{"id":2292,"date":"2014-01-04T22:38:52","date_gmt":"2014-01-04T21:38:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=2292"},"modified":"2017-01-10T13:58:14","modified_gmt":"2017-01-10T12:58:14","slug":"linformatique-scolaire-entre-pedagogie-et-marches","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2014\/01\/04\/linformatique-scolaire-entre-pedagogie-et-marches\/","title":{"rendered":"L\u2019informatique scolaire, entre p\u00e9dagogie et march\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Lorsque je dois r\u00e9sumer en une phrase ma position sur l\u2019introduction des technologies de l\u2019information et de la communication (TIC) \u00e0 l\u2019\u00e9cole (TICE ), j\u2019ai coutume de dire qu\u2019elles r\u00e9pondent davantage aux pressions des milieux \u00e9conomiques, friands de march\u00e9s et de main d\u2019\u0153uvre comp\u00e9titive, qu\u2019\u00e0 des besoins p\u00e9dagogiques. Mais lorsque j\u2019expose ce point de vue, je me fais souvent traiter de \u00abpass\u00e9iste\u00bb, voire de \u00abbriseur de machine\u00bb, de luddite du 21e si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Pourtant, rien n\u2019est moins vrai. J\u2019appartiens au contraire \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration qui s\u2019est d\u2019autant plus passionn\u00e9e pour l\u2019informatique et ses applications qu\u2019elle a assist\u00e9 \u00e0 leur \u00e9closion. Lorsque j\u2019\u00e9tudiais la physique \u00e0 l\u2019universit\u00e9, au milieu des ann\u00e9es 1970, nous passions une grande partie de notre temps libre \u2014 et m\u00eame parfois du temps o\u00f9 nous \u00e9tions sens\u00e9s assister aux cours \u2014 \u00e0 perforer des cartes et \u00e0 relire des listings r\u00e9dig\u00e9s dans un langage Fortran aujourd\u2019hui d\u00e9suet. Il fallait de longues heures de travail, de relecture attentive et de correction m\u00e9ticuleuse, pour aboutir \u00e0 de petits programmes qui tournaient ensuite sur l\u2019ordinateur central de l\u2019universit\u00e9. On y avait g\u00e9n\u00e9reusement accord\u00e9 quelques millisecondes de temps de traitement \u00e0 chaque \u00e9tudiant.<\/p>\n<p>On ne s\u2019\u00e9tonnera donc pas si, quelques ann\u00e9es plus tard, alors que je commen\u00e7ais \u00e0 enseigner les math\u00e9matiques dans une \u00e9cole secondaire, je me ruai sur les tout premiers \u00abordinateurs personnels\u00bb arrivant sur le march\u00e9 et en fis imm\u00e9diatement acheter quelques uns par mon \u00e9cole.<\/p>\n<h2>Ces merveilleux professeurs d\u2019informatique et leurs dr\u00f4les de machines<\/h2>\n<p>Je m\u2019en souviens encore : c\u2019\u00e9taient des machines de la marque Tandy, disparue depuis lors, mod\u00e8le TRS-80. Elles disposaient de seize kilo-octets de m\u00e9moire de travail : \u00e0 peu pr\u00e8s un milliard de fois moins que le plus banal des ordinateurs modernes. On y enregistrait donn\u00e9es et programmes sur une esp\u00e8ce de magn\u00e9tophone \u00e0 cassettes qui vous contraignait \u00e0 rechercher le d\u00e9but des fichiers \u00e0 l\u2019oreille : il fallait une bonne dizaine de minutes pour retrouver et charger des fichiers dont la taille n\u2019aurait m\u00eame pas permis d\u2019enregistrer une seule des photos num\u00e9ris\u00e9es que l\u2019on stocke par milliers sur le disque dur d\u2019un PC contemporain. Internet n\u2019existait pas mais on avait d\u00e9j\u00e0 des \u00e9crans, capables d\u2019afficher 16 lignes de texte, pas une de plus, et 64 signes par ligne. On pouvait aussi y tracer des graphismes&#8230; avec de gros points d\u2019un demi centim\u00e8tre de largeur !<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9poque \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reuse. A la fin des ann\u00e9es 70, les \u00e9coles belges disposaient de conditions d\u2019encadrement qui nous sembleraient incroyables aujourd\u2019hui. La mienne avait ainsi pu organiser un cours d\u2019informatique optionnel, avec des groupes de maximum 16 \u00e9l\u00e8ves (deux par ordinateur). Mais qu\u2019y faisions-nous donc avec l\u2019aide de ces machines ant\u00e9diluviennes ? Essentiellement deux choses : de l\u2019algorithmique et de l\u2019initiation technologique.<\/p>\n<p>L\u2019algorithmique, c\u2019\u00e9tait l&#8217;apprentissage des principes de base de la programmation. Cela signifiait, pour les \u00e9l\u00e8ves, un formidable exercice de rigueur et d\u2019organisation de la pens\u00e9e : d\u00e9composition de processus en parties \u00e9l\u00e9mentaires, utilisation de structures logiques, conditionnelles ou r\u00e9p\u00e9titives, ma\u00eetrise d\u2019un langage formel&#8230; Cet aspect de l\u2019informatique, malheureusement totalement absent des cours actuels dans l\u2019enseignement obligatoire, avait une valeur formative comparable \u00e0 ce qu\u2019offraient jadis le latin ou, un peu plus r\u00e9cemment, les math\u00e9matiques modernes. Des instituteurs s\u2019y attelaient d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019\u00e9cole, au moyen de langages sp\u00e9cialement con\u00e7us pour les enfants, comme le Logo et sa c\u00e9l\u00e8bre tortue virtuelle programm\u00e9e.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la formation technologique, elle consistait \u00e0 faire d\u00e9couvrir les principes de fonctionnement d\u2019un ordinateur : le codage d\u2019informations sous forme binaire (bits, octets,&#8230;), le traitement d\u2019informations binaires par des \u00abportes logiques\u00bb (ET, OU, NON,&#8230;), les supports de m\u00e9moire (bandes magn\u00e9tiques, disques, RAM, ROM&#8230;), enfin le r\u00f4le central du processeur et son interaction avec la m\u00e9moire. J\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019une \u00e9ducation technologique digne de ce nom devait apporter \u00e0 l\u2019apprenant, non seulement la capacit\u00e9 d\u2019utiliser l\u2019outil, mais aussi et surtout la compr\u00e9hension des principes de son fonctionnement. C\u2019est \u00e0 cette condition seulement que l\u2019on peut devenir ma\u00eetre de la machine et non esclave d\u2019une technologie mythifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 70, ces premiers ordinateurs scolaires d\u00e9voilaient \u00e9galement d\u00e9j\u00e0 des fonctions d\u2019outils didactiques dans d\u2019autres domaines que l\u2019informatique : comme r\u00e9p\u00e9titeurs en langue, comme outil de calcul en labo de physique, etc. En math\u00e9matique, par exemple, nous avions mis au point un logiciel permettant d\u2019afficher \u00e0 l\u2019\u00e9cran le graphique \u2014 tr\u00e8s rudimentaire \u2014 de fonctions dont l\u2019utilisateur pouvait modifier les param\u00e8tres. Les \u00e9l\u00e8ves travaillaient par deux sur des fonctions polynomiales, hyperboliques, trigonom\u00e9triques, exponentielles&#8230; Ils \u00e9taient amen\u00e9s \u00e0 observer comment le graphique changeait lorsqu\u2019ils modifiaient tel ou tel param\u00e8tre. Ils devaient ensuite formuler ces observations, ce qui les conduisait \u00e0 imaginer et d\u00e9finir des concepts abstraits tels la croissance ou la pente, les asymptotes et les limites, les racines, les maxima et minima d\u2019une courbe, ses point d\u2019inflexion, etc. Enfin leurs conclusions devaient les amener \u00e0 comprendre le r\u00f4le des param\u00e8tres de ces fonctions. L\u2019ordinateur et son logiciel sp\u00e9cialis\u00e9 devenaient ainsi de v\u00e9ritables laboratoires de math\u00e9matique, permettant de nouvelles pratiques de construction de savoirs, des d\u00e9marches inimaginables auparavant, car trop co\u00fbteuses en temps de calcul ou de dessin.<\/p>\n<p>Puis vint l\u2019aust\u00e9rit\u00e9. De 1979 jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 90, l\u2019enseignement belge &#8211; et particuli\u00e8rement l\u2019enseignement francophone \u2014 subit une dramatique cure d\u2019amaigrissement. Les d\u00e9penses publiques d\u2019\u00e9ducation tomb\u00e8rent de 7% \u00e0 un peu plus de 5% du PIB, alors que les effectifs d\u2019\u00e9tudiants continuaient d\u2019exploser dans le sup\u00e9rieur. La taille des classes grimpait d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, la charge de travail des enseignants aussi. Les heures de \u00ab coordination \u00bb, que mon \u00e9tablissement avait pu m\u2019octroyer pour d\u00e9velopper l\u2019utilisation p\u00e9dagogique des ordinateurs, pass\u00e8rent \u00e0 la trappe. De toute fa\u00e7on, les vieux Tandy, us\u00e9s et obsol\u00e8tes, ne furent pas remplac\u00e9s. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 80, plus personne ne parlait de langage Logo, d\u2019algorithmique ou de technologie informatique.<\/p>\n<h2>Sous la coupe des march\u00e9s<\/h2>\n<p>Le second souffle des TICE survient \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 90. Il trouve son origine, non plus dans des consid\u00e9rations p\u00e9dagogiques, mais dans les pressions autrement plus puissantes \u00e9manant des milieux \u00e9conomiques. L\u2019ann\u00e9e 1994 marque le d\u00e9but de la croissance fulgurante de l\u2019indice boursier des valeurs technologiques, le NASDAQ. La \u00abbulle internet\u00bb, qui finira par \u00e9clater en 2000-2001, commence alors \u00e0 gonfler. On nous promet de tous c\u00f4t\u00e9s que les investissements dans l\u2019internet et l\u2019informatique devront permettre au capitalisme mondial de renouer avec une croissance longue et durable.<\/p>\n<p>En 1994, la Table Ronde des industriels europ\u00e9ens (ERT) publie un rapport sur l\u2019\u00e9ducation. On y lit cette revendication limpide : \u00ab<em>Il faut utiliser le montant tr\u00e8s limit\u00e9 d\u2019argent public comme catalyseur pour soutenir et stimuler l\u2019activit\u00e9 du secteur priv\u00e9 <\/em> \u00bb. Sur quel march\u00e9 ? Celui des technologies de l\u2019information et de la communication, bien \u00e9videmment. Deux ans plus tard, le \u00abgroupe de r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9ducation\u00bb, mis en place par la Commission europ\u00e9enne et dirig\u00e9 par Jean-Louis Reiffers, \u00e9crit dans sont rapport :<br \/>\n\u00ab <em>On peut douter que notre continent tienne la place industrielle qui lui revient sur ce nouveau march\u00e9 (des TIC) si nos syst\u00e8mes \u00e9ducatifs et de formation ne suivent pas rapidement. Le d\u00e9veloppement de ces technologies, dans un contexte de forte concurrence internationale, n\u00e9cessite que les effets d&#8217;\u00e9chelle puissent jouer \u00e0 plein. Si le monde de l&#8217;\u00e9ducation et de la formation ne les utilisent pas, le march\u00e9 europ\u00e9en deviendra trop tard un march\u00e9 de masse.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Il ne faudra que quelques mois \u00e0 Edith Cresson, Commissaire europ\u00e9en \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, pour mettre en application les recommandations pressantes de l\u2019ERT et du groupe Reiffers. D\u00e8s 1996, elle lance un plan d\u2019action intitul\u00e9 \u00abapprendre dans la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019information\u00bb. Cresson en explique les objectifs en ces termes :<br \/>\n\u00ab <em>Le march\u00e9 europ\u00e9en (des TIC) demeure trop \u00e9troit, trop fragment\u00e9, le nombre encore trop faible des utilisateurs et des cr\u00e9ateurs p\u00e9nalisent notre industrie. C\u2019est pourquoi il \u00e9tait indispensable de prendre un certain nombre de mesures pour l\u2019aider et le stimuler. C\u2019est l\u2019objectif du plan d\u2019action \u201cApprendre dans la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019information\u201d dont s\u2019est dot\u00e9 la Commission en octobre 1996. Celui-ci a deux ambitions principales : d\u2019une part, aider les \u00e9coles europ\u00e9ennes \u00e0 acc\u00e9der au plus vite aux technologies de l\u2019information et des communications ; et, d\u2019autre part, acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019\u00e9mergence et donner \u00e0 notre march\u00e9 la dimension dont notre industrie a besoin<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>On le voit, la toute premi\u00e8re motivation qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9quipement des \u00e9coles europ\u00e9ennes en ordinateurs et \u00e0 leur connexion au r\u00e9seau Internet durant la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es 90 fut le souhait de stimuler les march\u00e9s naissants et \u2014 croyait-on \u2014 si prometteurs li\u00e9s aux technologies de l\u2019information et de la communication : production et vente de logiciels et de plateformes, abonnements au r\u00e9seau, vente de services en ligne et commerce \u00e0 distance. Le directeur de la division \u00ab\u00e9ducation\u00bb de Microsoft-France ne s\u2019y trompait pas, lorsqu\u2019il r\u00e9pondit en 1998 au journaliste qui l\u2019interviewait pour l\u2019hebdomadaire Le Point : \u00ab <em>Pour nous, l&#8217;Ecole offre une double perspective : C&#8217;est, d&#8217;une part, un march\u00e9 en tant que tel, comme celui de l&#8217;entreprise ; d&#8217;autre part, nous pensons qu&#8217;il aura un effet d&#8217;entra\u00eenement sur le d\u00e9veloppement des nouvelles technologies en France. Notre objectif \u00e9tant d&#8217;imposer le plus largement possible notre plate-forme Windows<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me motivation \u00e9tait \u00e0 chercher du c\u00f4t\u00e9 des perspectives d\u2019\u00e9volution du march\u00e9 du travail. Dans un premier temps, l\u2019attention se porte surtout sur l\u2019essor quantitatif des emplois d\u2019informaticiens, de programmeurs ou de techniciens sp\u00e9cialis\u00e9s dans l\u2019installation et l\u2019entretien de parcs informatiques, une autre demande s\u2019av\u00e9rera bient\u00f4t plus fondamentale, particuli\u00e8rement apr\u00e8s l\u2019\u00e9clatement de la \u00abbulle internet\u00bb en 2000-2001 qui voit la demande de sp\u00e9cialistes s\u2019effondrer.<br \/>\nLa caract\u00e9ristique majeure de l\u2019\u00e9volution du march\u00e9 du travail depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 aux Etats Unis, depuis la fin de cette d\u00e9cennie en Europe, c\u2019est l\u2019explosion des emplois peu ou non qualifi\u00e9s dans les secteurs de services. En France, les effectifs d\u2019emplois non qualifi\u00e9s augmentent de 1 million d\u2019unit\u00e9s entre 1994 et 2001. Au Etats-Unis, la courbe d\u2019\u00e9volution de la structure de qualification des emplois s\u2019inverse au fil de ann\u00e9es 90. D\u2019un glissement d\u2019emplois hautement qualifi\u00e9s vers des emplois non qualifi\u00e9s on passe, en dix ans, \u00e0 une \u00e9volution inverse : l\u2019emploi qualifi\u00e9 diminue alors que l\u2019emploi non qualifi\u00e9 augmente dans de fortes proportions.<br \/>\nQuel rapport avec les TIC ? Il est double. Premi\u00e8rement, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le d\u00e9veloppement de ces technologies qui est \u00e0 l\u2019origine du remplacement de travailleurs moyennement qualifi\u00e9s par des machines programm\u00e9es, ouvrant la porte \u00e0 l\u2019actuelle polarisation des niveaux de qualification que requiert le march\u00e9 du travail. Deuxi\u00e8mement, la nature des nouveaux postes de travail non qualifi\u00e9es est radicalement diff\u00e9rente des anciens emplois de manoeuvres. Il s\u2019agit cette fois de travailleurs du secteur des services, dont on attend certes la ma\u00eetrise de comp\u00e9tences tr\u00e8s vari\u00e9es, mais suffisamment partag\u00e9es pour ne plus constituer une qualification. Les employ\u00e9s de bureaux ou de fast-food, les serveurs au comptoir du bar d\u2019un TGV, les personnes charg\u00e9es de remplir les distributeurs de Coca-Cola, les r\u00e9ceptionnistes, les agents de s\u00e9curit\u00e9&#8230; comme les autres travailleurs \u00ab non qualifi\u00e9s \u00bb avant eux et depuis longtemps, ils doivent savoir lire, \u00e9crire et calculer. Mais on leur demande aussi de pouvoir communiquer dans une ou deux langues \u00e9trang\u00e8res, d\u2019avoir suffisamment \u00ab d\u2019esprit d\u2019entreprise \u00bb ainsi qu\u2019un minimum de \u00ab sensibilit\u00e9 culturelle et artistque \u00bb. Mais par dessus tout, on exige qu\u2019ils sachent utiliser Word, Excel et Internet, outils omnipr\u00e9sents sur les lieux de travail. Il s\u2019agit, dit la Commission Europ\u00e9enne, d\u2019inculquer \u00e0 tous les travailleurs \u00abla capacit\u00e9 de d\u00e9velopper et d\u2019agir dans un environnement complexe et hautement technologique, caract\u00e9ris\u00e9, en particulier, par l\u2019importance des technologies de l\u2019information \u00bb.<br \/>\nUne autre caract\u00e9ristique du march\u00e9 du travail vient renforcer cette demande d\u2019informatique scolaire. Parmi les qualit\u00e9s exig\u00e9es des nouveaux travailleurs figure, en bonne place, leur flexibilit\u00e9 professionnelle. Leurs comp\u00e9tences \u00ab <em>incluent, en particulier, la capacit\u00e9 fondamentale d\u2019acqu\u00e9rir de nouvelles connaissances et de nouvelles comp\u00e9tences, d\u2019apprendre \u00e0 apprendre tout au long de la vie<\/em> \u00bb, explique la Commission.<\/p>\n<p>Or, l\u2019ordinateur et internet offrent pr\u00e9cis\u00e9ment cette capacit\u00e9 de mettre des savoirs vari\u00e9s \u00e0 la port\u00e9e de tous. Si l\u2019\u00e9cole \u00ab apprend \u00e0 apprendre \u00bb, tout seul, au moyen d\u2019un ordinateur, les travailleurs pourront mettre \u00e0 jour leurs connaissances en fonction des besoins de leur patron, durant leur temps libre. Ils le feront afin de rester \u00ab employables \u00bb, afin de ne pas perdre leur boulot. Il faut d\u00e8s lors, explique la Commission, \u00ab<em>mettre le potentiel d\u2019innovation des nouvelles technologies au service des exigences et de la qualit\u00e9 de la formation tout au long de la vie (et) assurer la formation aux usages de ces technologies, notamment \u201cpour apprendre\u201d<\/em> \u00bb.<\/p>\n<h2>Vers un enseignement d\u00e9r\u00e9gul\u00e9 et privatis\u00e9<\/h2>\n<p>La volatilit\u00e9 du march\u00e9 du travail n\u2019exige pas seulement une main d\u2019oeuvre flexible. Elle r\u00e9clame pareillement une grande adaptabilit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e9ducatif lui-m\u00eame. Il s\u2019agit de briser la \u00ab lourdeur \u00bb de l\u2019\u00e9ducation scolaire pour y substituer une enseignement davantage \u00ab orient\u00e9 sur l\u2019apprenant \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un enseignement ax\u00e9 sur la demande et non sur l\u2019offre. L\u00e0 encore, les TICE peuvent jouer un r\u00f4le important. En mettant une tablette entre les mains de chaque \u00e9l\u00e8ve, on peut individualiser les apprentissages : chacun avance \u00e0 \u00ab son \u00bb rythme, celui de ses \u00ab capacit\u00e9s \u00bb, celui de ses ambitions ou celles de ses parents. Pour Linda Roberts, qui fut directrice de la division des applications p\u00e9dagogiques du minist\u00e8re de l&#8217;Education am\u00e9ricain entre 1993 et 2001, \u00ab <em>la place de la technologie dans les salles de classe est aujourd&#8217;hui une question d&#8217;int\u00e9r\u00eat national, en grande partie au vu du potentiel qu&#8217;elle a de transformer les modalit\u00e9s d&#8217;enseignement et d\u2019apprentissage <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Mais en m\u00eame temps que l\u2019on d\u00e9r\u00e9gule et individualise ainsi l\u2019\u00e9cole de l\u2019int\u00e9rieur, d\u2019autres s\u2019y attaquent de l\u2019ext\u00e9rieur. Il se trouve que les trois mille milliards de dollars de d\u00e9penses mondiales d\u2019\u00e9ducation ont de quoi faire saliver plus d\u2019un investisseur. Depuis le milieu des ann\u00e9es 90, les d\u00e9tenteurs de capitaux jugent qu\u2019il doit certainement y avoir moyen de conqu\u00e9rir une partie de ce secteur \u00e0 leur profit. L\u2019offre d\u2019enseignement payant sur internet constitue \u00e0 cet \u00e9gard un vecteur important de d\u00e9ploiement. Selon la Banque Mondiale, \u00ab <em>l\u2019\u00e9limination de la barri\u00e8re de la distance physique, qui r\u00e9sulte de la r\u00e9volution des TIC, signifie qu\u2019il est possible pour diverses institutions ext\u00e9rieures d\u2019entrer en comp\u00e9tition avec les universit\u00e9s locales et de toucher les \u00e9tudiants n\u2019importe o\u00f9, dans n\u2019importe quel pays<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Et l\u2019OCDE conclut : \u00ab<em> le d\u00e9veloppement de sources d&#8217;informations et de connaissances diff\u00e9rentes va entra\u00eener un d\u00e9clin rapide du monopole des \u00e9tablissements scolaires dans le domaine de l&#8217;information et du savoir [&#8230;] L&#8217;individualisation plus marqu\u00e9e des modes d&#8217;apprentissage &#8211; qui sont flexibles et induits par la demande \u2013 [&#8230;] annonce le d\u00e9clin cons\u00e9cutif du r\u00f4le des enseignants, dont t\u00e9moigne aussi le d\u00e9veloppement de nouvelles sources d&#8217;apprentissage, notamment par le biais des TIC<\/em> \u00bb.<\/p>\n<h2>De l\u2019usage des TICE<\/h2>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, on voit que l\u2019introduction massive des technologies de l\u2019information et de la communication \u00e0 l\u2019\u00e9cole, \u00e0 partir de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es 90, r\u00e9pond \u00e0 une grande diversit\u00e9 de fonctions : stimuler le march\u00e9 des TIC (fonction aujourd\u2019hui quelque peu d\u00e9su\u00e8te puisque la majorit\u00e9 de nos concitoyens sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9quip\u00e9s), former les futurs informaticiens, assurer l\u2019alphab\u00e9tisation num\u00e9rique m\u00eame des travailleurs peu ou pas qualifi\u00e9s, promouvoir leur flexibilit\u00e9 par l\u2019apprentissage en ligne, d\u00e9r\u00e9guler et individualiser le syst\u00e8me \u00e9ducatif, \u00eatre un vecteur de privatisation de l\u2019enseignement.<\/p>\n<p>A toutes ces fonctions dict\u00e9es par la demande \u00e9conomique, il convient \u00e9videmment d\u2019ajouter aussi les fonctions p\u00e9dagogiques. Loin de moi, en effet, l\u2019id\u00e9e de contester le potentiel p\u00e9dagogique des TICE. Mais je ne crois pas pour autant que toutes les applications de l\u2019ordinateur \u00e0 l\u2019\u00e9cole soient positives.<\/p>\n<p>Distinguons deux aspects : la formation aux TIC et la formation avec les TICE.<br \/>\nA l\u2019Aped nous sommes de fervents partisans d\u2019une ample formation polytechnique pour tous. S\u2019agissant des technologies de l\u2019information et de la communication, cela comprend selon moi, une compr\u00e9hension au moins des grands principes du mat\u00e9riel et du logiciel informatique. Cela est ni plus ni moins important que de comprendre les bases de l\u2019agriculture, de la construction, de la m\u00e9canique automobile, de la production d\u2019\u00e9nergie, de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 domestique, de la robotique, de l\u2019industrie lourde ou des principales activit\u00e9s de services. Tout simplement parce que cela fait partie de la ma\u00eetrise intellectuelle des rapports techniques de production aussi bien que des technologies de notre vie quotidienne. Cette dimension de la formation aux TIC est aujourd\u2019hui presque enti\u00e8rement absente de l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p>Au lieu de cela, la formation scolaire aux TIC se r\u00e9sume trop souvent \u00e0 l\u2019apprentissage de Windows, de Word et du navigateur Explorer, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une formation aux applications bureautiques, celles qui ont le plus de chances d\u2019\u00eatre exig\u00e9es par les emplois, tous niveaux de qualification confondus.<\/p>\n<p>Les TIC peuvent aussi devenir des outils p\u00e9dagogiques innovants dans d\u2019autres disciplines. Comme outils de visualisation ou de d\u00e9monstration didactique, elles apportent une dimension d\u2019interactivit\u00e9 que n\u2019ont pas les films ou les diapositives. Dans les domaines scientifiques, technologiques ou math\u00e9matique il existe des milliers de logiciels qui permettent une v\u00e9ritable r\u00e9volution sur le plan de la visualisation de ph\u00e9nom\u00e8nes ou de processus. Dans certains cas, ces logiciels peuvent \u2014 \u00e0 l\u2019image des programmes de visualisation de graphiques de fonctions math\u00e9matiques que nous utilisions d\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es septante \u2014 constituer les supports de d\u00e9marches r\u00e9ellement constructivistes, o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e8ve est conduit \u00e0 la d\u00e9couverte et \u00e0 la formulation de lois, de relations, de classifications ou de concepts nouveaux. Par exemple, dans mes cours de physique, il m\u2019arrive de placer les \u00e9l\u00e8ves devant des logiciels qui simulent des trajectoires balistiques, des mouvements orbitaux ou l\u2019agitation thermique de mol\u00e9cules. Les \u00e9l\u00e8ves peuvent \u00ab jouer \u00bb avec les param\u00e8tres physiques \u2014 altitude, vitesse, angles, temp\u00e9rature, pression\u2026\u2014 et sont invit\u00e9s \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des questions qui les conduisent, pas \u00e0 pas, \u00e0 la formulation de la th\u00e9orie newtonienne de la gravitation ou de la loi des gaz parfaits.<\/p>\n<p>L\u00e0 nous sommes r\u00e9ellement dans un domaine o\u00f9 les TIC apportent un \u00ab plus \u00bb inestimable \u00e0 une d\u00e9marche de construction de savoirs. Chaque \u00ab chantier \u00bb de recherche aboutit \u00e0 une mise en commun des d\u00e9couvertes des \u00e9l\u00e8ves et \u00e0 une synth\u00e8se magistrale (au sens : faite par le magister). Cela n\u2019a donc rien \u00e0 voir avec un enseignement programm\u00e9 individualis\u00e9 par rapport auquel j\u2019ai les plus grandes r\u00e9serves. Dans ce cas-l\u00e0, les \u00ab meilleurs \u00bb \u00e9l\u00e8ves avancent \u00e0 leur rythme pendant que le professeur s\u2019occupe des autres. Les deux d\u00e9marches peuvent se faire avec les m\u00eames ordinateurs, les m\u00eames tablettes. Mais dans le premier cas on se situe dans une socio-construction de savoirs, alors que dans le deuxi\u00e8me cas on est dans le productivisme de l\u2019enseignement individualis\u00e9, \u00ab ax\u00e9 sur la demande \u00bb.<\/p>\n<p>Je suis \u00e9galement tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9 quant \u00e0 un autre usage des TIC scolaires : la recherche individuelle de connaissances sur Internet. Celle-ci est tr\u00e8s fortement valoris\u00e9e dans le cadre de l\u2019approche par comp\u00e9tences, o\u00f9 les savoirs ne sont plus que des outils \u00e0 \u00ab mobiliser \u00bb pour r\u00e9aliser une t\u00e2che. Or, s\u2019il est vrai que dans le monde de la production \u2014 professionnelle, domestique ou militante par exemple \u2014 les savoirs n\u2019ont d\u2019importance qu\u2019en regard des t\u00e2ches qu\u2019ils permettent d\u2019accomplir, il n\u2019en va pas de m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Celle-ci a pour mission d\u2019apporter des connaissances dont on ne sait pas a priori \u00e0 quel usage elles serviront un jour. Effectuer une recherche sur internet, par exemple, n\u00e9cessite d\u00e9j\u00e0 de disposer de connaissances sur le sujet \u00e9tudi\u00e9, afin de faire le tri, de juger de la scientificit\u00e9 et du s\u00e9rieux de ce qu\u2019on trouve. Je crains fort que le temps pass\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, \u00e0 bricoler des recherches sur internet ne soit pris au d\u00e9triment du temps d\u2019apprentissage des savoirs qui doivent construire les bases d\u2019une authentique capacit\u00e9 de r\u00e9flexion et d\u2019action autonome.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque je dois r\u00e9sumer en une phrase ma position sur l\u2019introduction des technologies de l\u2019information et de la communication (TIC) \u00e0 l\u2019\u00e9cole (TICE ), j\u2019ai coutume de dire qu\u2019elles r\u00e9pondent davantage aux pressions des milieux \u00e9conomiques, friands de march\u00e9s et de main d\u2019\u0153uvre  comp\u00e9titive, qu\u2019\u00e0 des besoins p\u00e9dagogiques. Mais lorsque j\u2019expose ce point de vue, je me fais souvent traiter de \u00abpass\u00e9iste\u00bb, voire de \u00abbriseur de machine\u00bb, de luddite  du 21e si\u00e8cle.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":2291,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-2292","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2292","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2292"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2292\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2291"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2292"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2292"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2292"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}