{"id":240,"date":"2001-06-12T00:00:00","date_gmt":"2001-06-11T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=240"},"modified":"2001-06-12T00:00:00","modified_gmt":"2001-06-11T23:00:00","slug":"antiracisme-sortir-des-incantations-rituelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2001\/06\/12\/antiracisme-sortir-des-incantations-rituelles\/","title":{"rendered":"Antiracisme: sortir des incantations rituelles"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Alors qu&#8217;il progressait dans toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9, le racisme est longtemps rest\u00e9, contrairement \u00e0 d&#8217;autres \u00ab probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, un sujet maintenu hors les murs de l&#8217;\u00e9cole. Une absence de d\u00e9marche que l&#8217;on justifiait par la formule selon laquelle \u00ab moins on en parle, mieux cela vaut \u00bb. Avec l&#8217;\u00e9mergence en force de la lutte contre la racisme aupr\u00e8s des jeunes publics, ce long silence des p\u00e9dagogues est aujourd&#8217;hui rompu. Se pose d\u00e8s lors la question de l&#8217;efficacit\u00e9 des diverses approches mises en \u0153uvre, car ici comme ailleurs \u00eatre entendu est plus facile que de convaincre&#8230;<\/p>\n<p>En France, un d\u00e9bat sur un probl\u00e8me dit \u00abde soci\u00e9t\u00e9\u00bb se cl\u00f4t souvent par la formule rituelle \u00abc&#8217;est un probl\u00e8me d&#8217;\u00e9ducation\u00bb. Il en est ainsi tout particuli\u00e8rement du racisme.<br \/>\nCette d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir \u00e0 l&#8217;\u00e9cole peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme l&#8217;expression de la confiance du corps social, \u00e0 la limite de la na\u00efvet\u00e9, dans les vertus de l&#8217;\u00e9ducation ou au contraire comme une d\u00e9mission des parents devant certaines t\u00e2ches \u00e9ducatives et morales. Toujours est-il que l&#8217;opinion publique, les enseignants et les autorit\u00e9s de tutelle sont, pour une fois, unis dans la conviction que l&#8217;\u00e9ducation contre le racisme est d&#8217;abord l&#8217;affaire de l&#8217;\u00e9cole. Et de fait, les initiatives et exp\u00e9riences locales ou nationales se sont multipli\u00e9es ces derni\u00e8res ann\u00e9es, actions p\u00e9dagogiques spontan\u00e9es ou \u00absemaines contre le racisme\u00bb, qui mobilisent souvent de mani\u00e8re active une classe, un \u00e9tablissement ou un quartier.<br \/>\nOn se trouvait pourtant il n&#8217;y a pas si longtemps devant un paradoxe: d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 une volont\u00e9 d&#8217;agir (\u00abil faut faire quelque chose!\u00bb) et des actions et initiatives de toutes sortes, de l&#8217;autre la quasi absence de r\u00e9flexion th\u00e9orique sur la mani\u00e8re de proc\u00e9der. La question \u00abComment s&#8217;y prendre pour \u00eatre efficace?\u00bb n&#8217;\u00e9tait pratiquement jamais pos\u00e9e, ni dans les revues p\u00e9dagogiques ni dans les travaux des chercheurs en sciences de l&#8217;\u00e9ducation.<br \/>\nCe silence des p\u00e9dagogues avait de quoi surprendre. Tout se passait comme s&#8217;il suffisait de \u00abdire le bien\u00bb, comme d&#8217;autres disent le droit, pour que le message passe. L&#8217;\u00e9ducation antiraciste serait-elle vou\u00e9e \u00e0 n&#8217;\u00eatre qu&#8217;une incantation rituelle, une c\u00e9l\u00e9bration de valeurs avec sa liturgie et ses d\u00e9mons? L&#8217;antiracisme \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, inspir\u00e9 \u00e0 la fois par la philosophie des Lumi\u00e8res et par l&#8217;id\u00e9al la\u00efque, avait en effet une certaine difficult\u00e9 \u00e0 quitter l&#8217;\u00e9ther des valeurs pour redescendre sur le terrain p\u00e9dagogique. On verra que les choses sont heureusement en train de changer.<br \/>\nComment expliquer le silence p\u00e9dagogique qui a pr\u00e9valu si longtemps? Faut-il incriminer ici le go\u00fbt de nos compatriotes, qui fait sourire bien des \u00e9trangers, pour les id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales et leurs r\u00e9ticences devant les propositions pratiques, vite qualifi\u00e9es de \u00abrecette\u00bb? Faut-il y voir plut\u00f4t la conviction que l&#8217;attitude antiraciste va de soi, qu&#8217;elle est naturelle et spontan\u00e9e chez la plupart des \u00eatres humains? Supposer le contraire ne peut appara\u00eetre que comme suspect ou scandaleux. Tenter d&#8217;analyser de plus pr\u00e8s les sentiments, justifications et attitudes x\u00e9nophobes et racistes pour mieux en cerner les failles et incoh\u00e9rences, ce serait d\u00e9j\u00e0 pactiser, sinon \u00eatre complice. On ne d\u00eene pas avec le diable, m\u00eame avec une longue fourchette.<\/p>\n<h2>Les jeunes: un public sp\u00e9cifique<\/h2>\n<p>Cette question de la m\u00e9thodologie de l&#8217;\u00e9ducation contre le racisme est d&#8217;autant plus actuelle que la probl\u00e9matique a chang\u00e9. Ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&#8217;antiracisme \u00e9ducatif faisait essentiellement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&#8217;Holocauste. L&#8217;horreur et la monstruosit\u00e9 des camps d&#8217;extermination suffisaient en elles-m\u00eames \u00e0 susciter l&#8217;indignation. Mais les ann\u00e9es et les g\u00e9n\u00e9rations ont pass\u00e9 et l&#8217;\u00e9vocation de ces formes extr\u00eames, absolues, du racisme risque d&#8217;\u00eatre re\u00e7ue de plus en plus par les jeunes comme le rappel de faits \u00e0 caract\u00e8re historique remontant \u00e0 une \u00e9poque lointaine et r\u00e9volue, sans correspondance avec l&#8217;actualit\u00e9.<br \/>\nL&#8217;\u00e9ducation antiraciste de nos jours fait bien davantage r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la pr\u00e9sence de populations immigr\u00e9es sur notre sol et l&#8217;on voit ais\u00e9ment que traiter du racisme dans une classe comprenant de nombreux \u00e9l\u00e8ves issus de l&#8217;immigration pose des probl\u00e8mes p\u00e9dagogiques particuliers: risque de stigmatisation des uns &#8211; les enfants, g\u00e9n\u00e9ralement, n&#8217;appr\u00e9cient pas qu&#8217;on mette en avant leur \u00e9ventuelle diff\u00e9rence et le r\u00f4le de victime potentielle n&#8217;est pas n\u00e9cessairement valorisant &#8211; risque de culpabilisation excessive des autres, surtout de ceux qui dans leur famille entendent des discours hostiles \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des immigr\u00e9s. Au total dans les deux cas peuvent na\u00eetre et se d\u00e9velopper des attitudes de blocage, de repli ou des antagonismes d\u00e9clar\u00e9s. Ainsi quelle attitude adopter pour traiter \u00e0 chaud l&#8217;irruption d&#8217;une assertion ou d&#8217;une injure \u00e0 connotation raciste dans une querelle entre deux enfants? L&#8217;action contre le racisme est par ailleurs plus d\u00e9licate avec des publics d&#8217;adolescents, qui, \u00e0 cet \u00e2ge de crise identitaire et de rejet de l&#8217;autorit\u00e9 parentale, peuvent \u00eatre tent\u00e9s par des conduites de provocation et de transgression de valeurs qui leur paraissent impos\u00e9es par les adultes.<br \/>\nAjoutons que des actions maladroitement men\u00e9es peuvent renforcer chez certains jeunes issus de l&#8217;immigration une int\u00e9riorisation d&#8217;un discours de victimisation, alibi \u00e0 des conduites d\u00e9viantes ou au refus d\u00e9courag\u00e9 de s&#8217;investir dans la recherche d&#8217;un emploi, puisque de toute fa\u00e7on \u00abNous, les Arabes, on n&#8217;a aucune chance\u00bb.<br \/>\nSans donc analyser plus \u00e0 fond les raisons qui expliquent ce silence p\u00e9dagogique (question qui m\u00e9riterait \u00e0 elle seule un autre article), il s&#8217;agit ici bri\u00e8vement de tenter de regrouper et de classer les actions men\u00e9es selon la d\u00e9marche qui les inspire et d&#8217;esquisser ainsi une typologie des approches p\u00e9dagogiques.<\/p>\n<h2>L&#8217;approche r\u00e9publicaine<\/h2>\n<p>Cette approche \u00ab\u00e0 la Jules Ferry\u00bb pousse \u00e0 leurs limites les principes \u00e9galitaristes et universalistes de l&#8217;\u00e9cole de la R\u00e9publique et se traduit concr\u00e8tement par la n\u00e9gation ou plut\u00f4t l&#8217;occultation volontaire de l&#8217;ethnicit\u00e9 dans le contexte scolaire. On pourrait la sch\u00e9matiser par la formule \u00abA l&#8217;\u00e9cole, il n&#8217;y a pas d&#8217;\u00e9trangers ni d&#8217;enfants d&#8217;immigr\u00e9s, il n&#8217;y a que des \u00e9l\u00e8ves\u00bb; formule elle-m\u00eame souvent compl\u00e9t\u00e9e par la suivante: \u00abLe racisme, moins on en parle, mieux \u00e7a vaut\u00bb.<br \/>\nCette d\u00e9marche, ou plut\u00f4t cette absence de d\u00e9marche, s\u00e9duisante sur le plan des principes, s&#8217;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par ailleurs extraordinairement efficace en r\u00e9ussissant depuis plus d&#8217;un si\u00e8cle l&#8217;int\u00e9gration &#8211; disons m\u00eame l&#8217;assimilation &#8211; de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d&#8217;enfants d&#8217;immigr\u00e9s polonais, italiens, belges, espagnols et sans doute d\u00e9j\u00e0, de fa\u00e7on plus proche de nous, d&#8217;enfants d&#8217;immigr\u00e9s portugais ou maghr\u00e9bins. Est-elle toujours aussi en phase avec des tendances lourdes de l&#8217;\u00e9volution actuelle de la soci\u00e9t\u00e9 que l&#8217;on trouve dans le domaine: individualisme, \u00abconsommarisme\u00bb scolaire, valorisation de l&#8217;expression personnelle, d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l&#8217;autorit\u00e9 \u00e9tatique? A-t-elle assez de force pour tenir t\u00eate \u00e0 la tendance \u00e0 l&#8217;ethnicisation des rapports sociaux que l&#8217;on constate dans les quartiers dits \u00absensibles\u00bb? On peut se poser la question. On voit bien par ailleurs les limites et l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de l&#8217;universalisme \u00e0 la fran\u00e7aise, qui a aussi dissimul\u00e9 historiquement des formes de domination culturelle et de colonialisme.<\/p>\n<h2>L&#8217;approche morale ou \u00abmoralisante\u00bb<\/h2>\n<p>S&#8217;appuyant sur des crit\u00e8res d&#8217;ordre moral ou id\u00e9ologique, cette approche s&#8217;exprime assez souvent sur le mode de la d\u00e9nonciation et peut alors, si l&#8217;on force le trait jusqu&#8217;\u00e0 la caricature, \u00eatre illustr\u00e9e par deux formules: \u00abLes racistes, ce sont les autres\u00bb et \u00abLe racisme est indivisible\u00bb.<br \/>\nCette d\u00e9marche a le m\u00e9rite d&#8217;introduire une dimension \u00e9thique, que l&#8217;on reproche souvent \u00e0 l&#8217;\u00e9cole d&#8217;avoir abandonn\u00e9e. Elle prend \u00e9galement en compte la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9primer le racisme par une pression sociale forte, notamment en cas de passage \u00e0 l&#8217;acte, et de fixer des interdits en ce domaine. Elle r\u00e9pond par ailleurs assez bien \u00e0 l&#8217;id\u00e9alisme et \u00e0 l&#8217;affectivit\u00e9 d&#8217;un public adolescent. Elle prend malheureusement souvent une forme manich\u00e9enne et diabolisante et peut favoriser une banalisation du racisme, consid\u00e9r\u00e9 comme un bloc, sans gradation ni hi\u00e9rarchisation. Elle risque aussi de ne convaincre que les convaincus et de pousser les autres \u00e0 un repli sur un silence prudent ou hostile qui ne favorise gu\u00e8re le dialogue et alimente le non-dit et le sentiment d&#8217;incompr\u00e9hension, sinon de pers\u00e9cution. Cas limite: un discours et un ton maladroitement et excessivement culpabilisants et de ce fait ressentis comme excluants, surtout s&#8217;ils sont dirig\u00e9s ad hominem, peuvent contribuer \u00e0 susciter chez de jeunes d\u00e9class\u00e9s, en situation de rupture familiale ou psychologique, des ph\u00e9nom\u00e8nes d&#8217;allergie et de rejet violents et incontr\u00f4lables de type skinhead. Dira-t-on jamais assez les dangers de certains exc\u00e8s de la pens\u00e9e \u00abpolitiquement correcte\u00bb?<br \/>\nOn touche l\u00e0 peut-\u00eatre d&#8217;une mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale les limites d&#8217;une p\u00e9dagogie antiraciste qui justement se d\u00e9finit comme \u00abanti\u00bb et est donc amen\u00e9e \u00e0 d\u00e9terminer essentiellement ses objectifs, sa strat\u00e9gie et son discours en r\u00e9action \u00e0 ce qu&#8217;elle veut combattre. Ne devrait-on pas viser plut\u00f4t une \u00e9ducation au \u00abnon-racisme\u00bb?<\/p>\n<h2>L&#8217;approche rationaliste ou intellectuelle <\/h2>\n<p>Cette troisi\u00e8me approche part de la conviction que le racisme est avant tout une erreur, une id\u00e9e fausse nourrie par l&#8217;ignorance, et qu&#8217;une argumentation rationnelle \u00e0 base scientifique (unit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique de l&#8217;esp\u00e8ce humaine) ou philosophique (relativisme culturel) est la meilleure arme pour en montrer l&#8217;inanit\u00e9.<br \/>\nQuand elle pousse plus loin le processus d&#8217;analyse rationnelle et d&#8217;explicitation, cette d\u00e9marche prend une orientation plus anthropologique. Elle hi\u00e9rarchise les manifestations de m\u00e9fiance ou d&#8217;hostilit\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de l&#8217;autre et les replace dans l&#8217;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes inter-ethniques ethniques et interculturels, sans nier leur diversit\u00e9 ni leur complexit\u00e9 ni leur caract\u00e8re souvent conflictuel. Cette approche permet de faire prendre des distances avec certaines situations et de les d\u00e9dramatiser. Elle a aussi l&#8217;immense avantage de postuler le primat de la raison sur l&#8217;irrationnel et la passion, ce qui en fait une d\u00e9marche \u00e9ducative et humaniste par excellence. Relevons \u00e0 ce propos la haute valeur p\u00e9dagogique d&#8217;un travail sur la d\u00e9finition du racisme (voir celle donn\u00e9e par Albert Memmi il y a d\u00e9j\u00e0 longtemps, qui, en distinguant h\u00e9t\u00e9rophobie et racisme, \u00e9vite les amalgames si fr\u00e9quents sur cette question \u00e0 forte charge affective). Ce d\u00e9broussaillage s\u00e9mantique et conceptuel, tr\u00e8s productif intellectuellement, peut s&#8217;op\u00e9rer \u00e9galement \u00e0 partir de l&#8217;analyse (\u00e9ventuellement critique) de la d\u00e9finition juridique du racisme induite par la loi de 1990 : o\u00f9 commence le d\u00e9lit de racisme?<br \/>\nCette approche p\u00eache-t-elle par exc\u00e8s d&#8217;optimisme? L&#8217;analyse rationnelle d&#8217;un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi passionnel suffit-elle toujours \u00e0 faire taire les pr\u00e9jug\u00e9s et \u00e0 convaincre ceux qui ne veulent pas l&#8217;\u00eatre? L\u00e0 encore, la question reste pos\u00e9e. A l&#8217;\u00e8re de la communication triomphante, on sait de plus en plus le poids de la subjectivit\u00e9 dans la r\u00e9ception et l&#8217;interpr\u00e9tation du message. Cette d\u00e9marche intellectuelle a \u00e9galement des limites s&#8217;adressant \u00e0 des publics d&#8217;enfants, plus sensibles souvent \u00e0 d&#8217;autres modes d&#8217;appr\u00e9hension.<\/p>\n<h2>L&#8217;approche psychologisante<\/h2>\n<p>D\u00e9veloppement de la pr\u00e9c\u00e9dente, l&#8217;approche psychologisante part du postulat qu&#8217;un v\u00e9ritable changement d&#8217;attitude ou de comportement ne pourra effectivement s&#8217;op\u00e9rer que si le sujet met au clair ses propres repr\u00e9sentations et attitudes dans sa relation \u00e0 l&#8217;autre. Cette d\u00e9marche, tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9e dans les pays de culture anglo-saxonne, s&#8217;appuie m\u00e9thodologiquement sur la libre expression en groupe ou l&#8217;auto-analyse individuelle de ces repr\u00e9sentations \u00e0 partir d&#8217;\u00e9tudes de cas permettant au sujet ou au groupe de se positionner. Cette approche tr\u00e8s impliquante est efficace dans la mesure o\u00f9 elle am\u00e8ne le sujet \u00e0 une remise en cause de ses propres attitudes devant la relation interethnique et facilite un transfert effectif au niveau du comportement. Elle semble par contre difficile \u00e0 g\u00e9rer et \u00e0 ma\u00eetriser et demande un minimum de formation aux interventions de type psychologique. Elle peut entra\u00eener en effet des effets de d\u00e9stabilisation ou aboutir, par l&#8217;absence de censure sur l&#8217;expression, \u00e0 la l\u00e9gitimation au moins provisoire de sentiments ou d&#8217;attitudes racistes. Elle semble enfin praticable essentiellement avec un public d&#8217;adultes en formation.<\/p>\n<h2>L&#8217;approche transversale d&#8217;ouverture culturelle<\/h2>\n<p>Il ne s&#8217;agit pas ici de l&#8217;\u00e9ducation interculturelle premi\u00e8re mani\u00e8re qui a connu son heure de gloire en France dans les ann\u00e9es 70. Associ\u00e9e presque exclusivement \u00e0 l&#8217;origine au ph\u00e9nom\u00e8ne de l&#8217;immigration, folklorisant et d\u00e9ifiant la \u00abculture d&#8217;origine\u00bb (I\u00bb&#8217;\u00e9cole couscous\u00bb), souffrant d&#8217;une trop grande implication affective et id\u00e9ologique, elle a fait l&#8217;objet rapidement d&#8217;une m\u00e9fiance et d&#8217;un discr\u00e9dit qui durent encore, tant de la part de l&#8217;institution que des enseignants, et cela cependant au moment o\u00f9 les d\u00e9fis de la construction europ\u00e9enne et de la mondialisation des \u00e9changes redonnent une nouvelle actualit\u00e9 \u00e0 l&#8217;id\u00e9e interculturelle.<br \/>\nIl s&#8217;agit plut\u00f4t ici d&#8217;une d\u00e9marche, tr\u00e8s pratiqu\u00e9e en milieu scolaire, qui, sans aborder de front le probl\u00e8me du racisme, le contourne par le haut, par une approche trandisciplinaire: \u00e9ducation au d\u00e9veloppement, \u00e9ducation \u00e0 la francophonie, \u00e9ducation \u00e0 l&#8217;Europe, sensibilisation \u00e0 l&#8217;immigration, op\u00e9ration \u00abComposition fran\u00e7aise\u00bb sur les apports \u00e9trangers dans le patrimoine fran\u00e7ais, disciplines scolaires traditionnelles, comme l&#8217;histoire (avec par exemple l&#8217;\u00e9tude de la civilisation islamique). N&#8217;oublions pas la litt\u00e9rature, avec le fameux chapitre des Essais de Montaigne sur les \u00abcannibales\u00bb, l&#8217;un des premiers textes \u00abantiracistes\u00bb de la litt\u00e9rature universelle, ou des non moins c\u00e9l\u00e8bres Lettres persanes de Montesquieu.<br \/>\nIl faut faire un sort particulier et traiter \u00e0 part la litt\u00e9rature de jeunesse, qui, ces derniers temps, fait preuve d&#8217;audace et d&#8217;inventivit\u00e9 en ce domaine, sans doute sous la pression implicite des jeunes consommateurs. A la pr\u00e9sentation folklorique et exotique des continents \u00e9trangers ou \u00e0 une vision l\u00e9nifiante de l&#8217;immigration se substitue peu \u00e0 peu une approche directe et r\u00e9aliste, sur le fond et sur la forme, du monde des banlieues et des rapports interethniques et sociaux. Certains albums abordent sp\u00e9cifiquement la question du racisme, en jouant sur diff\u00e9rents registres, et semblent rencontrer un \u00e9cho favorable aupr\u00e8s de leur public de jeunes enfants ou d&#8217;adolescents. Est-ce une affaire de justesse de ton ou un effet de la relation directe instaur\u00e9e entre le livre et le lecteur qui court-circuite la parole de l&#8217;enseignant, ressentie comme plus institutionnelle?<br \/>\nToutes ces approches \u00abdouces\u00bb, non stigmatisantes, d\u00e9bouchent assez souvent sur des actions p\u00e9dagogiques riches et diverses. Elles ne sont pourtant pas elles-m\u00eames toutes \u00e0 l&#8217;abri d&#8217;effets pervers, par exemple le mis\u00e9rabilisme de certaines formes d&#8217;\u00e9ducation au d\u00e9veloppement ou la g\u00eane que peuvent \u00e9prouver des jeunes issus de l&#8217;immigration, pour la plupart n\u00e9s en France, \u00e0 se voir \u00e0 cette occasion assimil\u00e9s, implicitement ou non, \u00e0 des repr\u00e9sentants ou \u00e0 des porte-parole du tiersmonde ou d&#8217;une mythique \u00abculture d&#8217;origine\u00bb.<\/p>\n<h2>L&#8217;\u00e9ducation \u00e0 la citoyennet\u00e9<\/h2>\n<p>C&#8217;est un d\u00e9veloppement de la d\u00e9marche pr\u00e9c\u00e9dente, mais moins centr\u00e9 sur l&#8217;ouverture culturelle. C&#8217;est aussi celle qui est actuellement la plus porteuse de r\u00e9flexion et d&#8217;innovation p\u00e9dagogiques. Consid\u00e9rant a priori que d\u00e9mocratie et racisme sont incompatibles (ce qui est sans doute vrai au niveau des principes mais pas n\u00e9cessairement dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale), affirmant implicitement la supr\u00e9matie de la \u00abcommunaut\u00e9 des citoyens\u00bb (pour reprendre la belle expression de Dominique Schnapper) sur la communaut\u00e9 ethnique, cette approche se distingue cependant de l&#8217;approche r\u00e9publicaine \u00e0 la Jules Ferry pr\u00e9sent\u00e9e en t\u00eate de cette typologie, dans la mesure o\u00f9 elle est volontariste et o\u00f9 par ailleurs elle n&#8217;occulte pas a priori les r\u00e9alit\u00e9s sociales ou culturelles, par exemple les ph\u00e9nom\u00e8nes de discrimination, auxquels les jeunes issus de l&#8217;immigration sont extr\u00eamement sensibles.<br \/>\nElle s&#8217;en distingue plus encore par le caract\u00e8re actif de la d\u00e9marche p\u00e9dagogique adopt\u00e9e qui, au lieu d&#8217;imposer d&#8217;autorit\u00e9 la loi et l&#8217;esprit r\u00e9publicains, privil\u00e9gie leur d\u00e9couverte et leur appropriation personnelle par l&#8217;\u00e9l\u00e8ve. Plus de discours convenus, s\u00e9v\u00e8res ou grandiloquents, et souvent inefficaces sur les devoirs de l&#8217;\u00e9l\u00e8ve ou du citoyen, mais une pr\u00e9sentation et une analyse collectives, \u00e0 partir de situations probl\u00e8mes tir\u00e9es de la vie quotidienne, des droits de l&#8217;enfant, des droits de l&#8217;\u00e9l\u00e8ve dans l&#8217;\u00e9tablissement ou des droits de l&#8217;homme, lesquels in\u00e9vitablement d\u00e9bouchent sur l&#8217;id\u00e9e de devoirs! C&#8217;est ainsi que l&#8217;\u00e9ducation civique peut passer par une mise \u00e0 plat juridique des rapports des jeunes avec la police et la justice, et de l\u00e0 \u00e0 une mise au clair de leur propre rapport \u00e0 la loi. Le droit, semble-t-il, \u00abfait un tabac\u00bb dans les coll\u00e8ges et lyc\u00e9es de banlieue.<br \/>\nSigne des temps: on a vu appara\u00eetre ces derni\u00e8res ann\u00e9es plusieurs ouvrages sur la p\u00e9dagogie des droits de l&#8217;homme. Des manuels d&#8217;\u00e9ducation civique r\u00e9cents r\u00e9v\u00e8lent eux aussi l&#8217;\u00e9volution p\u00e9dagogique actuelle: les droits et devoirs du citoyen, l&#8217;aide au d\u00e9veloppement, la citoyennet\u00e9 internationale, mais aussi le racisme, sont abord\u00e9s \u00e0 partir de la pr\u00e9sentation de situations concr\u00e8tes, \u00e0 propos desquels les \u00e9l\u00e8ves sont appel\u00e9s \u00e0 se d\u00e9terminer, par le biais d&#8217;un questionnement impliquant, critique et progressif. Et cela m\u00eame parfois avec des enfants de maternelle! On est loin ici de l&#8217;image traditionnelle, et pas toujours caduque, des cours sur les conseils g\u00e9n\u00e9raux ass\u00e8nes sans grande conviction \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves indiff\u00e9rents par les professeurs d&#8217;histoire nomm\u00e9s d&#8217;office professeurs d&#8217;\u00e9ducation civique.<br \/>\nA-t-on trouv\u00e9 l\u00e0 la potion magique? Mettons quelques b\u00e9mols! La citoyennet\u00e9 et les droits de l&#8217;homme, comme la m\u00e9diation, sont actuellement des notions mises un peu \u00e0 toutes les sauces, et pas seulement dans le domaine p\u00e9dagogique. Cet engouement, dont rien ne prouve qu&#8217;il soit g\u00e9n\u00e9ral ni qu&#8217;il aura des retomb\u00e9es p\u00e9dagogiques significatives \u00e0 long terme, est-il la preuve d&#8217;un int\u00e9r\u00eat nouveau pour l&#8217;\u00e9ducation antiraciste ou n&#8217;exprime-t-il pas plut\u00f4t un d\u00e9sarroi grandissant devant la rupture du lien social et la mont\u00e9e des ph\u00e9nom\u00e8nes d&#8217;incivilit\u00e9 et de violence dans les quartiers ou les \u00e9tablissements.<\/p>\n<h2>Parler du racisme ou faire vivre la citoyennet\u00e9 ?<\/h2>\n<p>Quelle d\u00e9marche p\u00e9dagogique privil\u00e9gier parmi celles que nous avons pu distinguer, m\u00eame s&#8217;il ne s&#8217;agissait pas ici de proc\u00e9der \u00e0 une s\u00e9lection mais de r\u00e9fl\u00e9chir sur des registres et des enjeux? Proposons juste quelques \u00e9l\u00e9ments d&#8217;appr\u00e9ciation. Ne peut-on, dans la pratique, retenir la part positive de chacune de toutes les approches bri\u00e8vement pr\u00e9sent\u00e9es ci-dessus, tout en veillant \u00e0 en neutraliser les possibles effets pervers? Une m\u00e9thode un peu patchwork ou cam\u00e9l\u00e9on, mais qui convient \u00e0 la diversit\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves et \u00e0 la fa\u00e7on particuli\u00e8re dont chacun est susceptible de r\u00e9agir au message. L&#8217;enseignant, lui, aura plut\u00f4t un faible pour la d\u00e9marche qui colle le mieux \u00e0 sa personnalit\u00e9, celle qui lui \u00e9vitera d&#8217;avoir \u00e0 jouer \u00e0 contre-emploi dans un domaine o\u00f9 la sinc\u00e9rit\u00e9 et la conviction personnelles ont un pouvoir de persuasion non n\u00e9gligeable (si l&#8217;on veille, par exemple en travaillant en \u00e9quipe, \u00e0 ma\u00eetriser le risque d&#8217;une trop forte implication affective).<br \/>\nOn a aussi montr\u00e9 l&#8217;int\u00e9r\u00eat des approches qui ne font pas de l&#8217;\u00e9ducation contre le racisme une activit\u00e9 sp\u00e9cifique, et en particulier de l&#8217;\u00e9ducation \u00e0 la citoyennet\u00e9. Peut-on aller jusqu&#8217;\u00e0 dire que celle-ci, en d\u00e9pit, ou \u00e0 cause, de son c\u00f4t\u00e9 fourre-tout, est la seule forme d&#8217;\u00e9ducation antiraciste actuellement recevable par la majorit\u00e9 des jeunes?<br \/>\nOn peut enfin accorder un plus aux approches qui ne reposent pas essentiellement sur un discours, lequel, m\u00eame s&#8217;il est ouvert au dialogue, risque d&#8217;\u00eatre per\u00e7u par les \u00e9l\u00e8ves comme un discours scolaire \u00e0 peine diff\u00e9rent des autres.<br \/>\nAllons plus loin : est-il finalement n\u00e9cessaire de c\u00e9l\u00e9brer 1&#8243;&#8216;antiracisme\u00bb si par ailleurs, quotidiennement, des \u00e9l\u00e8ves de toutes origines pratiquent une cohabitation et un \u00abnon-racisme\u00bb naturels et banals \u00e0 leurs yeux, ce qui n&#8217;est pas rien au moment o\u00f9 les tentations de repli ethnique se font plus voyantes dans certains quartiers? Est-il vraiment indispensable de mettre sur pied des actions sp\u00e9cifiques de pr\u00e9vention si les \u00e9l\u00e8ves sont r\u00e9ellement en situation de concr\u00e9tiser leur citoyennet\u00e9, laquelle reste sans doute le plus efficace des antidotes?<br \/>\nMais, faire vivre la citoyennet\u00e9 et les droits de l&#8217;\u00e9l\u00e8ve autrement qu&#8217;en discours, n&#8217;est-ce pas remettre en cause de fait l&#8217;organisation et le mode de fonctionnement de notre syst\u00e8me \u00e9ducatif, tant au niveau de l&#8217;\u00e9tablissement qu&#8217;au niveau de la classe? Et comment prendre en compte les contraintes in\u00e9vitables d&#8217;un lieu \u00e9ducatif ou l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 des attentes d&#8217;adolescents vis-\u00e0-vis de l&#8217;autorit\u00e9? Nous entrons l\u00e0 dans un autre d\u00e9bat, celui sur la d\u00e9mocratie \u00e0 l&#8217;\u00e9cole.<\/p>\n<p><strong>Jean-Paul TAUVEL<br \/>\nResponsable du CNDP Migrants<\/strong><\/p>\n<p><em>Cet article est pr\u00e9c\u00e9demment paru dans le n\u00b0 160-161 (janvier-f\u00e9vrier 1998) de l&#8217;Agenda Interculturel, CBAI, 24 av. de Stalingrad, 1000 Bruxelles<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors qu&#8217;il progressait dans toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9, le racisme est longtemps rest\u00e9, contrairement \u00e0 d&#8217;autres \u00ab probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, un sujet maintenu hors les murs de l&#8217;\u00e9cole. Une absence de d\u00e9marche que l&#8217;on justifiait par la formule selon laquelle \u00ab moins on en parle, mieux cela vaut \u00bb. Avec l&#8217;\u00e9mergence en force de la lutte contre la racisme aupr\u00e8s des jeunes publics, ce long silence des p\u00e9dagogues est aujourd&#8217;hui rompu. Se pose d\u00e8s lors la question de l&#8217;efficacit\u00e9 des diverses approches mises en \u0153uvre, car ici comme ailleurs \u00eatre entendu est plus facile que de convaincre&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-240","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/240","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=240"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/240\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=240"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=240"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=240"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}