{"id":2403,"date":"2014-11-09T20:59:47","date_gmt":"2014-11-09T19:59:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=2403"},"modified":"2017-02-20T11:54:58","modified_gmt":"2017-02-20T10:54:58","slug":"pas-de-theorie-sans-pratique-et-inversement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2014\/11\/09\/pas-de-theorie-sans-pratique-et-inversement\/","title":{"rendered":"Pas de th\u00e9orie sans pratique. Et inversement"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\u00c0 l\u2019\u00e9cole, la relation entre th\u00e9orie et pratique oscille toujours au bord de deux d\u00e9rives. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 on entretient une s\u00e9paration th\u00e9orie-pratique que refl\u00e8tent les divisions en fili\u00e8res d\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral et professionnel. Cette s\u00e9paration s\u2019accompagne d\u2019une hi\u00e9rarchie implicite : la th\u00e9orie, apanage suppos\u00e9 des classes dirigeantes, est jug\u00e9e sup\u00e9rieure \u00e0 la pratique. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la d\u00e9mocratisation de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019enseignement a encourag\u00e9 des tendances p\u00e9dagogiques utilitaristes (approche par comp\u00e9tences, results driven teaching\u2026) qui placent la capacit\u00e9 pratique d\u2019utiliser les savoirs au-dessus de leur ma\u00eetrise th\u00e9orique. Afin d\u2019y voir plus clair dans ce d\u00e9bat, peut-\u00eatre faut-il commencer par quitter le terrain de l\u2019\u00e9ducation pour celui de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, afin de mieux comprendre la place respective de la pratique et de la th\u00e9orie dans le processus de production des savoirs.<\/p>\n<p><strong>Cet article fait partie d&#8217;un ensemble sur le th\u00e8me &#8220;th\u00e9orie et pratique&#8221;. Pour lire ou t\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article complet, <a href=\"http:\/\/wp.me\/p89Zny-CQ\">cliquez ici<\/a><\/strong><\/p>\n<p>La pratique joue un r\u00f4le crucial, \u00e0 plusieurs \u00e9gards, dans la naissance et le d\u00e9veloppement des connaissances. On peut r\u00e9sumer ce r\u00f4le ainsi :<\/p>\n<p>-*La pratique est \u00e0 l\u2019origine de savoirs \u00e9l\u00e9mentaires, \u00ab empiriques \u00bb, dont l\u2019accumulation finit par engendrer des savoirs \u00ab th\u00e9oriques \u00bb, abstraits.<\/p>\n<p>-*La pratique est la source de questionnements, auxquels la th\u00e9orie est appel\u00e9e \u00e0 r\u00e9pondre; c\u2019est donc souvent la pratique qui donne sens \u00e0 la th\u00e9orie.<\/p>\n<p>-*La pratique est le crit\u00e8re de v\u00e9rification des savoirs th\u00e9oriques<\/p>\n<h2>Du savoir empirique au savoir th\u00e9orique<\/h2>\n<p>Dans leur pratique productive et sociale, les hommes accumulent des connaissances, parfois directement accessibles aux sens : quels fruits ont meilleur go\u00fbt, o\u00f9 l\u2019on peut traverser la rivi\u00e8re, quel est l\u2019oiseau dont le cri r\u00e9sonne l\u00e0 haut, que la pierre sous les braises est tr\u00e8s chaude\u2026 Mais \u00e0 un moment donn\u00e9, l\u2019accumulation de telles connaissances factuelles, \u00e9l\u00e9mentaires, peut d\u00e9boucher sur un savoir d\u2019un autre type, plus g\u00e9n\u00e9ral et plus complexe : les fruits murs, bien gonfl\u00e9s, aux couleurs vives et cueillis \u00e0 une saison pr\u00e9cise sont particuli\u00e8rement savoureux et nourrissants ; les gu\u00e9s se situent souvent l\u00e0 o\u00f9 les rivi\u00e8res s\u2019\u00e9largissent soudain ; les cris de certains oiseaux peuvent r\u00e9v\u00e9ler la pr\u00e9sence d\u2019une proie ou d\u2019un pr\u00e9dateur ; la chaleur se transmet d\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre, par exemple de la pierre \u00e0 l\u2019eau\u2026 La premi\u00e8re forme, le savoir \u00ab empirique \u00bb ou savoir \u00ab simple \u00bb, est une donn\u00e9e issue directement de l\u2019observation : elle est de l\u2019ordre du fait, ou de l\u2019information. Le savoir \u00ab complexe \u00bb ou \u00ab th\u00e9orique \u00bb, en revanche, est une construction, qui repose par exemple sur une d\u00e9marche de g\u00e9n\u00e9ralisation ou d\u2019abstraction.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re quelque peu pr\u00e9historique des exemples ci-dessus ne doit pas pr\u00eater \u00e0 malentendu : le savoir empirique n\u2019est pas plus \u00ab primitif \u00bb que le savoir th\u00e9orique. La masse de l\u2019exoplan\u00e8te <em>Kepler-11<\/em> d\u00e9couverte en 2013 ou la s\u00e9quence du g\u00e8ne <em>ARNr 16s<\/em> que l\u2019on soup\u00e7onne d\u2019\u00eatre responsable de certaines formes de mucoviscidose sont des faits empiriques. M\u00eame si leur \u00e9nonc\u00e9 fait appel \u00e0 des notions hautement complexes et si leur observation n\u00e9cessite des appareillages qui n\u2019auraient jamais pu voir le jour sans recourir \u00e0 des connaissances th\u00e9oriques extraordinairement pointues. Inversement, le savoir qui permet d\u2019anticiper la position d\u2019un gu\u00e9 sur une rivi\u00e8re constitue bel et bien un savoir th\u00e9orique puisqu\u2019il consiste en une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, ayant un pouvoir pr\u00e9dictif v\u00e9rifiable dans des cas particuliers.<\/p>\n<p>La pratique joue un r\u00f4le crucial dans ce double processus : accumulation de connaissances empiriques et \u00e9mergence de savoirs th\u00e9oriques. Par \u00ab pratique \u00bb nous entendons aussi bien la pratique productive \u2014 le travail collectif ou individuel, salari\u00e9 ou domestique \u2014 que la pratique sociale \u2014 la vie politique et associative, l\u2019\u00e9ducation des enfants et les relations affectives, les loisirs et la guerre\u2026 \u2014 et bien s\u00fbr cette activit\u00e9 qui, par essence, est destin\u00e9e \u00e0 la production de savoirs : la recherche scientifique.<\/p>\n<p>Ces diverses pratiques produisent l\u2019accumulation de connaissances empiriques. C\u2019est en chassant et en cueillant que le chasseur-cueilleur d\u00e9couvre le go\u00fbt de multiples fruits et les habitudes des proies. C\u2019est en m\u00e9langeant des produits vari\u00e9s, en les chauffant, en les diluant, que l\u2019alchimiste et le chimiste ont pu noter leurs propri\u00e9t\u00e9s. C\u2019est \u00e0 force de tirer des fl\u00e8ches que l\u2019archer d\u00e9couvre une certaine relation entre la tension de l\u2019arc, l\u2019angle de tir et la distance d\u2019impact. Remarquons au passage que des pratiques qui n\u2019ont rien de scientifique peuvent conduire \u00e0 des savoirs empiriques qui, \u00e0 leur tour, viendront alimenter des connaissances \u00e9minemment scientifiques. L\u2019astrologie, qui est une pratique sociale d\u00e9nu\u00e9e de fondement rationnel, a pourtant constitu\u00e9 un terreau g\u00e9n\u00e9reux pour la collecte des premi\u00e8res donn\u00e9es relatives aux mouvements des astres.<\/p>\n<p>Mais \u00e0 mesure que s\u2019empilent les connaissances empiriques, des similitudes, des diff\u00e9rences, des tendances vont se faire jour et finir par d\u00e9clencher, dans le cerveau, un processus qualitativement diff\u00e9rent. Ce processus-l\u00e0 ne rel\u00e8ve plus simplement de l\u2019observation mais d\u2019une d\u00e9marche intellectuelle sup\u00e9rieure : le classement (mise en \u00e9vidence de caract\u00e9ristiques similaires), l\u2019induction (passage d\u2019observations particuli\u00e8res \u00e0 une loi g\u00e9n\u00e9rale), l\u2019abstraction (passage d\u2019une caract\u00e9ristique sp\u00e9cifique \u00e0 un concept g\u00e9n\u00e9ral). C\u2019est la somme gigantesque de mesures effectu\u00e9es par des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019astronomes, particuli\u00e8rement par Tycho Brah\u00e9, qui produisit en 1609 la r\u00e9volution kepl\u00e9rienne : la compr\u00e9hension du mouvement elliptique des plan\u00e8tes. C\u2019est l\u2019accumulation mill\u00e9naire de donn\u00e9es relatives aux propri\u00e9t\u00e9s chimiques des \u00e9l\u00e9ments qui permit \u00e0 Mendeleev d\u2019organiser ceux-ci en un tableau coh\u00e9rent, en 1869. Il a fallu l\u2019\u00e9norme \u0153uvre de recensement et de classification des esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales tout au long au XVIII\u00e8me et du XIX\u00e8me si\u00e8cle pour que se pose la question de leur parent\u00e9, de leurs origines, de leur \u00e9volution. Et ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s la d\u00e9couverte de centaines de particules \u00ab \u00e9l\u00e9mentaires \u00bb par la physique exp\u00e9rimentale des ann\u00e9es 1930-50 que l\u2019on se posa de plus en plus s\u00e9rieusement la question de savoir si elles \u00e9taient r\u00e9ellement \u00ab \u00e9l\u00e9mentaires \u00bb et, sinon, quelles \u00e9taient leurs constituants. Ces travaux allaient conduire en 1964 \u00e0 la d\u00e9couverte th\u00e9orique des <em>quarks<\/em> (confirm\u00e9e exp\u00e9rimentalement dans les ann\u00e9es 1970) et au d\u00e9veloppement de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui le \u00ab mod\u00e8le standard \u00bb de la physique des particules. Ce qui est vrai pour la physique, la chimie, la biologie, les sciences de la terre\u2026 l\u2019est \u00e9galement pour les sciences humaines. Avant que le psychologue ne puisse formuler des hypoth\u00e8ses g\u00e9n\u00e9rales relatives au comportement humain, il lui faut avoir observ\u00e9 une multitude de cas individuels.<\/p>\n<p>Les concepts n\u00e9s de l\u2019abstraction (masse, densit\u00e9, charge, en physique, mais aussi : revenu, classe sociale, taux de mortalit\u00e9, intelligence\u2026) font \u00e0 leur tour l\u2019objet d\u2019accumulations d\u2019observations empiriques qui, derechef, conduisent \u00e0 des lois et des niveaux d\u2019abstraction toujours plus \u00e9lev\u00e9s. Ainsi les savoirs th\u00e9oriques sont-ils organis\u00e9s en syst\u00e8mes de plus en plus complexes, n\u00e9cessitant une appropriation longue et syst\u00e9matique. La mod\u00e9lisation math\u00e9matique constitue sans doute le niveau le plus \u00e9lev\u00e9 de ce processus, le signe d\u2019un tr\u00e8s haut degr\u00e9 de th\u00e9orisation (m\u00eame s\u2019il faut se m\u00e9fier des fondements parfois simplistes, voire lourdement charg\u00e9s de pr\u00e9jug\u00e9s id\u00e9ologiques, de certains mod\u00e8les math\u00e9matiques, par exemple en \u00e9conomie).<\/p>\n<p>Peut-on \u00e9tablir une hi\u00e9rarchie entre ces deux formes de savoirs ? Le savoir th\u00e9orique peut-il \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab sup\u00e9rieur \u00bb au savoir empirique, pratique ? Assur\u00e9ment ! La th\u00e9orie a pour elle la sup\u00e9riorit\u00e9 du g\u00e9n\u00e9ral sur le sp\u00e9cifique. Elle poss\u00e8de un pouvoir pr\u00e9dictif portant sur des exp\u00e9riences in\u00e9dites, alors que le savoir empirique, par d\u00e9finition, ne porte que sur des faits d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9s. Et au sein m\u00eame des disciplines les plus th\u00e9oriques, il existe des degr\u00e9s d\u2019abstraction plus ou moins \u00e9lev\u00e9s. La capacit\u00e9 de r\u00e9soudre une \u00e9quation g\u00e9n\u00e9rale du type :<\/p>\n<p>a.x + b = c<\/p>\n<p>en la transformant en :<\/p>\n<p>x = (c-b) \/ a<\/p>\n<p>est \u00e9videmment sup\u00e9rieure \u00e0 celle de r\u00e9soudre seulement une \u00e9quation concr\u00e8te comme :<\/p>\n<p>2.x &#8211; 5 = 1<\/p>\n<p>en \u00e9tant capable de \u00ab voir \u00bb rapidement que x doit \u00eatre \u00e9gal \u00e0 3 puisque 2.x doit valoir 6.<\/p>\n<h2>Savoir-faire et savoir pratique<\/h2>\n<p>On pourrait se demander quelle est, dans tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de, la place des \u00ab savoir-faire \u00bb. Ne rel\u00e8vent-ils pas encore d\u2019un autre ordre de connaissances que le savoir empirique et le savoir th\u00e9orique ? En partie seulement. Le ma\u00e7on et l\u2019artiste-peintre, le menuisier et le tailleur de pierre, l\u2019infirmier et le conducteur d\u2019autocar doivent mobiliser des savoirs th\u00e9oriques (formalis\u00e9s ou non), au m\u00eame titre que l\u2019ing\u00e9nieur ou le professeur. Mais il est vrai que ces connaissance doivent parfois se combiner avec une \u00ab dext\u00e9rit\u00e9 manuelle \u00bb ou un \u00ab bon coup d\u2019oeil \u00bb (qui ne r\u00e9sident \u00e9videmment pas dans la main, ni dans l\u2019oeil, mais dans le cerveau qui les commande et en re\u00e7oit des informations). \u00c0 certains \u00e9gards, on peut consid\u00e9rer que ces habilet\u00e9s ne sont pas de l\u2019ordre du savoir (empirique ou th\u00e9orique) mais de l\u2019automatisme. Il y a donc bien, dans le savoir-faire, autre chose que seulement de la connaissance. Mais on notera que ceci n\u2019est pas l\u2019apanage des travailleurs manuels ou des artistes. Le physicien th\u00e9oricien plong\u00e9 dans ses calculs recourt lui aussi \u00e0 des automatismes sans s\u2019interroger, \u00e0 ce moment-l\u00e0, sur leur fondement rationnel. Il transforme ses \u00e9quations exactement comme le ma\u00e7on \u00e9tale son mortier, comme le conducteur change ses vitesses. Mais tous les trois, lorsqu\u2019ils prennent le temps d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir, savent g\u00e9n\u00e9ralement fort bien ce qu\u2019ils font et pourquoi ils le font.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, il ne faut pas confondre le savoir-faire ou la connaissance empirique avec ce que l\u2019on appelle parfois une \u00ab connaissance pratique \u00bb. Cette derni\u00e8re n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9, bien souvent, qu\u2019une forme r\u00e9duite d\u2019une connaissance th\u00e9orique. Une forme dans laquelle le savoir est limit\u00e9 \u00e0 ce qui est strictement n\u00e9cessaire pour r\u00e9aliser efficacement certains actes pratiques. C\u2019est parfois un mal n\u00e9cessaire. Ainsi le m\u00e9decin moderne pourra-t-il difficilement ma\u00eetriser les explications biochimiques pointues pour toute la pharmacop\u00e9e qui se trouve \u00e0 sa disposition. Il devra souvent se contenter de savoir que tel m\u00e9dicament est efficace dans telle situation pr\u00e9cise. Mais parfois le savoir pratique peut \u00eatre un appauvrissement abusif et dangereux. Pour reprendre l\u2019exemple des \u00e9quations ci-dessus, l\u2019\u00e9l\u00e8ve qui sait que l\u2019\u00e9quation<\/p>\n<p>2.x &#8211; 5 = 1<\/p>\n<p>peut se transformer en<\/p>\n<p>2.x = 1 + 5<\/p>\n<p>parce que \u00ab -5 change de signe en changeant de c\u00f4t\u00e9 \u00bb, dispose certes d\u2019une connaissance pratique qui s\u2019av\u00e8re efficace dans la situation pr\u00e9sente. Mais elle risque de lui jouer des tours s\u2019il tente de l\u2019appliquer dans une autre situation, par exemple :<\/p>\n<p>-5.x = 10<\/p>\n<p>De tels savoirs sont davantage magiques que pratiques. La connaissance th\u00e9orique s\u2019y trouve r\u00e9duite \u00e0 un \u00ab truc \u00bb dont la logique (et donc le champ d\u2019application) \u00e9chappe parfois compl\u00e8tement \u00e0 celui qui l\u2019utilise. Dans notre exemple, la connaissance th\u00e9orique minimale serait de comprendre qu\u2019une \u00e9quation reste (en g\u00e9n\u00e9ral) \u00e9quivalente lorsqu\u2019on applique une m\u00eame op\u00e9ration math\u00e9matique sur ses deux membres (ici, par exemple, l\u2019op\u00e9ration \u00ab ajouter 5 \u00bb). Ce type de danger n\u2019est jamais bien loin avec les \u00ab savoir pratiques \u00bb, lorsqu\u2019ils sont en fait des savoirs th\u00e9oriques non compris.<\/p>\n<h2>La pratique : source, sens, juge et destin du savoir<\/h2>\n<p>La pratique n\u2019est pas seulement \u00e0 l\u2019origine d\u2019un foisonnement d\u2019observations, c\u2019est aussi l\u00e0 que naissent la plupart des questionnements auxquels r\u00e9pond la th\u00e9orie et qui lui donnent sens. On peut supposer, par exemple, que ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 force de traverser des rivi\u00e8res dans des conditions dangereuses et \u00e0 force de d\u00e9penser beaucoup d\u2019\u00e9nergie dans la recherche de lieux de passage ad\u00e9quats que nos chasseurs-cueilleurs commenc\u00e8rent \u00e0 se demander : comment faire pour trouver un gu\u00e9 ? C\u2019est leur pratique qui leur aura impos\u00e9 cette question; c\u2019est elle aussi qui leur aura fourni les \u00e9l\u00e9ments permettant d\u2019en construire la r\u00e9ponse. En ce sens il est sans doute vrai que l\u2019humanit\u00e9 ne se pose g\u00e9n\u00e9ralement que des questions auxquelles elle est pr\u00eate \u00e0 fournir une r\u00e9ponse. D\u2019autres voyageurs, sur mer ceux-l\u00e0, furent conduits \u00e0 chercher la meilleure fa\u00e7on de conna\u00eetre et de d\u00e9crire leur position, question qui aboutirait un jour aux notions de longitude et de latitude. Il faut sans doute s\u2019\u00eatre perdu ou avoir craint de se perdre en haute mer, pour ressentir avec force la motivation de mettre au point un sextant. Les conflits sociaux du d\u00e9but du XIX\u00e9me si\u00e8cle pouss\u00e8rent les ouvriers et leurs d\u00e9fenseurs \u00e0 s\u2019interroger sur la nature de la lutte des classes, sur son r\u00f4le historique, sur l\u2019origine des contradictions sociales qui l\u2019engendrent. Marx ne pouvait \u00e9crire <em>Le Capital<\/em> sans que la vie quotidienne des ouvriers d\u2019usine, leur exploitation et leurs combats, n\u2019aient suscit\u00e9 les questions auxquelles allait r\u00e9pondre son oeuvre.<\/p>\n<p>Cependant, les r\u00e9ponses construites \u00e0 toutes ces questions, les r\u00e9ponses th\u00e9oriques, ne sont au d\u00e9part que des hypoth\u00e8ses. Se pose alors un nouveau probl\u00e8me : comment v\u00e9rifier si les savoirs th\u00e9oriques sont conformes \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ? Plus fondamentalement, quelle est la valeur de nos connaissances ? Les \u00ab lois \u00bb que nous construisons constituent-elles une description fid\u00e8le de \u00ab lois de la nature \u00bb ? Ou de \u00ab lois du d\u00e9veloppement historique \u00bb ? Il va de soi que la seule r\u00e9ponse s\u00e9rieuse \u00e0 cette interrogation renvoie de nouveau \u00e0 la pratique. La pratique (exp\u00e9rimentale, productive, sociale\u2026) doit v\u00e9rifier les \u00e9nonc\u00e9s singuliers des th\u00e9ories g\u00e9n\u00e9rales. Ou pour le formuler \u00e0 la mani\u00e8re de Karl Popper : une th\u00e9orie n\u2019a de valeur que s\u2019il est possible, en principe, de la prendre en d\u00e9faut au moyen d\u2019une observation. Une th\u00e9orie affirmant que le big bang aurait \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9 par une collision entre deux petits nains bleus n\u2019a de valeur que si elle permet de produire des \u00e9nonc\u00e9s v\u00e9rifiables, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019il existe une exp\u00e9rience pratique qui pourrait \u00e9ventuellement la contredire. Aussi longtemps qu\u2019une telle v\u00e9rification pratique n\u2019est pas possible, au moins en principe, ce n\u2019est pas une th\u00e9orie mais une sp\u00e9culation.<\/p>\n<p>Et lorsque la v\u00e9rification pratique, exp\u00e9rimentale, prend la th\u00e9orie en d\u00e9faut (et que cette v\u00e9rification exp\u00e9rimentale a elle-m\u00eame \u00e9t\u00e9 d\u00fbment contr\u00f4l\u00e9e), il arrive qu\u2019il faille modifier la th\u00e9orie. L\u00e9g\u00e8rement, \u00e0 la marge, en \u00e9non\u00e7ant des exceptions aux r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales. Ou plus fondamentalement, lorsque l\u2019accumulation d\u2019exp\u00e9riences n\u00e9gatives nous y contraint. Albert Einstein : \u00ab des difficult\u00e9s formant des obstacles soudains et inattendus au d\u00e9veloppement triomphant d&#8217;une th\u00e9orie, surgissent souvent dans la science. Parfois, une simple g\u00e9n\u00e9ralisation des id\u00e9es anciennes para\u00eet, au moins temporairement, fournir une issue. Tr\u00e8s souvent, cependant, il est impossible de rapi\u00e9cer une vieille th\u00e9orie, et les difficult\u00e9s conduisent \u00e0 sa ruine et \u00e0 la naissance d&#8217;une th\u00e9orie nouvelle \u00bb.(( L&#8217;Evolution des Id\u00e9es en Physique, A. Einstein et L. Infeld, Ed. Payot, p 87<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Il est vrai que certaines \u00e9coles philosophiques r\u00e9futent la th\u00e8se selon laquelle la pratique permettrait de valider la th\u00e9orie. Pour les constructivistes radicaux et les solipsistes en tous genres, les th\u00e9ories ne sont que des constructions humaines qui ne peuvent en aucune fa\u00e7on nous dire comment <em>est<\/em> le monde. Pour les uns, ces th\u00e9ories ne refl\u00e8tent pas la r\u00e9alit\u00e9, mais seulement notre perception de cette r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9form\u00e9e par nos sens et par le contexte historique, social, id\u00e9ologique qui les a vu na\u00eetre. Pour les plus acharn\u00e9s, la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame du monde \u00ab ext\u00e9rieur \u00e0 ma conscience \u00bb ne saurait \u00eatre d\u00e9montr\u00e9e. Pouss\u00e9es \u00e0 l\u2019extr\u00eame, de telles visions ne tiennent pas une seconde face \u00e0 la pratique quotidienne de leurs d\u00e9fenseurs. Si d\u2019aventure il vous arrive d\u2019en rencontrer un, posez-lui la question suivante : \u00ab la loi physique qui d\u00e9crit la chute libre d\u2019un corps \u00e0 la surface de la terre(( v2 + 2.g.h = cte (pour autant que le frottement de l\u2019air reste n\u00e9gligeables)<\/p>\n<p>)) refl\u00e8te-t-elle plus ou moins fid\u00e8lement une r\u00e9alit\u00e9 objective ? \u00bb. Ensuite emmenez-le au sommet de la plus haute tour ou \u00e0 bord d\u2019un h\u00e9licopt\u00e8re et posez-lui, de nouveau, la m\u00eame question. La comparaison des r\u00e9ponses devrait \u00eatre \u00e9difiante.<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re relation entre savoir et pratiques doit \u00eatre mentionn\u00e9e : la pratique est l\u2019ultime raison d\u2019\u00eatre du savoir. \u00c0 condition toutefois de bien entendre le mot \u00ab pratiques \u00bb au sens g\u00e9n\u00e9ral o\u00f9 je l\u2019ai d\u00e9fini plus haut : pratiques de production (de biens ou de services), pratiques sociales et recherche scientifique. On pourrait en effet soutenir qu\u2019il existe des connaissances th\u00e9oriques, parfois tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9es, mais qui n\u2019ont pourtant pas d\u2019utilit\u00e9 pratique, du moins pas d\u2019utilit\u00e9 connue au moment de leur production. Par exemple, lorsque Isaac Newton \u00e9non\u00e7a sa th\u00e9orie de la gravitation universelle, il pouvait difficilement imaginer qu\u2019elle permettrait un jour de lancer des satellites artificiels aux fonctions pratiques \u00e9videntes pour nous. De m\u00eame, nous n\u2019avons pas la moindre id\u00e9e si nos connaissances actuelles sur le big bang ou sur la formation des \u00e9toiles auront un jour une application pratique dans un domaine technologique. Ce seraient donc, potentiellement, des savoirs inutiles, purement gratuits ? Mais raisonner ainsi, c\u2019est oublier que la pratique scientifique est aussi une pratique ! La th\u00e9orie de Newton permettait, <em>en pratique<\/em>, de faire progresser notre connaissance et notre compr\u00e9hension du monde ; elle permettait, <em>en pratique<\/em>, de calculer les trajectoires de plan\u00e8tes ou de com\u00e8tes ; elle a permis, <em>en pratique<\/em>, de pr\u00e9dire l\u2019existence de Neptune. De m\u00eame, nos mod\u00e8les du big bang servent d\u00e8s aujourd\u2019hui \u00e0 d\u00e9velopper des hypoth\u00e8ses qui font progresser la science. En fait, toute connaissance a une raison d\u2019\u00eatre pratique, d\u00e8s lors qu\u2019elle participe \u00e0 assouvir un \u00ab besoin \u00bb humain : peu importe que ce besoin ou le d\u00e9sir qui le produit, soient de l\u2019ordre de la survie ou du confort, qu\u2019ils r\u00e9pondent \u00e0 une soif de profit ou \u00e0 une soif de comprendre, qu\u2019ils rel\u00e8vent du fonctionnel ou de l\u2019esth\u00e9tique\u2026<\/p>\n<h2>Unit\u00e9 dialectique de la th\u00e9orie et de la pratique<\/h2>\n<p>En conclusion, nous pouvons dire qu\u2019opposer th\u00e9orie et pratique n\u2019a gu\u00e8re de sens puisque ces deux cat\u00e9gories sont unies par un lien dialectique \u00e9troit. La pratique engendre et nourrit la th\u00e9orie ; la th\u00e9orie sert la pratique comme elle est un \u00e9l\u00e9ment indissociable des \u00ab savoir-faire \u00bb. Il n\u2019y a pas davantage de hi\u00e9rarchie \u00e0 \u00e9tablir entre th\u00e9orie et pratique. Affirmer que l\u2019une serait sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019autre n\u2019a pas de sens puisqu\u2019il s\u2019agit de cat\u00e9gories diff\u00e9rentes. Certes, le savoir th\u00e9orique est sup\u00e9rieur au savoir empirique, mais ce dernier <em>n<\/em><em>\u2019<\/em><em>est pas<\/em> la pratique. Pareillement, le savoir th\u00e9orique est \u00e9videmment sup\u00e9rieur au \u00ab savoir pratique \u00bb, puisque le second n\u2019est qu\u2019une forme r\u00e9duite du premier. Mais l\u00e0 encore, le savoir pratique <em>n<\/em><em>\u2019<\/em><em>est pas<\/em> la pratique. Pour la simple raison que la pratique n\u2019est pas un savoir, c\u2019est une action.<\/p>\n<p>Que retenir de tout ceci pour l\u2019enseignement ? Essentiellement que la s\u00e9paration entre une formation dite \u00ab g\u00e9n\u00e9rale \u00bb (qui n\u2019a dans les faits rien de g\u00e9n\u00e9ral, mais est pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab th\u00e9orique \u00bb) et une formation \u00ab qualifiante \u00bb (mais consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab pratique \u00bb) est un non-sens. Une telle s\u00e9paration, ne repose sur aucune base si ce n\u2019est le pr\u00e9jug\u00e9 courant des classes dirigeantes, qui consid\u00e8re la th\u00e9orie comme \u00ab noble \u00bb et la pratique comme \u00ab vulgaire \u00bb. Ou le pr\u00e9jug\u00e9 inverse, fr\u00e9quent dans les classes populaires, qui consid\u00e8re la pratique comme \u00ab utile \u00bb et la th\u00e9orie comme \u00ab superflue \u00bb. Ces pr\u00e9jug\u00e9s font des d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables, aussi bien dans l\u2019enseignement qualifiant, o\u00f9 les \u00e9l\u00e8ves ont tendance \u00e0 m\u00e9priser les cours th\u00e9oriques, que dans l\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral o\u00f9 la tradition p\u00e9dagogique conduisait parfois les enseignants \u00e0 n\u00e9gliger la pratique, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d\u2019utiliser effectivement les savoirs. Ce qui a servi de pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019introduction de la d\u00e9sastreuse \u00ab approche par comp\u00e9tences \u00bb.<\/p>\n<p>Nous y reviendrons. Disons simplement pour l\u2019heure qu\u2019un savoir v\u00e9ritable, \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou ailleurs, devrait tant que faire se peut :<\/p>\n<p>-*trouver sens dans des questionnements issus de la pratique<\/p>\n<p>-*\u00eatre construit \u00e0 partir d\u2019autres savoirs (empiriques ou th\u00e9oriques)<\/p>\n<p>-*atteindre un niveau \u00e9lev\u00e9 de complexit\u00e9 et d\u2019abstraction<\/p>\n<p><strong>Pour continuer : <a href=\"http:\/\/wp.me\/p89Zny-CJ\">Transmettre les savoirs en les construisant<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019\u00e9cole, la relation entre th\u00e9orie et pratique oscille toujours au bord de deux d\u00e9rives. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 on entretient une s\u00e9paration th\u00e9orie-pratique que refl\u00e8tent les divisions en fili\u00e8res d\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral et professionnel. Cette s\u00e9paration s\u2019accompagne d\u2019une hi\u00e9rarchie implicite : la th\u00e9orie, apanage suppos\u00e9 des classes dirigeantes, est jug\u00e9e sup\u00e9rieure \u00e0 la pratique. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la d\u00e9mocratisation de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019enseignement a encourag\u00e9 des tendances p\u00e9dagogiques utilitaristes (approche par comp\u00e9tences, results driven teaching\u2026) qui placent la capacit\u00e9 pratique d\u2019utiliser les savoirs au-dessus de leur ma\u00eetrise th\u00e9orique. Afin d\u2019y voir plus clair dans ce d\u00e9bat, peut-\u00eatre faut-il commencer par quitter le terrain de l\u2019\u00e9ducation pour celui de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, afin de mieux comprendre la place respective de la pratique et de la th\u00e9orie dans le processus de production des savoirs.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":2402,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-2403","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2403","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2403"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2403\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2402"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2403"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2403"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2403"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}