o\u00f9 le b\u00e2t blesse : il s\u2019av\u00e8re impossible, en partant d\u2019une vision abstraite des besoins de <em>l\u2019individu<\/em>, de d\u00e9finir quels seraient les savoirs indispensables \u00e0 <em>tous<\/em> et donc, de formuler une politique \u00e9ducative <em>commune<\/em>. Ou plut\u00f4t, on peut en formuler mille, toutes diff\u00e9rentes et toutes \u00e9galement l\u00e9gitimes.<\/p>\n<p>Entre la version ch\u00e8re au directivisme classique (\u00ab je sais, moi, quels savoirs assureront votre bonheur personnel \u00bb) et la version empreinte du relativisme culturel \u00e0 la mode (\u00ab toutes les cultures, tous les savoirs se valent \u00bb), on d\u00e9couvrira autant de formes d\u2019humanisme \u00e9ducatif que d\u2019individus qui s\u2019en r\u00e9clament. Loin d\u2019apporter des r\u00e9ponses \u00e0 nos questionnements, celui-ci finit alors par aiguiser les contradictions sur des questions secondaires.<\/p>\n<p>Une telle fracture divise aujourd\u2019hui profond\u00e9ment les acteurs de l\u2019enseignement.<\/p>\n<p>\u00ab Changer l\u2019\u00e9cole \u00bb ou \u00ab sauver l\u2019\u00e9cole \u00bb ? Aller r\u00e9solument de l\u2019avant dans la r\u00e9novation des pratiques p\u00e9dagogiques et des programmes, ou bien restaurer la rigueur des disciplines et un haut niveau d\u2019exigences ? Moderniser l\u2019enseignement pour l\u2019adapter aux \u00ab nouveaux publics \u00bb ou d\u00e9fendre les \u00ab acquis de l\u2019\u00e9cole traditionnelle \u00bb ? Ouvrir l\u2019\u00e9cole sur le monde ou la prot\u00e9ger des influences de la soci\u00e9t\u00e9 mercantile ? Placer l\u2019\u00e9l\u00e8ve au centre ou placer les savoirs au centre ?<\/p>\n<p>Les deux bords ont leurs extr\u00e9mistes. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 ceux qui cultivent un rapport sectaire, quasi-religieux, \u00e0 une chapelle p\u00e9dagogique particuli\u00e8re. De l\u2019autre, ceux qui ne jurent que par \u00ab l\u2019\u00e9cole de bon papa \u00bb en la r\u00e9duisant \u00e0 ce qu\u2019elle avait de plus d\u00e9testable, la s\u00e9lection \u00e9litiste. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 ceux qui se gaussent du \u00ab professeur d\u00e9tenteur et transmetteur du savoir \u00bb. En quoi ils ont \u00e9videmment tort car, quelle que soit la strat\u00e9gie p\u00e9dagogique utilis\u00e9e, le but de tout enseignement est bien de faire acc\u00e9der l\u2019apprenant \u00e0 des savoirs et, pour ce faire, celui qui fait apprendre, celui qui enseigne, doit forc\u00e9ment les poss\u00e9der, ces savoirs. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ceux qui ont pareillement tort en crachant leur venin sur les sciences de l\u2019\u00e9ducation : comme si, dans l\u2019ensemble des activit\u00e9s humaines, seul l\u2019acte p\u00e9dagogique devait \u00e9chapper \u00e0 toute tentative de rationalisation (et dire cela ne signifie pas prendre pour argent comptant toutes les th\u00e9ories \u2013 souvent contradictoires \u2013 \u00e9labor\u00e9es par les diverses \u00e9coles p\u00e9dagogiques).<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00c9cole au service de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9mancipation collective<\/strong><\/p>\n<p>Pour sortir de cette querelle st\u00e9rile, il faut changer de point de vue et penser l\u2019\u00e9cole, non comme un but en soi, mais comme un levier de transformation sociale. Cette conception, r\u00e9ellement progressiste, part de l\u2019id\u00e9e fondamentale que les enjeux majeurs des probl\u00e9matiques \u00e9ducatives se situent en dehors du champ \u00e9ducatif : le probl\u00e8me ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9cole, c\u2019est la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>La plan\u00e8te est devenue une bombe qui menace d\u2019exploser \u00e0 tout moment. A moins qu\u2019elle n\u2019explose d\u00e9j\u00e0 ? Un pour-cent de la population du globe s\u2019approprie la moiti\u00e9 des richesses disponibles pendant qu\u2019un milliard et demi d\u2019habitants de la Terre survivent avec moins d\u2019un euro par jour. Survivent ? Pas toujours : toutes les heures, une tour remplie d\u2019un millier d\u2019enfants affam\u00e9s ou mal soign\u00e9s, s\u2019effondre dans l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, sous les coups d\u2019un avion nomm\u00e9 \u00ab capitalisme \u00bb. Le d\u00e9veloppement anarchique que ce mode de production impose \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 produit des catastrophes sociales, humaines et \u00e9cologiques dont nous commen\u00e7ons seulement \u00e0 mesure l\u2019ampleur : neuf des dix ann\u00e9es les plus chaudes enregistr\u00e9es depuis qu\u2019existe la m\u00e9t\u00e9orologie sont post\u00e9rieures \u00e0 2000. Seule note d\u2019espoir pour l\u2019environnement, mais annonciatrice d\u2019une barbarie guerri\u00e8re croissante : dans quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es nous aurons gaspill\u00e9 l\u2019essentiel des r\u00e9serves de carburants fossiles\u2026<\/p>\n<p>Notre vision de l\u2019\u00e9cole d\u00e9mocratique est indissociable de cette conviction : la soci\u00e9t\u00e9 actuelle ne doit pas \u00eatre \u00ab reproduite \u00bb, mais radicalement transform\u00e9e. Et on n\u2019y parviendra pas sans mobiliser toutes les forces et toutes les comp\u00e9tences possibles. Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9cole devrait \u00eatre d\u2019apporter \u00e0 tous \u2013 et en priorit\u00e9 \u00e0 ceux qui, de par leur position sociale d\u00e9favoris\u00e9e, peuvent constituer des forces de changement \u2013 les armes du savoir : les rendre capables de comprendre le monde dans toutes ses dimensions et toute sa complexit\u00e9, les doter de la capacit\u00e9 intellectuelle d\u2019\u0153uvrer \u00e0 sa transformation, instituer en eux le citoyen futur d\u2019un monde juste et r\u00e9ellement d\u00e9mocratique. D\u00e8s lors, l\u2019\u00e9cole \u00e9choue lorsqu\u2019elle prive pr\u00e9cis\u00e9ment ces couches populaires de l\u2019acc\u00e8s au savoir. L\u2019\u00e9cole \u00e9choue lorsqu\u2019elle introduit une s\u00e9lection hi\u00e9rarchisante reproduisant les in\u00e9galit\u00e9s sociales qu\u2019il s\u2019agit justement de combattre. L\u2019\u00e9cole \u00e9choue lorsqu\u2019elle abaisse l\u2019instruction des enfants du peuple \u00e0 une \u00e9troite formation professionnelle qui ne fera d\u2019eux que des ex\u00e9cutants flexibles, efficaces, et non des adultes critiques, conscients et capables d\u2019agir.<\/p>\n<h2>B. Etat des lieux<\/h2>\n<p>Voyons maintenant dans quelle mesure l\u2019\u00e9cole actuelle r\u00e9pond aux objectifs de cette \u00e9cole \u00ab d\u00e9mocratique \u00bb(( Nous l\u2019appelons ainsi parce qu\u2019elle r\u00e9alise une des conditions n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019av\u00e8nement et \u00e0 la survie d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement d\u00e9mocratique : la capacit\u00e9 intellectuelle de chaque citoyen de participer aux actions qui transforment la soci\u00e9t\u00e9 et\/ou aux processus de d\u00e9cision dans cette soci\u00e9t\u00e9. Nous pourrions l\u2019appeler aussi \u00ab \u00e9cole \u00e9mancipatrice \u00bb, \u00e0 condition de l\u2019entendre d\u2019abord au sens d\u2019une \u00e9mancipation collective.<\/p>\n<p>)) ? Nous nous concentrerons sur deux points : les contenus enseign\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole et l\u2019iniquit\u00e9 sociale de notre syst\u00e8me \u00e9ducatif.<\/p>\n<p><strong>La grande mis\u00e8re des savoirs<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, trop de jeunes sortent de l\u2019\u00e9cole sans conna\u00eetre le pass\u00e9 qui \u00e9claire le pr\u00e9sent ; sans conna\u00eetre et encore moins comprendre l\u2019origine des probl\u00e8mes majeurs qui se posent \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 : les in\u00e9galit\u00e9s nord-sud, l\u2019exploitation, l\u2019instabilit\u00e9 \u00e9conomique, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau et au logement, le gaspillage des ressources, etc. Les enfants issus de l\u2019immigration passent douze ann\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9cole sans que jamais on ne leur parle de leur culture d\u2019origine et de l\u2019histoire de leur peuple. Les jeunes qui veulent se r\u00e9volter naviguent dans le brouillard, sans savoir d\u2019o\u00f9 ils viennent ni o\u00f9 ils vont.<\/p>\n<p>Dans l\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral, on forme de v\u00e9ritables analphab\u00e8tes technologiques, ignorants de la place du travail productif dans la cr\u00e9ation de richesses.<\/p>\n<p>Dans beaucoup de fili\u00e8res, les contenus scientifiques sont totalement absents ou largement insuffisants. Or, ces savoirs permettent non seulement de d\u00e9velopper une approche rationnelle de la r\u00e9alit\u00e9, ils sont aussi essentiels \u00e0 la compr\u00e9hension des bases mat\u00e9rielles de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique : les moyens de production, dont le d\u00e9veloppement conditionne toute l\u2019\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9. Comment les jeunes pourraient-ils appr\u00e9hender les enjeux de la situation au Moyen-Orient s\u2019ils n\u2019ont jamais appris le r\u00f4le de l\u2019\u00e9nergie dans les transformations m\u00e9caniques et chimiques, s\u2019ils ignorent donc la place du p\u00e9trole dans la production \u00e9nerg\u00e9tique ? Comment pourraient-t-ils prendre position dans le d\u00e9bat sur les OGM s\u2019ils n\u2019ont pas re\u00e7u une formation s\u00e9rieuse en biologie ?<\/p>\n<p>Poursuivons. M\u00eame dans le domaine \u00e9troit de la socialisation, l\u2019\u00e9cole actuelle est loin d\u2019apporter les connaissances indispensables pour vivre dignement. Ainsi n\u2019apprend-on rien, ou presque, sur le droit et les lois sociales, sur la sant\u00e9, la m\u00e9decine, l\u2019hygi\u00e8ne, la s\u00e9curit\u00e9 domestique, les techniques et technologies de la vie quotidienne. On n\u2019y apprend pas davantage \u00e0 \u00e9lever ses enfants, \u00e0 voyager, \u00e0 participer \u00e0 la vie d\u00e9mocratique de son quartier, de sa commune, \u00e0 rencontrer et \u00e0 comprendre ceux qui appartiennent \u00e0 une autre culture. Bref, on entre dans la vie adulte sans mode d\u2019emploi. D\u00e9brouille-toi comme tu pourras.<\/p>\n<p>La chance de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une formation litt\u00e9raire et philosophique est devenue l\u2019apanage exclusif de ceux qui fr\u00e9quentent les \u00e9tablissements r\u00e9put\u00e9s \u00ab d\u2019\u00e9lite \u00bb. Et encore\u2026 Pourtant, la ma\u00eetrise des Lettres devient vite une porte d\u2019acc\u00e8s incontournable aux autres savoirs, \u00e0 l\u2019analyse, \u00e0 l\u2019abstraction, \u00e0 la formulation pr\u00e9cise d\u2019id\u00e9es complexes et donc \u00e0 la complexit\u00e9 elle-m\u00eame. Il en va de m\u00eame des multiples formes d\u2019expression artistique.<\/p>\n<p>Dans le domaine des langues et de la litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8res, un poids excessif est donn\u00e9 \u00e0 l\u2019Anglais \u2013 langue exclusive de la mondialisation capitaliste \u2013 au d\u00e9triment des langues pratiqu\u00e9es majoritairement par les peuples : espagnol, arabe, chinois et russe. Plus de diversit\u00e9 dans ce domaine encouragerait davantage les contacts et les \u00e9changes entre les peuples et les cultures.<\/p>\n<p>Les savoirs impliquent aussi des comportements. Par le choix de nos pratiques p\u00e9dagogiques et nos options en mati\u00e8re de fonctionnement de l\u2019\u00e9cole, nous pouvons privil\u00e9gier la diffusion de valeurs, donc de comportements, qui orientent l\u2019utilisation des connaissances dans le sens du progr\u00e8s historique. Nous entendons \u00e9duquer \u00e0 la solidarit\u00e9 et au respect des autres plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019individualisme, \u00e0 la coop\u00e9ration et non \u00e0 la comp\u00e9tition, \u00e0 l\u2019internationalisme et \u00e0 la multiculturalit\u00e9 et non au nationalisme x\u00e9nophobe, au travail rigoureux, disciplin\u00e9 et non au parasitisme, \u00e0 la lutte et non \u00e0 la soumission, \u00e0 la curiosit\u00e9 scientifique et non \u00e0 l\u2019obscurantisme, et \u00e0 l\u2019abrutissement.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9cole in\u00e9gale<\/strong><\/p>\n<p>Cette probl\u00e9matique est \u00e9videmment \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re, car les contenus enseign\u00e9s ne sont pas les m\u00eames dans toutes les fili\u00e8res, loin s\u2019en faut. Nous rejetons donc tout ce qui, dans les structure du syst\u00e8me scolaire ou dans les m\u00e9thodes d\u2019enseignement, tend \u00e0 renforcer les m\u00e9canismes de hi\u00e9rarchisation des formations et de s\u00e9gr\u00e9gation sociale.<\/p>\n<p>L\u2019existence de fili\u00e8res hi\u00e9rarchis\u00e9es (enseignement g\u00e9n\u00e9ral, technique et professionnel), surtout avec une s\u00e9lection \u00e0 un \u00e2ge souvent pr\u00e9coce, est inadmissible. Elle induit, d\u00e8s l\u2019\u00e9cole primaire, l\u2019id\u00e9e que tous ne devront pas suivre les m\u00eames apprentissages et qu\u2019il n\u2019est donc pas grave que tous n\u2019atteignent pas les m\u00eames niveaux de ma\u00eetrise : la perspective de la s\u00e9lection est, d\u00e8s l\u2019enseignement fondamental, un facteur agissant dans l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des r\u00e9sultats. Or, cette perspective est tr\u00e8s largement d\u00e9termin\u00e9e par la perception qu\u2019a l\u2019enfant (et ses parents) de son destin social probable, c\u2019est-\u00e0-dire de son origine de classe. Ensuite, les diff\u00e9rences de programmes entre les diverses fili\u00e8res, loin de tenter de combler les \u00e9carts, les creusent d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e.<\/p>\n<p>A cela viennent s\u2019ajouter les m\u00e9canismes de march\u00e9 scolaire. Avec la polarisation croissante du syst\u00e8me \u00e9ducatif, la pr\u00e9tendue \u00ab libert\u00e9 de choix \u00bb des parents s\u2019av\u00e8re de plus en plus \u00eatre une \u00ab obligation de choix \u00bb, un parcours du combattant dans une jungle inextricable d\u2019\u00e9tablissements, de r\u00e9seaux et de fili\u00e8res, o\u00f9 seuls les mieux inform\u00e9s, les familles intellectuelles et bourgeoises, parviennent \u00e0 tirer leur \u00e9pingle du jeu. Quand ce ne sont pas de v\u00e9ritables proc\u00e9dures d\u2019exclusion financi\u00e8re et culturelle qui frappent les enfants du peuple.<\/p>\n<p>Sur le plan des pratiques p\u00e9dagogiques, l\u2019enseignement est \u00e9galement loin d\u2019offrir les m\u00eames possibilit\u00e9s de d\u00e9veloppement \u00e0 tous les enfants. Certaines pratiques, dites \u00ab traditionnelles \u00bb, en privil\u00e9giant le savoir des classes sociales sup\u00e9rieures \u2014 le savoir pour le savoir, comme symbole d\u2019appartenance sociale et donc coup\u00e9 de toute fonction instrumentale \u2014, d\u00e9motivent l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2019origine populaire qui attend du savoir qu\u2019il serve \u00e0 quelque chose. A l\u2019inverse, certaines pratiques dites \u00ab modernes \u00bb, n\u00e9gligent l\u2019importance cruciale du travail r\u00e9gulier, de la discipline d\u2019apprentissage, de la rigueur. Quand elles ne vont pas jusqu\u2019\u00e0 m\u00e9priser le savoir lui-m\u00eame au nom, tant\u00f4t d\u2019un relativisme creux, tant\u00f4t d\u2019un hypocrite souci de ne pas \u00ab imposer \u00bb les savoirs \u00e0 l\u2019enfant. On le voit, ce n\u2019est pas tant de m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques qu\u2019il s\u2019agit, mais plut\u00f4t d\u2019une philosophie de l\u2019enseignement. Il n\u2019y a pas de mal \u00e0 ce que l\u2019enfant ou le jeune soit confront\u00e9, au cours de sa carri\u00e8re scolaire, \u00e0 des m\u00e9thodes fort diff\u00e9rentes : de l\u2019expos\u00e9 ex cathedra \u2014 pourvu qu\u2019il soit brillant \u2014 aux s\u00e9ances d\u2019auto-socio-construction des savoirs sur des chantiers de probl\u00e8mes \u2014 pourvu qu\u2019elles soient productives. Le dogmatisme p\u00e9dagogique, de quelque bord qu\u2019il soit, ne produit jamais rien de bon. Toute l\u2019exp\u00e9rience p\u00e9dagogique des derni\u00e8res d\u00e9cennies montre qu\u2019il n\u2019est pas une unique m\u00e9thode que l\u2019on pourrait g\u00e9n\u00e9raliser \u00e0 toutes les disciplines. L\u2019uniformit\u00e9 dans ce domaine produit l\u2019ennui, la routine et, au final, un bien mauvais enseignement. Que cent fleurs s\u2019\u00e9panouissent !<\/p>\n<p>Enfin, il faut r\u00e9p\u00e9ter encore et toujours que ce n\u2019est pas en parquant les enfants \u00e0 25 ou plus dans des classes mal a\u00e9r\u00e9es, mal \u00e9clair\u00e9es, dans un environnement bruyant, sans espace de d\u00e9tente, qu\u2019on leur fera aimer l\u2019\u00e9cole. Quelles que soient les m\u00e9thodes, il manque toujours \u00e0 l\u2019institution scolaire les moyens d\u2019assurer l\u2019aide individualis\u00e9e que requiert l\u2019apprentissage, surtout chez les plus jeunes. Seuls r\u00e9ussissent finalement ceux qui trouvent \u00e0 la maison ce que l\u2019\u00e9cole ne leur apporte pas : motivation d\u2019apprendre, m\u00e9thode rigoureuse, encadrement, selon le cas. Cela pose sans doute la question de la formation des enseignants, mais surtout celle des moyens.<\/p>\n<p><em>Bureau national de l\u2019Aped<\/em><em><br \/>\n_ <\/em><em>Bruxelles, f\u00e9vrier 2015<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re phase des travaux initi\u00e9s par madame la ministre Milquet dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d\u2019Excellence pr\u00e9voit deux groupes de travail charg\u00e9s de mener une r\u00e9flexion en parall\u00e8le sur deux questions. Le premier groupe doit \u00e9tablir \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat des lieux de la situation actuelle de l\u2019enseignement\u00a0\u00bb, entre autres en mati\u00e8re de qualit\u00e9 de l\u2019offre d\u2019enseignement, en mati\u00e8re de qualit\u00e9 du parcours p\u00e9dagogique des \u00e9l\u00e8ves et en mati\u00e8re d\u2019efficacit\u00e9 de la gouvernance. Le deuxi\u00e8me groupe est charg\u00e9 de mener une \u00ab\u00a0r\u00e9flexion sur le sens, les valeurs, les objectifs et missions de l\u2019\u00e9cole au 21e si\u00e8cle\u00a0\u00bb. 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