{"id":2401,"date":"2014-11-09T20:58:09","date_gmt":"2014-11-09T19:58:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=2401"},"modified":"2026-01-11T18:08:33","modified_gmt":"2026-01-11T17:08:33","slug":"transmettre-les-savoirs-en-les-construisant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2014\/11\/09\/transmettre-les-savoirs-en-les-construisant\/","title":{"rendered":"Transmettre les savoirs en les construisant"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Depuis la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle, des voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre la coupure th\u00e9orie-pratique \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Des voix politiques, d\u2019une part, qui veulent combattre la division capitaliste du travail. Des voix p\u00e9dagogique, d\u2019autre part, qui s\u2019inqui\u00e8tent des cons\u00e9quences de cette dichotomie pour la qualit\u00e9 apprentissages. Souvent, ces deux courants combattront c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Mais pas toujours. Car toute p\u00e9dagogie nouvelle n\u2019est pas forc\u00e9ment progressiste\u2026<\/p>\n<p><strong>Cet article fait partie d&#8217;un ensemble sur le th\u00e8me &#8220;th\u00e9orie et pratique&#8221;. Pour lire ou t\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article complet, <a href=\"http:\/\/wp.me\/p89Zny-CQ\">cliquez ici<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Le m\u00e9pris des \u00ab \u00e9lites \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la pratique est aussi vieux que l\u2019existence m\u00eame des classes sociales. D\u00e8s qu\u2019un groupe de personnes acquiert le pouvoir de vivre et de s\u2019enrichir, non par son propre labeur, mais par la spoliation du travail des autres, il faut n\u00e9cessairement qu\u2019il se dote, pour soi-m\u00eame et pour ceux qu\u2019il domine, d\u2019une doctrine justificatrice de cette exploitation. Cette id\u00e9ologie revient souvent \u00e0 affirmer qu\u2019il doit y avoir des gens qui pensent et qui dirigent et d\u2019autres qui ex\u00e9cutent et ob\u00e9issent ; c\u2019est, nous assure-t-on, l\u2019ordre naturel des choses. De cette fa\u00e7on, pens\u00e9e et domination, savoir et pouvoir, vont de pair. De m\u00eame que sont associ\u00e9s le travail productif, la pratique, l\u2019ignorance et l\u2019ob\u00e9issance.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les classes dirigeantes ont assez vite song\u00e9 \u00e0 doter leurs enfants des connaissances, de la culture, qui leur permettaient d\u2019acc\u00e9der aux fonctions sup\u00e9rieures, d\u2019y exercer leur pouvoir et d\u2019y faire briller les symboles de leur sup\u00e9riorit\u00e9. Elles ont donc invent\u00e9 l\u2019\u00e9cole, institution ext\u00e9rieure \u00e0 la famille, charg\u00e9e de l\u2019\u00e9ducation et de l\u2019instruction de leurs enfants (g\u00e9n\u00e9ralement m\u00e2les). De l\u2019<em>edoubba<\/em> (\u00ab maison des tablettes \u00bb) m\u00e9sopotamienne \u00e0 la <em>paedagogia<\/em> romaine, des \u00e9coles monastiques carolingiennes \u00e0 celles de la bourgeoisie florentine du XIV\u00e8me si\u00e8cle, des <em>Gymnasien<\/em> allemands du XVIII\u00e8me si\u00e8cle aux <em>Hautes Ecoles<\/em> fran\u00e7aises actuelles, il n\u2019est question que d\u2019une chose : instruire les \u00e9lites et servir l\u2019\u00c9tat. C\u2019est donc tout naturellement l\u00e0, dans ces lieux r\u00e9serv\u00e9s aux fils(( Les filles en furent longtemps exclues et le restent en partie<\/p>\n<p>)) du patriarcat, de la noblesse ou de la bourgeoisie, que s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e une tradition p\u00e9dagogique glorifiant un savoir pr\u00e9tendument \u00ab gratuit \u00bb et n\u00e9gligeant le r\u00f4le de la pratique dans la construction et l\u2019acquisition des savoirs.<\/p>\n<p>Pendant que les riches \u00e9taient \u00e9duqu\u00e9s et instruits dans leurs \u00e9coles, les enfants du peuple, eux, \u00e9taient \u00e9duqu\u00e9s et form\u00e9s dans leur famille et sur le lieu du travail. C\u2019est aux champs et dans les cuisines, dans l\u2019atelier ou la boutique qu\u2019on leur inculquait les r\u00e8gles de comportement et les savoirs qui leur permettraient de s\u2019int\u00e9grer dans la communaut\u00e9 rurale ou urbaine et d\u2019y travailler pour survivre. Leur formation \u00e9tait suffisamment large, elle associait suffisamment th\u00e9orie et pratique, pour que le futur agriculteur ou artisan soit capable \u00e0 la fois de comprendre les processus de production et d\u2019y participer activement. Jusqu\u2019\u00e0 la R\u00e9volution industrielle, la formation des travailleurs pauvres fut assez largement caract\u00e9ris\u00e9e par cette alliance \u00ab naturelle \u00bb entre th\u00e9orie et pratique.(( Les \u00e9crits de Pestalozzi (1746-1827) sont pleins de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cet id\u00e9al d\u2019une \u00e9ducation rurale : \u00ab Wenn ein Bauernknabe mit dem Vater t\u00e4glich ins Feld geht, an seinem gewohnheitlichen Tun, soweit er kann, teilnimmt, so genie\u00dft er geradezu die Bildung, die er n\u00f6tig hat \u00bb (Pestalozzi : Seyffarth Ausgabe IX, 236, cit\u00e9 par Georg Kerschensteiner).<\/p>\n<p>)) Il s\u2019agissait toutefois d\u2019une th\u00e9orie et d\u2019une pratique \u00e9troitement circonscrites par la nature de la profession qui attendait le jeune. \u00ab Jusqu&#8217;au XVII\u00e8me si\u00e8cle \u00bb, \u00e9crit Marx, \u00ab les m\u00e9tiers portaient le nom de myst\u00e8res, dans les t\u00e9n\u00e8bres desquels seul l&#8217;individu initi\u00e9 pratiquement et professionnellement \u00e9tait en droit de p\u00e9n\u00e9trer \u00bb.(( MARX, Le Capital I, in Werke, 23, p. 507-508, et 510-513.<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Avec l\u2019introduction de la machine, \u00e0 partir de la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle et surtout au XIX\u00e8me, les campagnes se d\u00e9peuplent et la grande famille rurale traditionnelle commence son d\u00e9clin. En m\u00eame temps le travail m\u00e9canis\u00e9 conduit \u00e0 la d\u00e9qualification des ouvriers. Le capitalisme industriel naissant ne r\u00e9clame pas de travailleurs form\u00e9s, mais des travailleurs soumis et disciplin\u00e9s, assujettis au rythme de la machine. Ils n\u2019ont nul besoin de comprendre un processus de production dont ils ne sont qu\u2019un rouage. Au contraire, leur \u00ab abrutissement \u00bb est l\u2019une des conditions de leur exploitation efficace. Aussi, quand le capitalisme les enverra \u00e0 l\u2019\u00e9cole, ce ne sera pas pour y apprendre \u00e0 mieux comprendre le travail et la technique, mais seulement pour les \u00e9duquer : les discipliner, \u00e0 coups de trique et de cat\u00e9chisme, de calligraphie et de tables de multiplications, mais aussi les socialiser par la lecture, le calcul et l\u2019\u00e9tude des \u00ab poids et mesures \u00bb. Mais de l\u2019usine et des conditions de travail, de la machine et de sa conception, de la vapeur et de ses cons\u00e9quences industrielles et sociales, du chemin de fer et de la chimie de l\u2019acier, l\u2019\u00e9cole ne parle pas. Cela ne fait pas partie des savoirs que les travailleurs sont suppos\u00e9s poss\u00e9der.<\/p>\n<h2>Marx et l\u2019\u00e9cole polytechnique<\/h2>\n<p>D\u00e8s le milieu du XIX\u00e8me si\u00e8cle, certains contemporains vont s\u2019\u00e9mouvoir de cette double coupure entre \u00e9ducation et travail, entre th\u00e9orie et pratique. Karl Marx est l\u2019un d\u2019entre eux. Pour lui, ce ne sont pas la machine et la technologie qui engendrent l\u2019ali\u00e9nation et la d\u00e9qualification des travailleurs, mais bien leur utilisation dans le contexte capitaliste. Il estime m\u00eame que la grande industrie devrait tendre, naturellement, \u00e0 \u00ab supprimer la division manufacturi\u00e8re du travail, o\u00f9 un homme tout entier est, sa vie durant, encha\u00een\u00e9 \u00e0 une op\u00e9ration de d\u00e9tail \u00bb. Mais, ajoute-t-il, \u00ab la forme capitaliste de cette grande industrie (\u2026) reproduit cette division du travail de fa\u00e7on plus monstrueuse encore : dans sa fabrique proprement dite, en transformant l&#8217;ouvrier en accessoire conscient d&#8217;une machine partielle ; partout ailleurs, elle am\u00e8ne au m\u00eame r\u00e9sultat, soit en introduisant l&#8217;emploi sporadique de machines et du travail \u00e0 la machine, soit en introduisant le travail des femmes, des enfants et de non-qualifi\u00e9s comme base nouvelle de la division du travail \u00bb.(( Cf. MARX, Le Capital I, in Werke, 23, p. 507-508, et 510-513.<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Marx observe la m\u00eame contradiction dans l\u2019\u00e9ducation. En l\u2019absence de rapports de production capitalistes, la tendance spontan\u00e9e de l\u2019enseignement serait d\u2019aller vers l\u2019\u00e9cole polytechnique, associant l\u2019instruction th\u00e9orique \u00e0 la d\u00e9couverte de tous les aspects du travail productif. \u00ab Le syst\u00e8me de fabrique, \u00e9crit-il, a fourni le germe de l&#8217;\u00e9ducation de l&#8217;avenir qui, pour tous les enfants au-dessus d&#8217;un certain \u00e2ge, combinera le travail productif \u00e0 l&#8217;instruction et \u00e0 la gymnastique, et ce, non seulement comme moyen d&#8217;accro\u00eetre la production sociale, mais comme seule et unique m\u00e9thode pour produire des hommes pleinement d\u00e9velopp\u00e9s.\u00bb(( Cf. MARX, Le Capital, livre I, chap. XV, 9.<\/p>\n<p>)) Seulement, ajoute Marx, une telle \u00e9volution, \u00ab dont le terme final est la suppression de l&#8217;ancienne division du travail, se trouve en contradiction flagrante avec le mode capitaliste de l&#8217;industrie et les conditions \u00e9conomiques de l&#8217;ouvrier qui lui correspondent. \u00bb(( Cf. MARX, Le Capital I, in Werke, 23, p. 507-508, et 510-513.<\/p>\n<p>)) Voil\u00e0 pourquoi, conclut Marx, le capitalisme du XIX\u00e8me si\u00e8cle se contente d\u2019une maigre instruction primaire, coup\u00e9e du travail productif : \u00ab La bourgeoisie, qui en cr\u00e9ant pour ses fils les \u00e9coles polytechniques, agronomiques, etc., ne faisait pourtant qu&#8217;ob\u00e9ir aux tendances intimes de la production moderne, n&#8217;a donn\u00e9 aux prol\u00e9taires que l&#8217;ombre de l&#8217;enseignement professionnel. \u00bb.<\/p>\n<p>Pour Marx, qui situe sa r\u00e9flexion dans la perspective de l\u2019av\u00e8nement du socialisme, l\u2019\u00e9ducation doit d\u00e8s lors comprendre trois aspects :<\/p>\n<p><em>\u00ab 1. \u00e9ducation intellectuelle; <\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab 2. \u00e9ducation corporelle, telle qu&#8217;elle est produite par les exercices gymnastiques et militaires; <\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab 3. \u00e9ducation technologique, embrassant les principes g\u00e9n\u00e9raux et scientifiques de tous les proc\u00e8s de production, et en m\u00eame temps initiant les enfants et les adolescents au maniement des instruments \u00e9l\u00e9mentaires de toutes les branches d\u2019industrie. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me point, est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant. Il synth\u00e9tise ce que Marx entendait par \u00ab formation polytechnique \u00bb : unit\u00e9 de la th\u00e9orie et de la pratique ; refus de la sp\u00e9cialisation pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Friedrich Engels, le compagnon de travail et de combat de Karl Marx, d\u00e9veloppe cette vision d\u2019une \u00e9ducation socialiste. Il commence d\u2019ailleurs par rappeler ce que sont des rapports de production socialistes, rappel qui n\u2019est assur\u00e9ment pas inutile au lecteur du d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, tant le mot \u00ab socialisme \u00bb a \u00e9t\u00e9 galvaud\u00e9\u2026<\/p>\n<p><em>\u00ab Apr\u00e8s avoir retir\u00e9 des mains des capitalistes priv\u00e9s l&#8217;utilisation de toutes les forces productives et les moyens de circulation, ainsi que l&#8217;\u00e9change et la distribution des produits, la soci\u00e9t\u00e9 les administrera selon un plan \u00e9tabli \u00e0 partir des moyens disponibles \u00e0 chaque moment en fonction des besoins de la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re. [&#8230;] La gestion collective de la production ne saurait \u00eatre assur\u00e9e par des hommes qui \u2013 comme c&#8217;est le cas aujourd&#8217;hui \u2013 seraient \u00e0 chaque fois \u00e9troitement soumis \u00e0 une branche particuli\u00e8re de la production, encha\u00een\u00e9s \u00e0 elle, exploit\u00e9s par elle, si bien que chacun d&#8217;eux ne voit qu&#8217;une seule de ses facult\u00e9s d\u00e9velopp\u00e9e aux d\u00e9pens de toutes les autres et ne conna\u00eet qu&#8217;une branche voire qu&#8217;une partie de cette branche de la production totale. D\u00e9j\u00e0 l&#8217;actuelle industrie peut de moins en moins utiliser des hommes comme ceux-l\u00e0.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab L&#8217;industrie pratiqu\u00e9e en commun, selon un plan \u00e9tabli en fonction de l&#8217;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, implique des hommes complets, dont les facult\u00e9s sont d\u00e9velopp\u00e9es dans tous les sens et qui sont en mesure d&#8217;avoir une claire vision de tout le syst\u00e8me de la production. La division du travail, qui fait du premier un paysan, du second un cordonnier, du troisi\u00e8me un ouvrier d&#8217;usine, et du quatri\u00e8me un sp\u00e9culateur en bourse, est d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0 min\u00e9e par l&#8217;essor du machinisme et dispara\u00eetra alors compl\u00e8tement.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Pour s&#8217;\u00e9duquer, les jeunes gens pourront parcourir rapidement tout le syst\u00e8me de la production, afin qu&#8217;ils soient mis en \u00e9tat de passer successivement de l&#8217;une \u00e0 l&#8217;autre des diff\u00e9rentes branches de la production \u2013 selon que les besoins de la soci\u00e9t\u00e9 ou leurs propres inclinations les y portent. L&#8217;\u00e9ducation les affranchira en cons\u00e9quence de ce caract\u00e8re unilat\u00e9ral qu&#8217;imprime \u00e0 chaque individu la division du travail actuelle. De cette fa\u00e7on, la soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e d&#8217;apr\u00e8s le mode communiste donnera \u00e0 ses membres l&#8217;occasion de mettre en tous sens en action leurs aptitudes elles aussi d\u00e9velopp\u00e9es dans tous les sens. Il en r\u00e9sulte que toute diff\u00e9rence de classe dispara\u00eet n\u00e9cessairement. C&#8217;est ainsi que la soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e sur la base communiste est incompatible avec l&#8217;existence des classes, d&#8217;une part, et offre directement les moyens d&#8217;\u00e9liminer ces diff\u00e9rences de classe, d&#8217;autre part. \u00bb <\/em>(( Cf. ENGELS, Principes du communisme, 1847))<\/p>\n<p>R\u00e9sumons la th\u00e8se marxiste. Le d\u00e9veloppement des forces productives \u2014 technologies, savoir-faire, science \u2014 tend naturellement \u00e0 favoriser l\u2019\u00e9mergence de travailleurs plus polyvalents, donc d\u2019une formation plus g\u00e9n\u00e9rale, plus \u00ab polytechnique \u00bb. Cependant une telle \u00e9volution est contraire aux rapports de production actuels, o\u00f9 le patron et ses proches doivent rester seuls d\u00e9tenteurs des connaissances n\u00e9cessaires, au risque de perdre leur l\u00e9gitimit\u00e9. C\u2019est pourquoi l\u2019\u00e9cole capitaliste (pour le peuple) se borne \u00e0 une \u00e9troite instruction, coup\u00e9e de la pratique. Et lorsqu\u2019elle s\u2019ouvre timidement \u00e0 la pratique, par exemple dans les \u00e9coles professionnelles, c\u2019est seulement pour assurer une formation sp\u00e9cialis\u00e9e, en fonction des besoins incontournables de la production imm\u00e9diate. Au contraire, le projet \u00e9conomique et politique du socialisme exige un homme polyvalent, capable de passer d\u2019une t\u00e2che \u00e0 l\u2019autre (aspect \u00e9conomique) et capable de comprendre l\u2019ensemble des processus de production (aspect politique). D\u2019o\u00f9 la d\u00e9fense d\u2019un enseignement polytechnique, abordant la vie productive dans toutes ses dimensions et fond\u00e9 sur une union \u00e9troite entre la th\u00e9orie et la pratique.<\/p>\n<p>On objectera que si un tel enseignement peut se concevoir dans la soci\u00e9t\u00e9 sans classes dont r\u00eavaient les communistes, il semble en revanche totalement id\u00e9aliste (et irr\u00e9aliste) dans une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Marx acquiesce dans un premier temps : \u00ab il est hors de doute que de tels ferments de transformations, dont le terme final est la suppression de l&#8217;ancienne division du travail, se trouvent en contradiction flagrante avec le mode capitaliste de l&#8217;industrie et les conditions \u00e9conomiques de l&#8217;ouvrier qui lui correspondent. \u00bb Cependant, ajoute-t-il, \u00ab le d\u00e9veloppement des antagonismes immanents \u00e0 la forme capitaliste actuelle est la seule voie historique r\u00e9elle qui conduise \u00e0 leur dissolution et \u00e0 leur m\u00e9tamorphose : tel est le secret du mouvement historique (\u2026) \u00bb. En d\u2019autres mots, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en obtenant, par nos luttes, des r\u00e9formes qui exacerbent les contradictions du syst\u00e8me en place, que nous en h\u00e2terons la fin. La meilleure fa\u00e7on qu\u2019ont les enseignants de combattre le capitalisme est de lutter pour rendre l\u2019enseignement le moins adapt\u00e9 possible aux attentes de l\u2019\u00e9conomie capitaliste ; et le plus adapt\u00e9 possible aux besoins d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 socialiste.<\/p>\n<p>Pour en revenir \u00e0 notre sujet principal, on voit donc que, dans la tradition marxiste, l\u2019union de la th\u00e9orie et de la pratique s\u2019exprime \u00e0 trois niveaux :<\/p>\n<p>-*dans les objectifs de l\u2019enseignement : pr\u00e9parer les travailleurs au socialisme, qui doit mettre fin \u00e0 la division capitaliste du travail ;<br \/>\n-*dans les contenus enseign\u00e9s : instruction et formation, savoir et savoir-faire, science et technologie\u2026 ;<br \/>\n-*dans la p\u00e9dagogie : associer l\u2019\u00e9tude th\u00e9orique \u00e0 la d\u00e9couverte et \u00e0 la mise en \u0153uvre dans la pratique productive.<br \/>\nLe pr\u00e9sent article porte essentiellement sur le dernier des ces aspects, car les deux premiers ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s dans d\u2019autres articles de <em>L\u2019\u00c9cole d\u00e9mocratique<\/em>. Mais il \u00e9tait n\u00e9cessaire de rappeler les trois points ci-dessus. En effet, la pens\u00e9e dominante en \u00e9ducation tend, beaucoup trop souvent, \u00e0 se focaliser exclusivement sur le troisi\u00e8me aspect, l\u2019unit\u00e9 th\u00e9orie-pratique dans les m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques, en oubliant l\u2019importance de cette unit\u00e9 dans les objectifs politiques et dans les contenus de l\u2019enseignement.<\/p>\n<h2>Kerschensteiner et la <em>Arbeitsschule<\/em><\/h2>\n<p>C\u2019est sans surprise en Allemagne, o\u00f9 la tradition d\u2019une scolarisation populaire \u00e9tait la plus ancienne, que se d\u00e9velopp\u00e8rent les premi\u00e8res r\u00e9actions \u00e0 l\u2019encontre des p\u00e9dagogies \u00ab acad\u00e9miques \u00bb. Vers 1840, Jakob Molitor, le directeur de l\u2019\u00e9cole isra\u00e9lite \u00ab philanthropin \u00bb de Francfort, \u00e9crit ces paroles qui pleurent un paradis p\u00e9dagogique perdu :<\/p>\n<p><em>\u00ab La grande erreur de l\u2019enseignement actuel est d\u2019apprendre aux enfants toutes sortes de choses qui leur sont \u00e9loign\u00e9es et de les laisser ignorants de ce qui leur est proche. Ainsi un foss\u00e9 a-t-il grandi entre l\u2018\u00e9cole et la vie. Or, la force vivante de l\u2019\u00e9ducation ancienne \u00e9tait de commencer par l\u2019environnement imm\u00e9diat. C\u2019est sous la pression de l\u2019activit\u00e9 quotidienne, au milieu des instruments et des outils de travail que grandit l\u2019enfant de l\u2019agriculteur ou de l\u2019artisan. Il voit, il entend et tout ce qu\u2019il voit et entend agit puissamment sur ses sens. Le champ ou l\u2019atelier deviennent le centre de son univers et de son existence, le point autour duquel tournent toutes les pens\u00e9es, auquel se raccrochent tous les concepts, d\u2019o\u00f9 ils naissent et o\u00f9 ils retournent. (L\u2019\u00e9cole) devrait, comme dans la vie, commencer toujours par la pratique et partir de l\u00e0 pour d\u00e9velopper la th\u00e9orie \u00bb<\/em>.(( \u00ab <em>Es ist der gr<\/em>\u00f6\u00df<em>te Fehler unserer heutigen Erziehung, da<\/em>\u00df <em>sie die Kinder mit allem bekannt macht, was in der Ferne liegt, und in demjenigen ganz unwissend l<\/em>\u00e4\u00df<em>t, was sich in ihrer N<\/em>\u00e4<em>he befindet. Deshalb ist zwischen dem Leben und unserer Schule jetzt so eine ungeheure Kluft. (<\/em>\u2026<em>) Die lebendige Kraft der alten Erziehung beruhte darauf, da<\/em>\u00df <em>sie mit den Umgebungen anfing (<\/em>\u2026<em>) Unter dem Gew<\/em>\u00fc<em>hle von reger T<\/em>\u00e4<em>tigkeit, mitten unter den Ger<\/em>\u00e4<em>ten und Werkzeugen der Arbeit (<\/em>\u2026<em>) w<\/em>\u00e4<em>chst das Kind des Landmannes und des Handwerkers empor. Es siehet und h<\/em>\u00f6<em>ret von Jugend auf, und was es siehet und h<\/em>\u00f6<em>ret, wirkt lebendig und kr<\/em>\u00e4<em>ftig auf seinen Sinn. Der Acker, die Werkst<\/em>\u00e4<em>tte, wird ihm der Mittelpunkt seiner Welt und seines Daseins, der Punkt, um den sich alle Gedanken drehen, an den sich alle Begriffe ankn<\/em>\u00fc<em>pfen, von dem sie ausgehen und wohin sie alle zuletzt wieder zur<\/em>\u00fc<em>ckkehren (<\/em>\u2026<em>) Sie (die Schule) sollte, so wie es in dem Gange des Lebens immer geschieht, <\/em>\u00fc<em>berall mit der Praxis beginnen und aus ihr die Theorie entwickeln<\/em>. \u00bb Cit\u00e9 par Georg Kerschensteiner. \u00ab Begriff der Arbeitsschule. \u00bb pp 51-52.))<\/p>\n<p>Parmi les premiers courants de <em>Reformp\u00e4dagogik<\/em> (nous dirions : \u00ab \u00e9ducation nouvelle \u00bb) qui virent le jour en Allemagne \u00e0 la charni\u00e8re des XIX\u00e8me et XX\u00e8me si\u00e8cles, l\u2019un des plus importants fut le mouvement de la <em>Arbeitsschule<\/em> (\u00ab \u00e9cole du travail \u00bb). Celle-ci visait explicitement \u00e0 r\u00e9concilier l\u2019\u00e9ducation et la pratique productive en introduisant cette derni\u00e8re dans l\u2019enceinte de l\u2019\u00e9cole. L\u2019un de ses plus c\u00e9l\u00e8bres inspirateurs \u00e9tait le munichois Georg Kerschensteiner (1854-1932). Disciple de John Dewey et de Maria Montessori, sa r\u00e9flexion va cependant plus loin que l\u2019id\u00e9e du \u00ab<em> learning by doing<\/em> \u00bb ou de la \u00ab stimulation sensorielle \u00bb. On le consid\u00e8re parfois comme le p\u00e8re de l\u2019enseignement professionnel \u00ab dual \u00bb allemand (avec son alternance \u00e9cole-atelier ou \u00e9cole-usine).<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 Marx, Kerschensteiner ne con\u00e7oit pas l\u2019unit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation et du travail comme potentiellement r\u00e9volutionnaire. Sa vision est m\u00eame \u00e9minemment conservatrice. Le but de l\u2019enseignement public n\u2019est pas de bouleverser la soci\u00e9t\u00e9 mais au contraire de veiller \u00e0 ce qu\u2019elle \u00ab tourne rond \u00bb. Il commence d\u2019ailleurs par distinguer les objectifs d\u2019\u00e9ducation des \u00e9lites intellectuelles et sociales de ceux du peuple (ceux dont les enfants fr\u00e9quentent cette <em>Volksschule <\/em>dont il a la responsabilit\u00e9 \u00e0 Munich). C\u2019est \u00e0 ces derniers qu\u2019il destine sa vision de l\u2019\u00e9cole du travail : \u00ab La tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des membres de la soci\u00e9t\u00e9 est au service des emplois exclusivement manuels et cela restera ainsi \u00e0 jamais. Parce que chaque soci\u00e9t\u00e9 humaine a besoin de beaucoup plus de travail physique que de travail intellectuel \u00bb.(( \u00ab <em>Die ungeheure Mehrzahl aller Menschen im Staate steht im Dienste der rein manuellen Berufe, und dies wird f<\/em>\u00fc<em>r alle Zeiten Geltung haben. Denn jedes menschliche Gemeinwesen hat ungleich mehr k<\/em>\u00f6<em>rperliche als geistige Arbeiter n<\/em>\u00f6<em>tig<\/em> \u00bb, Georg Kerschensteiner. \u00ab Begriff der Arbeitsschule. \u00bb 45.<\/p>\n<p>)) En ce qui concerne les enfants du peuple, destin\u00e9s aux fonctions manuelles, Kerschensteiner assigne \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique une double t\u00e2che : la formation professionnelle (ou au moins sa pr\u00e9paration) et l\u2019\u00e9ducation morale au service du travail et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, Kerschensteiner sait parfaitement que son si\u00e8cle, le XIX\u00e8me, a remplac\u00e9 le travail sp\u00e9cialis\u00e9 par le travail g\u00e9n\u00e9ral. Il comprend donc que l\u2019\u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire ne peut pas enseigner des professions pr\u00e9cises. Elle doit plut\u00f4t exercer ce que nous appellerions aujourd\u2019hui les \u00ab comp\u00e9tences transversales \u00bb exig\u00e9es par le travail. \u00ab L\u2019utilit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation pr\u00e9paratoire au travail manuel ne r\u00e9side pas dans l\u2019apprentissage de processus de production, d\u2019outils, de machines ou de mat\u00e9riaux d\u2019un m\u00e9tier pr\u00e9cis (mais) dans le d\u00e9veloppement des organes qui seront n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019apprentissage du m\u00e9tier, dans l\u2019habitude du travail honn\u00eate et s\u00e9rieux, d\u2019une grande diligence et d\u2019une grande rigueur et dans l\u2019\u00e9veil de la satisfaction du travail bien fait \u00bb.(( \u00ab <em>Der Zweck der vorbereitenden Erziehung f<\/em>\u00fc<em>r den manuellen Beruf liegt indes nicht in der Einf<\/em>\u00fc<em>hrung in die Arbeitsprozesse, Werkzeuge, Maschinen und Materialien eines bestimmten Berufes, ebensowenig wie der Zweck der vorbereitenden Erziehung f<\/em>\u00fc<em>r einen geistigen Beruf in der <\/em>\u00dc<em>bermittlung von Kenntnissen f<\/em>\u00fc<em>r den zuk<\/em>\u00fc<em>nftigen Beruf besteht. Hier wie dort liegt der Zweck der vorbereitenden Erziehung in der Gestaltung der Organe, die f<\/em>\u00fc<em>r die Ausbildung des Berufes notwendig sind, in der Gew<\/em>\u00f6<em>hnung an ehrliche Arbeitsmethoden, an immer gr<\/em>\u00f6\u00df<em>ere Sorgfalt, Gr<\/em>\u00fc<em>ndlichkeit und Umsicht, und in der Erweckung der rechten Arbeitsfreude. <\/em> \u00bb (Begriff, p 53)<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Comme on le voit, nous sommes tr\u00e8s loin de l\u2019\u00e9ducation polytechnique marxiste. Sans nier l\u2019importance d\u2019inculquer <em>aussi<\/em> les attitudes et valeurs que met en avant Kerschensteiner \u2014 discipline, sens de l\u2019effort, go\u00fbt du travail\u2026 \u2014 Marx insiste cependant sur la d\u00e9couverte des techniques et des processus de production. Il s\u2019agit, pour lui, d\u2019\u00e9manciper le travailleur par une instruction aussi large que possible, alors que le fondateur de la <em>Arbeitsschule<\/em>, entend, \u00ab avec un minimum de mati\u00e8res enseign\u00e9es, mettre un maximum de comp\u00e9tences, d\u2019aptitudes et de joie de travailler au service d\u2019un comportement civique \u00bb(( \u00ab <em>Der Sinn der Arbeitsschule ist, mit einem Minimum von Wissensstoff ein Maximum von Fertigkeiten, F<\/em>\u00e4<em>higkeiten und Arbeitsfreude im Dienste staatsb<\/em>\u00fc<em>rgerlicher Gesinnung auszul<\/em>\u00f6<em>sen.<\/em> \u00bb (Begriff, p 67)<\/p>\n<p>)) Voil\u00e0 une vision de l\u2019\u00e9ducation que ne renieraient pas les d\u00e9fenseurs modernes de l\u2019orientation sur les comp\u00e9tences, tels qu\u2019on les trouve \u00e0 l\u2019OCDE ou \u00e0 la Commission europ\u00e9enne. Qui plus est, Kerschensteiner envisage une seule forme de travail \u00e0 l\u2019\u00e9cole, le travail manuel artisanal, alors que Marx parle surtout du travail en contexte industriel.<\/p>\n<p>Et pourtant, Kerschensteiner apporte quelque chose d\u2019essentiel quand il plaide pour une \u00e9troite liaison entre l\u2019\u00e9ducation et la pratique de production, et ce d\u00e8s l\u2019\u00e9cole fondamentale. Pour cela, dit-il, \u00ab chaque \u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire doit se doter de lieux de travail, d\u2019ateliers, de jardins, de cuisines scolaires, d\u2019ateliers de couture, de laboratoires\u2026 afin de d\u00e9velopper syst\u00e9matiquement l\u2019habitude d\u2019un travail manuel attentif, honn\u00eate, consciencieux, bien pens\u00e9 \u00bb.(( \u00ab <em>Insbesondere mu<\/em>\u00df <em>jede Volksschule aus den angestellten Erw<\/em>\u00e4<em>gungen heraus irgendwelche praktische Arbeitspl<\/em>\u00e4<em>tze, Werkst<\/em>\u00e4<em>tten, G<\/em>\u00e4<em>rten, Schulk<\/em>\u00fc<em>chen, N<\/em>\u00e4<em>hstuben, Laboratorien haben, um auf ihnen systematisch die Instinkte f<\/em>\u00fc<em>r manuelle T<\/em>\u00e4<em>tigkeit zu entwickeln, den Z<\/em>\u00f6<em>gling zu gew<\/em>\u00f6<em>hnen, immer sorgf<\/em>\u00e4<em>ltiger, ehrlicher, gewissenhafter, durchdachter die manuellen Arbeitsprozesse auszuf<\/em>\u00fc<em>hren.<\/em> \u00bb (Begriff, p 47)<\/p>\n<p>)) L\u2019id\u00e9e de r\u00e9concilier la th\u00e9orie et la pratique en faisant entrer le travail productif \u00e0 l\u2019\u00e9cole est p\u00e9dagogiquement r\u00e9volutionnaire au tout d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle. On la retrouvera plus tard chez nombre de figures de l\u2019\u00e9cole nouvelle, de Makarenko et Decroly jusqu\u2019\u00e0 Freinet.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, Kerschensteiner souligne tr\u00e8s justement l\u2019importance de la pratique et du travail dans le processus de construction et d\u2019acquisition de savoirs : \u00ab le travail manuel n\u2019est pas seulement la base de tous les arts, mais aussi de toute v\u00e9ritable science \u00bb \u00e9crit-il.(( \u00ab <em>Das Handwerk ist nicht nur die Grundlage aller echten Kunst, sondern auch die Grundlage aller echten Wissenschaft<\/em> \u00bb <em>(Begriff, p 46)<\/em><\/p>\n<p>)) Il s\u2019oppose enfin \u00e0 l\u2019acad\u00e9misme, \u00e0 la simple m\u00e9morisation de savoirs que l\u2019\u00e9l\u00e8ve ne peut pas utiliser. \u00ab Remplir la m\u00e9moire de concepts savants, de maximes, de croyances, de lois de la nature, de styles artistiques, de repr\u00e9sentations morales, de structures ou de proc\u00e9dures de travail \u00e7a n\u2019est pas de l\u2019\u00e9ducation ; ce qui compte, c\u2019est la ma\u00eetrise (<em>das Erarbeiten<\/em>) de tout cela \u00bb.(( \u00ab <em>Gewisse Begriffe, Maximen, Glaubenss<\/em>\u00e4<em>tze, Naturgesetze, Kunstformen, Sittlichkeitsvorstellungen, Sachkonstruktionen, Arbeitsverfahren usw. dem Ged<\/em>\u00e4<em>chtnis einzuverleiben, das gibt keine Bildung; auf das Erarbeiten kommt es an.<\/em> \u00bb Extrait de: Georg Kerschensteiner. \u00ab Begriff der Arbeitsschule. \u00bb p126.<\/p>\n<p>))<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9ducation nouvelle c\u2019est l\u2019\u00e9mancipation<\/h2>\n<p>\u00c0 la veille et, davantage encore, au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, les exp\u00e9riences d\u2019innovation p\u00e9dagogique se multiplient. Beaucoup sont surtout marqu\u00e9es par une vision politique humaniste, progressiste, pacifiste, libertaire, comme la <em>Escuela Moderna<\/em> de Francisco Ferrer (1859-1909) ou fonci\u00e8rement individualiste, comme l\u2019\u00e9cole de Summerhill (1883-1973). Le premier congr\u00e8s de la Ligue Internationale pour l\u2019Education Nouvelle (LIEN), qui a lieu en 1921, est marqu\u00e9 par le souvenir encore tr\u00e8s proche de la Grande Guerre. Henry Wallon \u00e9crira plus tard : \u00ab Ce Congr\u00e8s \u00e9tait le r\u00e9sultat du mouvement pacifiste qui avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Il avait sembl\u00e9 alors que pour assurer au monde un avenir de paix, rien ne pouvait \u00eatre plus efficace que de d\u00e9velopper dans les jeunes g\u00e9n\u00e9rations le respect de la personne humaine par une \u00e9ducation appropri\u00e9e. Ainsi pourraient s&#8217;\u00e9panouir les sentiments de solidarit\u00e9 et de fraternit\u00e9 humaines qui sont aux antipodes de la guerre et de la violence. \u00bb(( Henri Wallon, Pour l\u2019\u00c8re Nouvelle n\u00b010, 1952<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Mais nombre de ces \u00ab nouveaux \u00e9ducateurs \u00bb affirment aussi tr\u00e8s clairement leur volont\u00e9 d\u2019int\u00e9grer davantage de pratique dans la formation scolaire. Souvent, ils s\u2019inspirent initialement des travaux de John Dewey (1859-1952) sur la \u00ab <em>experiential education<\/em> \u00bb. Mais bien vite ils d\u00e9passent le cadre de la r\u00e9flexion du philosophe am\u00e9ricain. Le Belge <a name=\"_GoBack\"><\/a><br \/>\nOvide Decroly (1871-1932) d\u00e9veloppe une vision p\u00e9dagogique originale dont l\u2019un des piliers est la \u00ab classe atelier \u00bb ou \u00ab classe laboratoire \u00bb, o\u00f9 l&#8217;enfant vit, agit et d\u00e9couvre. Il pr\u00e9conise l&#8217;\u00e9clatement des lieux d&#8217;apprentissage : la cuisine, les magasins, la rue. En Allemagne, de nouveaux courants, plus radicaux, naissent au sein du mouvement de la <em>Arbeitschule<\/em>. Un professeur de lyc\u00e9e, Paul Oestreich(( Pour la \u00ab petite \u00bb histoire, signalons qu\u2019Oestreich tenta, \u00e0 partir de 1947, de mettre les id\u00e9es de son association en application \u00e0 Berlin o\u00f9 il \u00e9tait \u00ab Magistrat von Gro\u00df-Berlin \u00bb, une sorte d\u2019\u00e9chevin. Mais il fut attaqu\u00e9 \u00ab pour activit\u00e9s communistes \u00bb par le gouvernement Adenauer de Bonn. Lass\u00e9, il \u00e9migra en Allemagne de l\u2019Est en 1954.<\/p>\n<p>)) (1878-1959), fonde en 1919 une \u00ab Association pour une r\u00e9forme radicale de l\u2019\u00e9cole \u00bb. Elle pr\u00f4ne \u00ab l\u2019\u00e9cole vivante, l\u2019\u00e9cole du travail, l\u2019\u00e9cole productrice, g\u00e9n\u00e9ratrice de libert\u00e9 et d\u2019ind\u00e9pendance \u00bb.(( Erny, P., et Jeong, M.R. (1998). Exp\u00e9rience de formation parentale et familiale: France-Allemagne-Belgique-Am\u00e9rique du Nord-Cor\u00e9e du Sud (Editions L\u2019Harmattan), p. 88.<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Dans la toute jeune Union Sovi\u00e9tique, Pavel Petrovich Bronsky est l\u2019un des principaux th\u00e9oriciens de l\u2019\u00e9cole nouvelle socialiste. Il estime que \u00ab l\u2019\u00e9ducation contemporaine ne consiste pas en une formation professionnelle, o\u00f9 les adolescents apprennent un m\u00e9tier, mais bien en une formation polytechnique, qui apporte des aptitudes scientifiques et industrielles g\u00e9n\u00e9rales ouvrant l\u2019acc\u00e8s au monde de la culture contemporaine. Une \u00e9cole polytechnique combinant savoir et action, instruction et savoir-faire, sera aussi une \u00e9cole de la volont\u00e9 et de l\u2019intelligence, qui formerait le caract\u00e8re et l\u2019esprit \u00bb.((<a href=\"http:\/\/www.ibe.unesco.org\/publications\/ThinkersPdf\/blonskye.pdf\">Danilchenko, M.G. (1993). Pavel Petrovich Blonsky. Prospects: The Quarterly Review of Comparative Education XXIII, 113\u2013124. (p7 du document PDF sur Internet, [http:\/\/www.ibe.unesco.org\/publications\/ThinkersPdf\/blonskye.pdf<\/a>, consult\u00e9 le 8\/8\/2014)<\/p>\n<p>)) Sa pens\u00e9e a profond\u00e9ment influenc\u00e9 Anatoli Lounatscharski, Commissaire sovi\u00e9tique \u00e0 l\u2019Instruction de 1917 \u00e0 1929, et sa proche collaboratrice, Nadejda Kroupska\u00efa (la compagne de L\u00e9nine). Mais la mise en oeuvre pratique la plus originale et la plus aboutie de l\u2019\u00e9ducation par le travail en URSS fut l\u2019exp\u00e9rience du c\u00e9l\u00e8bre p\u00e9dagogue Anton Makarenko (1888-1939) dans ses colonies Gorki (de 1920 \u00e0 1928) et Dzerjinski (de 1927 \u00e0 1935). Georgii Filonov r\u00e9sume ainsi la place particuli\u00e8re que Makarenko assigne au travail dans la relation \u00e9ducative :<\/p>\n<p><em>\u00ab le travail ne deviendra un outil efficace de l\u2019\u00e9ducation (\u2026) que s\u2019il est int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019organisation du processus \u00e9ducatif (\u2026) en tant que participation obligatoire \u00e0 l\u2019autogestion et au travail productif sur la base technique la plus modernepossible (\u2026). Le collectif, ses organes et ses d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s doivent se charger dans une mesuretoujours croissante, d\u2019organiser (ce) travail (\u2026) \u00bb <\/em>((<em><a href=\"http:\/\/www.ibe.unesco.org\/publications\/ThinkersPdf\/makarenf.pdf\">Filonov, G.N. (1994). Anton S\u00e9mionovitch Makarenko. Perspectives\u202f: Revue Trimestrielle D\u2019\u00e9ducation Compar\u00e9e XXIV, 83\u201396 (p. 5 du document PDF sur internet, [http:\/\/www.ibe.unesco.org\/publications\/ThinkersPdf\/makarenf.pdf<\/a>, consult\u00e9 le 8\/8\/2014)<\/em><\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>En France, Roger Cousinet (1881-1973) met en avant l\u2019importance de la vie sociale dans l\u2019\u00e9ducation. L\u2019activit\u00e9 collective des enfants est au centre de sa \u00ab m\u00e9thode de travail libre par groupes \u00bb, qui pr\u00e9figure ce qu\u2019on appellera plus tard la \u00ab p\u00e9dagogie par projets \u00bb. Et puis bien s\u00fbr, en France, il y a Freinet ! Celui qui fit de sa classe un atelier estimait que \u00ab l&#8217;\u00e9cole de demain sera l&#8217;\u00e9cole du travail. Cela ne signifie ni qu&#8217;on utilisera le travail manuel comme illustration du travail intellectuel scolaire, ni qu&#8217;on s&#8217;orientera vers un travail productif pr\u00e9matur\u00e9 ou que le pr\u00e9apprentissage d\u00e9tr\u00f4nera \u00e0 l&#8217;\u00e9cole l&#8217;effort intellectuel et artistique. Le travail sera le grand principe, le moteur et la philosophie de la p\u00e9dagogie populaire, l&#8217;activit\u00e9 d&#8217;o\u00f9 d\u00e9couleront toutes les acquisitions. \u00bb(( Freinet, C. (1980). Pour l\u2019\u00e9cole du peuple: guide pratique pour l\u2019organisation mat\u00e9rielle, technique et p\u00e9dagogique de l\u2019\u00e9cole populaire (F. Maspero), p.20.<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Il n\u2019est \u00e9videmment pas possible, dans le cadre \u00e9troit de cet article, d\u2019approfondir les sp\u00e9cificit\u00e9s de chacune des innombrables \u00e9coles p\u00e9dagogiques que l\u2019on a pris l\u2019habitude, dans le monde francophone, de regrouper sous ce vocable qui commence \u00e0 dater un peu : \u00ab \u00e9ducation nouvelle \u00bb. Pour le sujet qui nous occupe ici, ont peut dire qu\u2019elles ont en commun une volont\u00e9 d\u2019allier th\u00e9orie et pratique \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019au moins deux fa\u00e7ons. Premi\u00e8rement dans sa mission d\u2019instruction, en cherchant \u00e0 construire les savoirs au lieu de les servir comme un plat \u00ab tout pr\u00e9par\u00e9 \u00bb. Deuxi\u00e8mement dans sa mission de socialisation, en tentant de faire l\u2019unit\u00e9 entre l\u2019\u00e9ducation scolaire et la vie \u00ab r\u00e9elle \u00bb.<\/p>\n<h2>Quel constructivisme ?<\/h2>\n<p>Si l\u2019on veut que les savoirs th\u00e9oriques, complexes, soient r\u00e9ellement ma\u00eetris\u00e9s, on ne peut pas se contenter de les \u00ab verser \u00bb, sous une forme achev\u00e9e, dans la t\u00eate des enfants ; ces savoirs doivent faire l\u2019objet d\u2019un processus de \u00ab reconstruction \u00bb. Il s\u2019agit, en d\u2019autres mots, de reproduire, \u00e0 travers la relation p\u00e9dagogique, une dynamique similaire \u00e0 celle qui a donn\u00e9 naissance aux savoirs, une dynamique o\u00f9 la th\u00e9orie na\u00eet, se construit, se v\u00e9rifie et s\u2019utilise \u00e0 travers la pratique. Telle est l\u2019essence de ce que j\u2019appellerais une \u00ab didactique de construction des savoirs \u00bb ou \u00ab didactique constructiviste \u00bb que l\u2019on retrouve par exemple dans le \u00ab t\u00e2tonnement exp\u00e9rimental \u00bb chez C\u00e9lestin Freinet ou dans le principe du \u00ab va-et-vient entre th\u00e9orisation et pratique \u00bb(( CEMEA, vers l\u2019\u00e9ducation nouvelle, mai 2005, p23<\/p>\n<p>)) pr\u00f4n\u00e9 par les CEMEA (centres d&#8217;entra\u00eenement aux m\u00e9thodes d&#8217;\u00e9ducation actives).<\/p>\n<p>Si je pr\u00e9f\u00e8re parler de \u00ab didactique constructiviste \u00bb plut\u00f4t que de \u00ab constructivisme \u00bb tout court, c\u2019est que ce dernier terme est charg\u00e9 de trop de significations diff\u00e9rentes, voire oppos\u00e9es.<\/p>\n<p>Traditionnellement, dans le champ de l\u2019\u00e9ducation, le mot \u00ab constructivisme \u00bb renvoie aux th\u00e9ories psychologiques de Piaget mais aussi aux conceptions p\u00e9dagogiques qui s\u2019en revendiquent. Piaget consid\u00e9rait les connaissances que l\u2019enfant acquiert ne sont pas simplement une copie de la r\u00e9alit\u00e9 ou des notions qu\u2019on lui inculque mais une \u00ab (re)construction \u00bb : l\u2019enfant adapte et r\u00e9organise en permanence ses conceptions pour y int\u00e9grer les \u00e9l\u00e9ments nouveaux. Les p\u00e9dagogies qui se qualifient de \u00ab constructivistes \u00bb par r\u00e9f\u00e9rence explicite aux travaux de Piaget entendent exploiter cette th\u00e9orie psychologique en pla\u00e7ant l\u2019apprenant dans les conditions favorables \u00e0 une construction de connaissances conforme aux objectifs \u00e9ducatifs vis\u00e9s. Au contraire, ce que j\u2019appelle \u00ab didactique de construction des savoirs \u00bb est une d\u00e9marche qui ne se fonde pas d\u2019abord sur la psychologie mais plut\u00f4t sur la nature m\u00eame des savoirs \u00e0 transmettre, sur leur coh\u00e9rence interne, sur leur histoire, sur les questionnements qui les ont fait na\u00eetre et se d\u00e9velopper, sur les pratiques qui leur donnent sens, etc. Pour le dire de fa\u00e7on un peu brutale : la, ou plut\u00f4t, les didactiques constructivistes n\u2019ont pas vraiment besoin des travaux de Piaget.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab constructivisme \u00bb a \u00e9galement une signification, \u00e0 nouveau totalement diff\u00e9rente, dans le domaine de la philosophie. Cette th\u00e9orie, parfois appel\u00e9e \u00ab constructivisme radical \u00bb, consid\u00e8re que la connaissance n\u2019est pas un reflet d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 objective mais seulement une \u00ab construction \u00bb du cerveau d\u2019un individu (ou d\u2019une culture sociale). Pour ses porte-parole, tel Ernst von Glaserfeld, la seule r\u00e9alit\u00e9 est ce qui est donn\u00e9 directement \u00e0 nos sens. Le reste n\u2019est que sp\u00e9culation. Mais dans ces conditions, comme l\u2019explique Normand Baillargeon, \u00ab il est logiquement impossible pour le sujet de sortir de ses repr\u00e9sentations pour les comparer au r\u00e9el et d\u00e8s lors de s\u2019assurer de leur ad\u00e9quation \u00bb.(( Baillargeon, N. (2013). L\u00e9gendes p\u00e9dagogiques: l\u2019autod\u00e9fense intellectuelle en \u00e9ducation (Po\u00e8tes de brousse), p. 66<\/p>\n<p>)) <em>A priori<\/em>, ce constructivisme philosophique ne devrait rien avoir en commun avec les p\u00e9dagogies qui se disent \u00ab constructivistes \u00bb. Malheureusement, le succ\u00e8s de ses th\u00e8ses aupr\u00e8s de certains p\u00e9dagogues, entre autres en Am\u00e9rique du Nord, a contribu\u00e9 \u00e0 semer la confusion entre les deux acceptions du mot \u00ab constructivisme \u00bb.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, les p\u00e9dagogies qui se r\u00e9clament du constructivisme \u2014 mais qui omettent malheureusement souvent de pr\u00e9ciser \u00e0 quelle acception de ce terme elles se r\u00e9f\u00e8rent \u2014 tendent souvent \u00e0 privil\u00e9gier une forme didactique particuli\u00e8re : celle de la \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb. Il s\u2019agit de proposer aux \u00e9l\u00e8ves une t\u00e2che concr\u00e8te, \u00e0 accomplir dans des conditions d\u00e9termin\u00e9es, qui les oblige \u00e0 franchir un certain nombre d\u2019obstacles cognitifs au cours desquels ils \u00ab construisent \u00bb de nouvelles repr\u00e9sentation et en d\u00e9construisent d\u2019anciennes. Cette m\u00e9thode est sans aucun doute tr\u00e8s efficace, dans de nombreuses situations, mais la r\u00e9duction du constructivisme (p\u00e9dagogique) au cadre \u00e9troit de la \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb rec\u00e8le pas mal de dangers.<\/p>\n<p>Elle conduit d\u2019abord \u00e0 d\u00e9nigrer des m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques efficaces et en essence respectueuses de l\u2019unit\u00e9 th\u00e9orie-pratique, sous pr\u00e9texte qu\u2019elles ne suivent pas le mod\u00e8le acad\u00e9mique. Ce qui est tout de m\u00eame un comble pour une \u00ab \u00e9ducation nouvelle \u00bb n\u00e9e de la lutte contre l\u2019acad\u00e9misme ! Par exemple, lorsque je raconte aux \u00e9l\u00e8ves comment les th\u00e9ories physiques ont \u00e9t\u00e9 construites, dans quel contexte politique, culturel, religieux, elles ont vu le jour, par quelles exp\u00e9riences positives ou n\u00e9gatives elles ont \u00e9t\u00e9 fond\u00e9es ou boulevers\u00e9es\u2026 je suis clairement dans une d\u00e9marche frontale, tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de la m\u00e9thode \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb. Et pourtant je peux consid\u00e9rer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une didactique constructiviste, dans le sens o\u00f9 mes \u00e9l\u00e8ves parcourent un processus de construction des savoirs. Certes, ils ne le parcourent pas \u00ab r\u00e9ellement \u00bb, ils ne refont pas les exp\u00e9riences et les d\u00e9couvertes, ils ne subissent pas les questions de l\u2019inquisition \u00e0 la place de Galil\u00e9e ni ne vivent les contradictions morales d\u2019Einstein face \u00e0 la bombe nucl\u00e9aire. Mais il peuvent \u00eatre \u00ab r\u00e9ellement \u00bb interloqu\u00e9s en observant que de la lumi\u00e8re ajout\u00e9e \u00e0 de la lumi\u00e8re donne de l\u2019obscurit\u00e9 ou en apprenant que le mouvement de la terre n\u2019a aucune influence observable sur la vitesse de la lumi\u00e8re. Et si mon r\u00e9cit (ou le film documentaire qui me sert de support) est bien construit, s\u2019il les interpelle, alors ils traversent en quelque sorte \u00ab virtuellement \u00bb le processus de construction du savoir, ils vivent les contradictions qui furent le moteur de ce processus. L\u2019essentiel est qu\u2019ils ne re\u00e7oivent pas des connaissances qui \u00ab tombent du ciel \u00bb; qu\u2019ils comprennent et int\u00e8grent les observations, les questionnements, bref les pratiques (scientifiques et autres) qui les ont g\u00e9n\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, avec cette attention exag\u00e9r\u00e9e pour la \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb on en arrive \u00e0 attacher davantage d\u2019importance \u00e0 la forme qu\u2019au contenu. \u00c0 la limite, on estime qu\u2019il faut surtout que l\u2019\u00e9l\u00e8ve soit actif, peu importe les savoirs qu\u2019on lui aura ainsi transmis. C\u2019est \u00e9videmment un renversement inadmissible de la logique \u00e9ducative. Le but de l\u2019instruction est de transmettre une culture, des savoirs et savoir-faire. La p\u00e9dagogie et la didactique ne sont que des moyens au service de cet objectif. En renversant cette hi\u00e9rarchie, certains p\u00e9dagogues glissent du constructivisme p\u00e9dagogique au constructivisme philosophique, radical, aux yeux duquel le savoir n\u2019a qu\u2019une importance toute relative puisqu\u2019il n\u2019est \u00ab qu\u2019une \u00bb construction et non une repr\u00e9sentation du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Certains en sont m\u00eame arriv\u00e9s \u00e0 croire que toute pratique fond\u00e9e sur une \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb et stimulant l\u2019activit\u00e9 autonome des \u00e9l\u00e8ves serait automatiquement de la bonne p\u00e9dagogie constructiviste, donc progressiste. C\u2019est ainsi que nombre de militants de mouvements p\u00e9dagogiques de l\u2019\u00e9ducation nouvelle se sont laiss\u00e9 prendre au pi\u00e8ge de l\u2019 \u00ab approche par comp\u00e9tences \u00bb (APC) qui a effectivement \u00e9rig\u00e9 la \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb au rang de dogme. Au Qu\u00e9bec, en Belgique, en Suisse romande, en France, les enseignants ont pour ainsi dire re\u00e7u l\u2019obligation de travailler par \u00ab situation-probl\u00e8me \u00bb. Mais pour faire quoi ? Pour disposer d\u2019un chantier de r\u00e9flexion qui donne du sens aux th\u00e9ories \u00e0 d\u00e9couvrir ? Pas du tout ! Pour y construire, avec les \u00e9l\u00e8ves, de nouveaux concepts, de nouvelle relations entre concepts ? Que nenni ! Dans l\u2019APC, la situation-probl\u00e8me n\u2019est pas un moyen au service des savoirs, elle est l\u2019objet m\u00eame de l\u2019apprentissage : le but \u00e0 atteindre est la comp\u00e9tence, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de mobiliser des connaissances, des savoir-faire, des attitudes dans des\u2026 situations-probl\u00e8mes. L\u2019APC est une p\u00e9dagogie adapt\u00e9e \u00e0 une vision \u00e9troitement utilitariste du savoir et de l\u2019\u00e9ducation : l\u2019orientation sur les comp\u00e9tences, sur la flexibilit\u00e9, sur l\u2019adaptabilit\u00e9\u2026 L\u00e0 encore, la critique est rendue compliqu\u00e9e parce que les positions sont souvent embrouill\u00e9es. Dans la litt\u00e9rature on trouvera des auteurs qui se pr\u00e9sentent comme d\u00e9fenseurs de l\u2019APC alors qu\u2019ils professent en r\u00e9alit\u00e9 une vision constructiviste de la p\u00e9dagogie. \u00c0 l\u2019inverse, d\u2019autres p\u00e9dagogues se disent constructivistes alors que leurs travaux vont essentiellement dans le sens de l\u2019APC.<\/p>\n<p>Enfin, une d\u00e9rive souvent associ\u00e9e \u00e0 cette monomanie de la situation-probl\u00e8me est l\u2019id\u00e9e que l\u2019enfant ou l\u2019\u00e9l\u00e8ve pourrait reconstruire \u00ab tout seul \u00bb les savoirs vis\u00e9s, sans l\u2019aide d\u2019un adulte, sans l\u2019indispensable structuration des savoirs que seul peut apporter celui qui \u00ab poss\u00e8de \u00bb d\u00e9j\u00e0 ce savoir. Dans cette vision, l\u2019enseignant n\u2019est plus qu\u2019un \u00ab facilitateur d\u2019apprentissage \u00bb dont la t\u00e2che se borne \u00e0 choisir les bonnes \u00ab situations-probl\u00e8mes \u00bb. On trouve d\u00e9j\u00e0 cette croyance dans l\u2019expos\u00e9 que fait Roger Cousinet, en 1954, de sa \u00ab m\u00e9thode libre de travail par groupes \u00bb(( Certains vous diront qu\u2019on la trouve d\u00e9j\u00e0 en 1897 chez John Dewey. Vous lirez en effet sur Wikip\u00e9dia la citation suivante, attribu\u00e9e \u00e0 Dewey : \u00ab The teacher becomes a partner in the learning process, guiding students to independently discover meaning within the subject area \u00bb. Voil\u00e0 une belle illustration de la prudence qu\u2019il faut conserver face \u00e0 Wikipedia. Car cette phrase est en fait l\u2019interpr\u00e9tation partiale qui suivait une (vraie) citation de Dewey, publi\u00e9e sur un autre site Internet, mais o\u00f9 l\u2019on avait oubli\u00e9 de fermer les guillemets \u00e0 la fin de la citation. Depuis lors, des milliers d\u2019auteurs continuent d\u2019attribuer erron\u00e9ment cette phrase \u00e0 John Dewey !<\/p>\n<p>)) :<\/p>\n<p><em>\u00abL\u2019\u00e9ducationne peut plus \u00eatre une action exerc\u00e9e par un ma\u00eetre sur des \u00e9l\u00e8ves, action qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e illusoire; elle est en r\u00e9alit\u00e9 une activit\u00e9 par laquelle l\u2019enfant travaille \u00e0 son propre d\u00e9veloppement, plac\u00e9 dans des conditions favorables et avec l\u2019aide d\u2019un \u00e9ducateur qui n\u2019est plus qu\u2019un conseiller p\u00e9dagogique. Il suit queles m\u00e9thodes actives sont des instruments, non d\u2019enseignement, mais d\u2019apprentissage, que ces instruments doivent \u00eatre mis exclusivemententre les mains des \u00e9l\u00e8ves et que, qui les introduit dans sa classe accepte de ne pas s\u2019en servir, et renonce pour autant \u00e0 enseigner\u00bb.(( Raillon, L. (1993). Roger Cousinet. Perspectives\u202f: Revue Trimestrielle D\u2019\u00e9ducation Compar\u00e9e XXIII, 225\u2013236.<\/em><\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>L\u2019enseignant n\u2019est plus que le \u00ab conseiller p\u00e9dagogique \u00bb d\u2019un \u00e9l\u00e8ve qui est cens\u00e9 apprendre tout seul. Th\u00e8se que reprennent malheureusement aussi certains documents du CEMEA : \u00ab L\u2019intervention du formateur est d\u00e9finie comme une aide \u00e0 poser des questions, sans inculquer des v\u00e9rit\u00e9s toutes faites ou des r\u00e9ponses pr\u00e9-format\u00e9e \u00bb.(( CEMEA, vers l\u2019\u00e9ducation nouvelle, mai 2005, p23<\/p>\n<p>)) La forme moderne de cette lubie est v\u00e9hicul\u00e9e par les d\u00e9fenseurs de l\u2019auto-apprentissage sur ordinateur, comme le Britannique Sugatra Mitra et son \u00ab self organised learning environment \u00bb.<\/p>\n<h2>Ce que nous enseigne Vygotski<\/h2>\n<p>Piaget n\u2019est pas le seul psychologue auquel se r\u00e9f\u00e8rent les p\u00e9dagogies se r\u00e9clamant du \u00ab constructivisme \u00bb (quoi que ce terme signifie exactement\u2026). Une autre r\u00e9f\u00e9rence courante, m\u00eame essentielle aux yeux de certains, est le psychologue sovi\u00e9tique Lev Vygotski (1896-1934). Si celui-ci semble bien n\u2019avoir jamais utilis\u00e9 l\u2019expression \u00ab constructivisme \u00bb, ses travaux relatifs au d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e chez l\u2019enfant, synth\u00e9tis\u00e9s dans son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Pens\u00e9e et langage<\/em> (1933), ont n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues par beaucoup comme pouvant alimenter le constructivisme en p\u00e9dagogie. C\u2019est sans doute vrai, mais \u00e0 condition, pr\u00e9cis\u00e9ment, de rejeter r\u00e9solument les d\u00e9rives expos\u00e9es ci-dessus \u2014 approche par comp\u00e9tences, auto-apprentissage, enseignant r\u00e9duit au r\u00f4le d\u2019accompagnateur \u2014 et de s\u2019en tenir \u00e0 la recherche de didactiques constructivistes, adapt\u00e9es \u00e0 chaque discipline, \u00e0 chaque savoir.<\/p>\n<p>Que dit Vygotski ? Tout d\u2019abord, il s\u2019oppose \u00e0 Piaget, qui consid\u00e8re que le cours du d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e est pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9, que l\u2019enfant doit obligatoirement traverser un certain nombre de \u00ab stades \u00bb \u00e0 des \u00e2ges fix\u00e9s par avance et que l\u2019enseignement doit s\u2019adapter \u00e0 ce d\u00e9veloppement. Vigotsky, lui, voit plut\u00f4t le d\u00e9veloppement comme le produit d\u2019interactions avec l\u2019environnement. Il na\u00eet du conflit entre les repr\u00e9sentations existantes et de nouvelles situations, exp\u00e9riences, comportements\u2026 En d\u2019autre mots, chez Piaget le d\u00e9veloppement pr\u00e9c\u00e8de l\u2019apprentissage et le rend possible. Chez Vygotski c\u2019est l\u2019apprentissage qui permet le d\u00e9veloppement. \u00ab L\u2019apprentissage, dit-il, peut non seulement marcher du m\u00eame pas que le d\u00e9veloppement mais il peut le devancer, le faire progresser en suscitant en lui de nouvelles formations, l\u2019acte p\u00e9dagogique devenant tremplin pour de telles avanc\u00e9es : L\u2019apprentissage est lui-m\u00eame source de d\u00e9veloppement, source du nouveau \u00bb.(( Vygotski, L. (1985). Pens\u00e9e et langage, Suivi de <em>Commentaire sur les remarques critiques de Vygotski<\/em> (Paris: Messidor \u202f;\u00c9ditions sociales), p. 275<\/p>\n<p>)) Chaque apprentissage est non seulement un savoir nouveau mais aussi un pas en avant dans le d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, Vygotski \u00e9labore sa c\u00e9l\u00e8bre notion de \u00ab zone proximale de d\u00e9veloppement \u00bb : c\u2019est l\u2019ensemble des choses que l\u2019enfant n\u2019est pas encore capable de faire seul, mais qu\u2019il peut affronter avec l\u2019aide d\u2019un adulte. C\u2019est l\u00e0, dans cette zone, que doit s\u2019exercer l\u2019action \u00e9ducative.<\/p>\n<p><em>\u00ab Le trait fondamental de l\u2019enseignement consiste en la formation d\u2019une zone proximale de d\u00e9veloppement. L\u2019enseignement donne donc naissance, r\u00e9veille et anime chez l\u2019enfant toute une s\u00e9rie de processus de d\u00e9veloppement internes, qui, \u00e0 un moment donn\u00e9, ne lui sont accessibles que dans le cadre de la communication avec l\u2019adulte et de la collaboration avec les camarades, mais qui, une fois int\u00e9rioris\u00e9s, deviendront la conqu\u00eate propre de l\u2019enfant \u00bb.(( Lev Vygostki, cit\u00e9 par Schneuwly, B. (2008). Vygotski, l\u2019\u00e9cole et l\u2019\u00e9criture. Pratiques et th\u00e9orie n\u00b0118, p 38<\/em><\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette zone, ce que l\u2019on demande \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve est trop difficile : le professeur travaille seul et l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u00e9croche. Mais en-de\u00e7\u00e0 de cette zone, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e8ve m\u00e8ne \u00e0 bien des t\u00e2ches sans \u00ab souffrir \u00bb, sans buter sur des difficult\u00e9s, il n\u2019apprend rien; ses capacit\u00e9s ne se d\u00e9veloppent pas.<\/p>\n<p>Cette vision vygotskienne a plusieurs cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, elle s\u2019oppose \u00e0 l\u2019id\u00e9e de savoirs qui se construiraient \u00ab spontan\u00e9ment \u00bb, dans la t\u00eate de l\u2019\u00e9l\u00e8ve, pour peu qu\u2019on le confronte aux situations de d\u00e9couverte ad\u00e9quates. Vygotsky insiste au contraire sur la m\u00e9diation essentielle du ma\u00eetre. Certes, il est n\u00e9cessaire de placer l\u2019enfant face \u00e0 des questionnements qui vont donner du sens aux r\u00e9ponses que l\u2019on se propose de construire. Il est m\u00eame possible que l\u2019apprenant puisse, \u00e0 partir de ces situations-probl\u00e8mes, anticiper des \u00e9l\u00e9ments, des pistes de r\u00e9ponses. Mais cela ne suffira jamais : les th\u00e9ories nouvelles devront \u00eatre construites par ou avec l\u2019enseignant : \u00ab l\u2019\u00e9l\u00e8ve doit entrer dans une lutte brutale avec le monde, et dans cette lutte l\u2019enseignant doit avoir le dernier mot \u00bb.(( Ibid.<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, les th\u00e8ses de Vygotski impliquent que l\u2019on ne peut pas se contenter de rester \u00ab au niveau de l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00bb. Elles s\u2019opposent au \u00ab p\u00e9docentrisme \u00bb \u00e0 la mode (\u00ab l\u2019\u00e9l\u00e8ve doit \u00eatre au centre de l\u2019attention du prof \u00bb). Au contraire, le r\u00f4le de l\u2019enseignant est justement d\u2019aller au-del\u00e0, d\u2019amener l\u2019\u00e9l\u00e8ve jusqu\u2019aux limites de ce qu\u2019il est capable d\u2019appr\u00e9hender avec l\u2019aide du professeur. Ce sera difficile pour lui et le sens pr\u00e9cis des notions ou techniques ainsi d\u00e9couvertes ne se construira que petit \u00e0 petit dans son esprit. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette difficult\u00e9, ce conflit entre ce qu\u2019il sait et ce qu\u2019il est amen\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvrir, qui est le moteur du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, cela contredit \u00e9galement l\u2019id\u00e9e de \u00ab faire du concret \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, de nouveau, de rester au niveau de ce qui fait d\u00e9j\u00e0 sens pour l\u2019\u00e9l\u00e8ve. Comme l\u2019\u00e9crivait Bernard Charlot en, 1992 : \u00ab Ainsi pensent-ils [les enseignants] faciliter la r\u00e9solution de probl\u00e8mes math\u00e9matiques en choisissant [\u2026] de proposer aux \u00e9l\u00e8ves [les probl\u00e8mes] dont l\u2019\u00e9nonc\u00e9 fat r\u00e9f\u00e9rence \u201c\u00e0 la vie de tous les jours\u201d, par exemple \u00e0 la confection ou \u00e0 la vente de g\u00e2teaux, rabattant par l\u00e0 l\u2019activit\u00e9 math\u00e9matique sur l\u2019exp\u00e9rience commune, alors qu\u2019il s\u2019agit au contraire de permettre aux \u00e9l\u00e8ves d\u2019identifier les proc\u00e9dures de r\u00e9solution, les mises en relation et les donn\u00e9es pertinentes, en s\u2019\u00e9mancipant du contenu purement r\u00e9f\u00e9rentiel des \u00e9nonc\u00e9s \u00bb.(( Charlot, B., Bautier, \u00c9., and Rochex, J.-Y. (2000). \u00c9cole et savoir dans les banlieues&#8230; et ailleurs (Paris: Bordas Editions), p 226<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>Bernard Schneeuwly, l\u2019un des plus grands sp\u00e9cialistes francophones de la pens\u00e9e de Vygotski, r\u00e9sume ainsi les cons\u00e9quences qui en d\u00e9coulent sur le plan des pratiques \u00e9ducatives :<\/p>\n<p><em>\u00ab Sans renier les acquis principaux apport\u00e9s par les th\u00e9oriciens de la chose \u00e9ducative du d\u00e9but du si\u00e8cle, \u00e0 savoir qu\u2019il faut proposer aux \u00e9l\u00e8ves des t\u00e2ches qui font sens \u00e0 leurs yeux et dans lesquelles ils agissent, il s\u2019agit d\u2019assumer pleinement les ruptures qu\u2019implique l\u2019enseignement dans un cadre scolaire et de les utiliser de mani\u00e8re productive comme leviers pour le d\u00e9veloppement \u00bb.(( B. Schneuwly, op. cit, p. 53<\/em><\/p>\n<p>))<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9cole, lieu de vie<\/h2>\n<p>La grande rupture du XIX\u00e8me si\u00e8cle, on l\u2019a vu, c\u2019est que l\u2019\u00e9cole devint, pour les enfants du peuple, le principal lieu d\u2019\u00e9ducation. Mais ce faisant, l\u2019\u00e9ducation se trouva coup\u00e9e de la vie \u00ab r\u00e9elle \u00bb. Au contraire, dans les anciens lieux de socialisation qu\u2019\u00e9taient les familles d\u2019agriculteurs ou d\u2019artisans, l\u2019\u00e9ducation, l\u2019instruction et la vie quotidienne \u00e9taient indissociables, \u00e9troitement li\u00e9s comme les fils d\u2019un tissu. Depuis Pestalozzi, tous les p\u00e9dagogues ont pleur\u00e9 ce \u00ab paradis perdu \u00bb et cherch\u00e9 \u00e0 le reconstruire.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque de Marx, \u00e0 la naissance des grandes industries m\u00e9canis\u00e9es, on pouvait encore r\u00eaver de reproduire, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la fabrique, un contexte \u00e9ducatif similaire \u00e0 celui de la famille rurale. L\u2019exemple en avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 New Lanark par Robert Owen (1771-1858), qui int\u00e9gra l\u2019\u00e9cole et les logements ouvriers au milieu de sa filature. Des tentatives en ce sens furent \u00e9galement lanc\u00e9es en URSS et en R\u00e9publique Populaire de Chine, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la R\u00e9volution Culturelle.(( Price, R.F. (2011). Marx and Education in Russia and China (London: Routledge).<\/p>\n<p>)) Mais aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9clatement des lieux de travail et de logement, le d\u00e9veloppement du secteur tertiaire et des petites ou moyennes entreprises ne permettent plus de s\u2019en sortir seulement en ouvrant l\u2019\u00e9cole sur son environnement. C\u2019est l\u2019\u00e9cole elle-m\u00eame qui doit devenir un v\u00e9ritable lieu de vie.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9cole que doivent s\u2019acqu\u00e9rir les r\u00e8gles de vie en commun. Les enfants doivent y apprendre le lien parfois difficile entre droits et devoirs, entre libert\u00e9 et responsabilit\u00e9. La participation \u00e0 l\u2019organisation de la vie scolaire, d\u2019une fa\u00e7on progressive et adapt\u00e9e \u00e0 leur \u00e2ge, d\u00e9veloppe les capacit\u00e9s de dialogue, de planification, de prise de d\u00e9cisions collectives ; elle permet de d\u2019\u00e9duquer au respect des autres, au souci de la propret\u00e9, de l\u2019hygi\u00e8ne, de l\u2019environnement, \u00e0 la responsabilit\u00e9 envers les plus jeunes.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9ducation et l\u2019instruction se font aussi via la production de biens et services \u00e0 usage domestique : faire la cuisine et la vaisselle, jardiner, s\u2019occuper d\u2019une basse-cour, nettoyer, bricoler, se soigner, \u00e9duquer les plus petits\u2026 Toutes ces pratiques ont leur place dans une \u00e9cole ouverte sur la vie.<\/p>\n<p>Pour autant, cette \u00e9cole ne doit pas se replier sur elle-m\u00eame : la vie, \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou ailleurs, c\u2019est aussi la vie sociale, les rapports avec le quartier, avec les travailleurs et les commer\u00e7ants, avec les autorit\u00e9s locales et le pouvoir politique, avec les autres \u00e9coles, les biblioth\u00e8ques, les associations\u2026 Tout cela n\u00e9cessite de la r\u00e9flexion, de la communication, des \u00e9changes organis\u00e9s, de la strat\u00e9gie.<\/p>\n<p>Et puis, l\u2019une des toutes premi\u00e8res choses que l\u2019\u00e9cole devrait apprendre au enfants \u2014 et continuer de leur apprendre tout au long de leur scolarit\u00e9 \u2014 c\u2019est\u2026 pourquoi ils vont \u00e0 l\u2019\u00e9cole ! Si l\u2019on veut les persuader que l\u2019\u00e9cole sert \u00e0 comprendre le monde, \u00e0 y vivre ensemble, \u00e0 le changer ensemble, alors il ne suffit pas de le leur r\u00e9p\u00e9ter. Il faut aussi qu\u2019ils le vivent. Or, leur monde \u00e0 eux c\u2019est l\u2019\u00e9cole. B\u00e2tir dans la t\u00eate de l\u2019enfant l\u2019id\u00e9e que le savoir est porteur d\u2019\u00e9mancipation, c\u2019est faire en sorte qu\u2019il le soit d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ellement, dans leur vie scolaire.<\/p>\n<p>La mise en pratique de tout cela n\u00e9cessite du temps, de l\u2019encadrement, de l\u2019espace et de l\u2019\u00e9quipement. Du temps pour vivre, sans rogner sur les apprentissages, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9cole dont les portes ne se ferment pas le mercredi-apr\u00e8s-midi, le week-end et \u00e0 16 h les autres jours. Je plaide r\u00e9solument pour davantage de temps scolaire, pas pour rester plus longtemps en classe, assis \u00e0 une table. Mais pour avoir le temps de vivre. De l\u2019encadrement, parce que nous parlons d\u2019enfants et de jeunes qu\u2019il s\u2019agit de former et d\u2019\u00e9duquer. Leur donner des responsabilit\u00e9s croissantes, les socialiser, ne signifie ni les laisser \u00ab se d\u00e9brouiller \u00bb, au nom d\u2019une fausse autonomie qu\u2019ils ne ma\u00eetrisent pas encore, ni se contenter de les surveiller, de leur imposer le respect de r\u00e8gles venues de l\u2019ext\u00e9rieur. Il faut autour d\u2019eux des adultes capables et responsables, en mesure de les guider sans brimer leurs initiatives, de les encourager sans avoir peur de les reprendre. De l\u2019espace et de l\u2019\u00e9quipement ? Les quatre murs des classes sont trop serr\u00e9s, le plafond trop bas, pour laisser \u00e0 toute cette vie la possibilit\u00e9 de grandir et de respirer. Il lui faut des jardins et des pr\u00e9s, des cuisines et des ateliers, des th\u00e9\u00e2tres et des salles de r\u00e9union.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle, des voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre la coupure th\u00e9orie-pratique \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Des voix politiques, d\u2019une part, qui veulent combattre la division capitaliste du travail. Des voix p\u00e9dagogique, d\u2019autre part, qui s\u2019inqui\u00e8tent des cons\u00e9quences de cette dichotomie pour la qualit\u00e9 apprentissages. Souvent, ces deux courants combattront c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Mais pas toujours. Car toute p\u00e9dagogie nouvelle n\u2019est pas forc\u00e9ment progressiste\u2026 <\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":2400,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-2401","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2401","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2401"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2401\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2400"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2401"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2401"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2401"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}