{"id":1888,"date":"2012-03-19T14:57:00","date_gmt":"2012-03-19T13:57:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=1888"},"modified":"2021-08-29T21:36:13","modified_gmt":"2021-08-29T20:36:13","slug":"pas-decole-democratique-sans-instruction-polytechnique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2012\/03\/19\/pas-decole-democratique-sans-instruction-polytechnique\/","title":{"rendered":"Pas d\u2019\u00e9cole d\u00e9mocratique sans instruction polytechnique"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L&#8217;enseignement polytechnique tourne le dos aussi bien \u00e0 l&#8217;enseignement g\u00e9n\u00e9ral actuel, qui ignore et m\u00e9prise l&#8217;acte productif, qu&#8217;\u00e0 l&#8217;enseignement professionnel pr\u00e9coce, qui enferme le jeune dans une sp\u00e9cialisation \u00e9troite. L&#8217;enseignement polytechnique vise \u00e0 r\u00e9concilier l&#8217;homme consommateur et producteur avec l&#8217;homme cr\u00e9ateur d&#8217;outils.<\/p>\n<p><em>T\u00e9l\u00e9chargez cet article au format PDF :<\/em> <a href=\"http:\/\/www.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/Ecole_polytechnique.pdf\">Ecole_polytechnique.pdf<\/a><\/p>\n<p>En 2006 nous \u00e9crivions, sous le titre <em>\u00ab\u00a0<a href=\"\/APED\/CM?p=558\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Une formation g\u00e9n\u00e9rale et polytechnique pour tous<\/a>\u00bb <\/em><\/p>\n<p><em>\u00abNous voulons que tous atteignent les comp\u00e9tences et savoirs de base (math, lecture, langues \u00e9trang\u00e8res), que tous acqui\u00e8rent une culture commune de haut niveau (histoire, g\u00e9ographie, sciences, litt\u00e9rature, arts, philosophie, etc.), que tous soient initi\u00e9s aux technologies de la production et de la vie quotidienne (TIC, sant\u00e9, \u00e9lectricit\u00e9 domestique, agriculture, industrie\u2026), que tous re\u00e7oivent une \u00e9ducation physique et une formation sportive. Nous sommes attach\u00e9s enfin \u00e0 une d\u00e9couverte et \u00e0 une valorisation de l\u2019acte productif, pas seulement les divers m\u00e9tiers, mais aussi l\u2019activit\u00e9 associative, le jardinage, etc. Bref, autre chose que regarder la t\u00e9l\u00e9. Cette formation g\u00e9n\u00e9rale et polytechnique pour tous entre 6 et 15 ans implique bien l\u2019abandon de toute sp\u00e9cialisation professionnelle avant l\u2019\u00e2ge de 16 ans.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il \u00e9tait temps de pr\u00e9ciser ce concept de formation polytechnique&#8230;<\/p>\n<h2>Soci\u00e9t\u00e9, technologie et \u00e9ducation<\/h2>\n<p><strong>1. L\u2019homme, cr\u00e9ateur et transmetteur de culture technique<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Le propre de l&#8217;homme n&#8217;est pas d&#8217;utiliser des outils. De tr\u00e8s nombreuses esp\u00e8ces animales se servent de pierres, de b\u00e2tons ou de feuilles pour transformer la nature selon leurs besoins, pour ouvrir une noix avec un caillou, pour construire un nid avec des brindilles. Le propre de l&#8217;homme, l\u2019 \u00abHomo faber\u00bb de Benjamin Franklin, est de fabriquer, et mieux encore : de concevoir, ses outils. Si les australopith\u00e8ques r\u00e9cents cassaient d\u00e9j\u00e0 des pierres avec l&#8217;intention d&#8217;y trouver des \u00e9clats utilisables, seul Homo habilis semble \u00eatre parvenu \u00e0 fabriquer des outils en pierre fa\u00e7onn\u00e9s volontairement en vue de t\u00e2ches sp\u00e9cifiques[[Coppens &amp; Picq, 2002. Aux origines de l&#8217;humanit\u00e9, Fayard. p 306.]]. Jusqu\u2019il y a peu \u2014\u00e0 l\u2019\u00e9chelle des millions d\u2019ann\u00e9es de son existence \u2014\u00a0l\u2019homme a v\u00e9cu en harmonie avec sa culture technologique, la d\u00e9veloppant sans cesse, la transmettant de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration par l\u2019\u00e9ducation, cette autre caract\u00e9ristique essentielle de notre esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>L\u2019instruction technique se trouve ainsi au c\u0153ur de notre \u00abhumanitude\u00bb, de notre \u00abconscience d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine\u00bb (A. Jacquard).<br \/>\nAu sein des collectivit\u00e9s primitives, une sp\u00e9cialisation s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e petit \u00e0 petit, au fur et \u00e0 mesure que les techniques devenaient plus nombreuses ou plus complexes. Mais, pour l\u2019essentiel, chaque producteur continuait de ma\u00eetriser le processus de production qu\u2019il mettait en \u0153uvre.<\/p>\n<p>A partir d\u2019environ 9000 av. J.C., le d\u00e9veloppement de l\u2019agriculture et la s\u00e9dentarisation donn\u00e8rent naissance \u00e0 de nouveaux rapports techniques et sociaux de production. Dans les villages c\u00e9r\u00e9aliers de la civilisation de l\u2019Obeid, en M\u00e9sopotamie (VIe-Ve mill\u00e9naires), l\u2019accumulation locale de richesses produisit l\u2019\u00e9mergence des premi\u00e8res classes sociales et des premi\u00e8res chefferies. Les fouilles r\u00e9centes r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e9volution des in\u00e9galit\u00e9s dans l\u2019architecture: \u00abdes notables \u00e9mergent et une \u00e9lite commence \u00e0 se distinguer de la masse des villageois. L\u2019organisation sociale repose d\u00e9sormais sur la pr\u00e9dominance d\u2019un clan sur les autres\u00bb [[Huot, J., 2004. Une arch\u00e9ologie des peuples du Proche-Orient (Tome I), Paris: Editions Errance. \u00a0p 64.]].<\/p>\n<p>Quand la d\u00e9couverte de la m\u00e9tallurgie vint d\u00e9cupler les forces productives, cette division en classes sociales \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bien install\u00e9e. Avec elle, des masses d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants furent abaiss\u00e9s au rang de simples forces de travail, exploit\u00e9es par des propri\u00e9taires de mines ou de terres. D\u2019autres, les artisans, les agriculteurs, les \u00e9leveurs, vivaient toujours du produit de leur propre travail, bien que celui-ci fut de plus en plus sp\u00e9cialis\u00e9. Mais malgr\u00e9 la division en classes sociales, malgr\u00e9 la sp\u00e9cialisation, la majorit\u00e9 des producteurs continu\u00e8rent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 rester les \u00abma\u00eetres\u00bb\u00a0de leur outils, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019en \u00eatre toujours les propri\u00e9taires : ils maniaient l\u2019outil, lui imprimaient leur rythme, en comprenaient souvent le fonctionnement et la fabrication&#8230; Ce constat reste vrai pour le serf ou le paysan pauvre du Moyen-Age, pour l\u2019ouvrier et pour l\u2019artisan des villes de la Renaissance et m\u00eame pour l\u2019ouvrier des premi\u00e8res manufactures.<\/p>\n<p><strong>2. La division capitaliste du travail asservit le travailleur \u00e0 des processus techniques impos\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur et inaccessibles<\/strong><\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019avec le passage \u00e0 l\u2019industrie capitaliste, \u00e0 partir de la fin du XVIIIe si\u00e8cle, que la division du travail fut r\u00e9ellement pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame. L\u2019industrialisation et le machinisme \u00e9tablirent une barri\u00e8re, \u00e0 la fois sociale et intellectuelle, entre la conception des techniques de production et leur utilisation. D\u00e9sormais, le prol\u00e9taire n\u2019agit plus que sous les imp\u00e9ratifs de lois (\u00e9conomiques, techniques, scientifiques&#8230;) qui \u00e9chappent \u00e0 sa compr\u00e9hension. Il n\u2019impose plus son rythme \u00e0 la machine, c\u2019est la machine qui lui impose le sien. La non qualification de l\u2019ouvrier, son ignorance, son abrutissement, deviennent bient\u00f4t la condition de son \u00abemployabilit\u00e9\u00bb dans le processus de production.<\/p>\n<p>Marx : \u00ab\u00a0La machine, qui poss\u00e8de le merveilleux pouvoir d\u2019abr\u00e9ger le travail et de le rendre plus productif, suscite l\u2019\u00e9tiolement de la force de travail en m\u00eame temps qu\u2019elle la suce jusqu\u2019\u00e0 la moelle. (&#8230;) Il appara\u00eet m\u00eame que la sereine lumi\u00e8re de la science ne puisse briller que sur l&#8217;arri\u00e8re-fond de l&#8217;ignorance. Toutes nos inventions et tous nos progr\u00e8s ne paraissent avoir d&#8217;autre r\u00e9sultat que de doter de vie et d&#8217;intelligence les forces mat\u00e9rielles, et d&#8217;ab\u00eatir l&#8217;homme en le ravalant au niveau d&#8217;une force purement physique\u00bb. [[Marx, K., Discours prononc\u00e9 lors de la comm\u00e9moration de l&#8217;anniversaire de l&#8217;organe chartiste People&#8217;s Paper, 19 avril 1856, in Werke, 12, p. 3-4.]]<\/p>\n<p>L\u2019innovation technique n\u2019est plus un moyen d\u2019all\u00e9ger le travail de l\u2019homme, elle ne sert plus qu\u2019\u00e0 augmenter le taux de profit du capitaliste et, parall\u00e8lement, le degr\u00e9 d\u2019exploitation du travailleur. L\u2019homme en arrive finalement \u00e0 se retourner contre la science, contre la technique, qu\u2019il per\u00e7oit \u2014\u00a0souvent erron\u00e9ment \u2014\u00a0comme la cause de ses malheurs et de son ch\u00f4mage. Mais en s\u2019opposant \u00e0 la technique, l\u2019homme se tourne contre lui-m\u00eame, contre ce qui, durant des mill\u00e9naires, a fait son humanit\u00e9. \u00abL\u2019homme est rendu \u00e9tranger \u00e0 l\u2019homme\u00bb (Marx).?<\/p>\n<p><strong>3. Le capitalisme a d\u00e9truit les formes traditionnelles de transmission de la culture technique<\/strong><\/p>\n<p>Jusqu\u2019au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, la forme principale de transmission de la culture technique \u00e9tait l\u2019apprentissage, formel ou informel. Dans les r\u00e9gions rurales, l\u2019enfant apprenait aupr\u00e8s des a\u00een\u00e9s toutes les techniques, les savoirs et les savoir-faire requis par l\u2019activit\u00e9 de la ferme ou par l\u2019artisanat des parents; en hiver, il aidait \u00e0 l\u2019entretien et \u00e0 la r\u00e9paration des outils. En ville, chez les ouvriers, cet apprentissage prenait parfois un caract\u00e8re plus formel. L\u2019enfant \u00e9tait alors plac\u00e9 chez un ma\u00eetre qui lui transmettait ses connaissances techniques, lui apprenait un m\u00e9tier, mais qui assurait aussi bien souvent sa \u00absocialisation\u00bb\u00a0: il lui enseignait comment s\u2019exprimer correctement, lui inculquait des r\u00e8gles de morale et de conduite, il lui apprenait m\u00eame parfois \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<p>Mais l\u2019av\u00e8nement du capitalisme industriel et, plus sp\u00e9cifiquement, du machinisme, a entra\u00een\u00e9 l\u2019urbanisation et la prol\u00e9tarisation massive des classes pauvres. Et elle a transform\u00e9 l\u2019ouvrier en un appendice de la machine, dont on requiert moins de qualification. D\u00e8s lors, la famille rurale traditionnelle commence \u00e0 dispara\u00eetre et, dans les villes, l\u2019apprentissage subit un recul important.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s le d\u00e9clin de ces lieux traditionnels d\u2019instruction et de formation, mais aussi de socialisation, face \u00e0 la mont\u00e9e subs\u00e9quente de la d\u00e9linquance et de la d\u00e9pravation des m\u0153urs, que la classe bourgeoise d\u00e9cidera enfin, \u00e0 partir du milieu du XIXe si\u00e8cle, d\u2019envoyer les enfants du peuple se faire \u00e9duquer et socialiser \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p><strong>4. Depuis qu\u2019il s\u2019est empar\u00e9 de la consommation de masse, le capitalisme moderne a mythifi\u00e9 la technologie afin de cr\u00e9er des besoins artificiels et soutenir la croissance<\/strong><\/p>\n<p>Depuis la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, avec l\u2019entr\u00e9e dans la \u00absoci\u00e9t\u00e9 de consommation\u00bb, le capitalisme a franchi un pas suppl\u00e9mentaire dans l\u2019ali\u00e9nation de l\u2019homme envers la technologie. D\u00e9sormais, ce n\u2019est plus seulement comme travailleur, mais aussi dans sa vie quotidienne, qu\u2019il a perdu la ma\u00eetrise de son environnement technique. L\u2019objet technologique a \u00e9t\u00e9 enrob\u00e9 d\u2019une mystique qui le rend tout \u00e0 la fois \u00e9tranger, incompr\u00e9hensible, et infiniment d\u00e9sirable en tant qu\u2019objet de convoitise et de possession. La technologie sert d\u00e9sormais \u00e0 cr\u00e9er ce que Herbert Marcuse appelait de \u00abfaux besoins\u00bb et dont il d\u00e9crivait en ces termes la dimension id\u00e9ologique\u00a0:<br \/>\n\u00ab Les moyens de transport, les communications de masse, les facilit\u00e9s de logement, de nourriture et d\u2019habillement, une production de plus en plus envahissante de l\u2019industrie des loisirs et de l\u2019information, impliquent des attitudes et des habitudes impos\u00e9es et certaines r\u00e9actions intellectuelles et \u00e9motionnelles qui lient les consommateurs aux producteurs (&#8230;) Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils fa\u00e7onnent une fausse conscience, insensible \u00e0 ce qu\u2019elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles \u00e0 un plus grand nombre d\u2019individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicit\u00e9 cr\u00e9ent une mani\u00e8re de vivre. (&#8230;) Ainsi prennent forme la pens\u00e9e et les comportements unidimensionnels\u00bb [[Marcuse, H., 1964. L&#8217;homme unidimensionnel: essai sur l&#8217;id\u00e9ologie de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle avanc\u00e9e, Editions de minuit. p 36.]]<\/p>\n<p>Comme l\u2019\u00e9crivait, plus r\u00e9cemment, Andr\u00e9 Lebeau : \u00ab\u00a0L&#8217;offre technique suscite une extension de la demande, qu&#8217;elle soit individuelle ou collective, bien au-del\u00e0 de ce qu&#8217;exige la satisfaction des besoins \u00e9l\u00e9mentaires.\u00a0\u00bb[[Andr\u00e9 Lebeau, L&#8217;enfermement plan\u00e9taire, Le D\u00e9bat\/Gallimard, 2008, p. 78]]<\/p>\n<p>L\u2019homme \u00e9tait un concepteur de techniques. Le capitalisme veut en faire un consommateur-adorateur de technologies. Ce faisant, il cr\u00e9e de la technologie, non pas pour r\u00e9pondre aux besoins les plus pressants de l\u2019humanit\u00e9, mais uniquement en fonction de la capacit\u00e9 d\u2019en induire le besoin chez les personnes solvables.<\/p>\n<p><strong>5. L\u2019\u00e9cole actuelle reproduit et entretient cette double ali\u00e9nation<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ali\u00e9nation, la d\u00e9shumanisation de nos rapports \u00e0 la technologie, nous la retrouvons forc\u00e9ment aussi dans l\u2019\u00e9cole, qui est \u00e0 l\u2019image de la soci\u00e9t\u00e9 dont elle est issue et qu\u2019elle sert. La technologie n\u2019y est pr\u00e9sente que dans la mesure o\u00f9 elle r\u00e9pond aux stricts besoins d\u2019une formation sp\u00e9cialis\u00e9e (dans l\u2019enseignement qualifiant) ou \u00e0 l\u2019adaptation du producteur et du consommateur aux \u00e9volutions du march\u00e9.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 quelques timides tentatives d\u2019introduction de cours de technologie pour tous, le rapport scolaire \u00e0 la technique a \u00e9t\u00e9 souvent r\u00e9duit \u00e0 la ma\u00eetrise passive des outils et confin\u00e9 dans des fili\u00e8res de rel\u00e9gation. Ainsi, l\u2019acte productif se trouve stigmatis\u00e9 comme \u00abvulgaire\u00bb, r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux qui n\u2019auront pas r\u00e9ussi dans les fili\u00e8res r\u00e9put\u00e9es \u00abnobles\u00bb. Seules quelques \u00e9lites universitaires ont droit \u00e0 une formation de type \u00abpolytechnique\u00bb, essentiellement th\u00e9orique, mais qui permet aux futurs dirigeants de jeter un regard d\u2019ensemble sur les processus de production. Ils s\u2019en servent pour assurer leur domination de classe.<\/p>\n<p>L\u2019introduction des technologies de l\u2019information et de la communication (TIC) dans les \u00e9coles nous offre un exemple frappant des rapports de l\u2019\u00e9cole \u00e0 la technique. Vers la fin des ann\u00e9es 1980, quelques p\u00e9dagogues \u00e9clair\u00e9s avaient tent\u00e9 d\u2019introduire l\u2019ordinateur \u00e0 l\u2019\u00e9cole comme outil p\u00e9dagogique. Ils utilisaient par exemple des langages de programmation simples (Logo) pour d\u00e9velopper la capacit\u00e9 d\u2019analyse et d\u2019abstraction des \u00e9l\u00e8ves. Ainsi, l\u2019\u00e9l\u00e8ve p\u00e9n\u00e9trait au c\u0153ur de cette technologie nouvelle\u00a0: il en appr\u00e9hendait l\u2019essence en comprenant ce que signifie le traitement automatis\u00e9 et programm\u00e9 de l\u2019information. Mais tr\u00e8s rapidement, surtout \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 90, ce louable objectif fut d\u00e9pass\u00e9 par un double enjeu \u00e9conomique des TIC scolaires. Premi\u00e8rement, si le march\u00e9 du travail regrettait bien s\u00fbr le manque d\u2019informaticiens, il r\u00e9clamait surtout des employ\u00e9s flexibles. Peu importe qu\u2019ils sachent programmer, du moment qu\u2019ils sachent utiliser un traitement de texte, un logiciel comptable et internet : chaque employ\u00e9 devenait ainsi un peu st\u00e9no, dactylo, op\u00e9rateur t\u00e9lex et comptable. Deuxi\u00e8mement, le march\u00e9 des TIC lui-m\u00eame repr\u00e9sentait un enjeu crucial\u00a0: c\u2019est l\u00e0 que les investisseurs des ann\u00e9es 1990 crurent trouver leur nouvel Eldorado. L\u2019\u00e9cole suivit le mouvement et la salle d\u2019informatique cessa bien vite d\u2019\u00eatre ce lieu de bouillonnement cr\u00e9atif o\u00f9 l\u2019on apprenait \u00e0 forger des outils logiciels, pour devenir un espace d\u2019initiation \u00e0 la culture Windows.?<\/p>\n<p><strong>6. Le capitalisme n\u2019a ni le besoin ni l\u2019envie d\u2019une formation polytechnique<\/strong><\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, les technologies de la production ont connu un d\u00e9veloppement extraordinaire. Parfois ces progr\u00e8s entra\u00eenent de nouveaux besoins en mati\u00e8re de qualifications de masse \u2014\u00a0dans l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et la m\u00e9canique aux ann\u00e9es 1900 \u00e0 1940 ou dans l\u2019\u00e9lectronique \u00e0 l\u2019\u00e9poque des Trente Glorieuses. Parfois, au contraire, ils tendent davantage \u00e0 induire une d\u00e9qualification du travail \u2014\u00a0avec le machinisme au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle ou avec les technologies de l\u2019information et de la communication aujourd\u2019hui. Il peut donc arriver, selon les \u00e9poques, les lieux, les secteurs, que le capitalisme lui-m\u00eame exprime le souhait d\u2019une formation technique plus d\u00e9velopp\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais jamais il ne s\u2019engage sur la voie d\u2019un v\u00e9ritable enseignement polytechnique, qu\u2019il juge inutile et dangereux. Inutile parce que les besoins \u00e0 court terme en formation technique ont toujours \u00e9t\u00e9 des besoins en main d\u2019\u0153uvre sp\u00e9cialis\u00e9e (\u00e9lectriciens, m\u00e9caniciens, \u00e9lectroniciens&#8230;). A long terme, le capitalisme pourrait sans doute trouver son int\u00e9r\u00eat dans une formation plus polytechnique, mais l\u2019essence m\u00eame du capitalisme est de n\u2019envisager des d\u00e9cisions qu\u2019\u00e0 l\u2019horizon des perspectives de rendement \u00e0 court terme. Une formation polytechnique est \u00e9galement fondamentalement dangereuse pour le syst\u00e8me. C\u2019est le point que nous allons d\u00e9velopper longuement ci-dessous puisqu\u2019il constitue, par effet miroir, la raison m\u00eame de notre attachement \u00e0 l\u2019instruction polytechnique : elle ouvre \u00e0 la compr\u00e9hension du monde, parce qu\u2019elle \u00e9claire l\u2019influence des \u00e9volutions techniques sur les \u00e9volutions de soci\u00e9t\u00e9; elle sensibilise les jeunes aux dangers potentiels de l\u2019innovation technique et d\u00e9veloppe leur sens critique \u00e0 cet \u00e9gard; elle d\u00e9veloppe la capacit\u00e9 de comprendre et de cr\u00e9er des objets techniques; elle est enfin un \u00e9l\u00e9ment essentiel de socialisation.<\/p>\n<h2>Buts et moyens de l\u2019instruction polytechnique<\/h2>\n<p><strong>1. L\u2019instruction polytechnique se situe \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la formation technique ou professionnelle pr\u00e9cocement sp\u00e9cialis\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019instruction polytechnique, \u00e9l\u00e9ment essentiel de notre projet d\u2019\u00e9cole commune, se trouve \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la vision \u00e9triqu\u00e9e et marchande de la formation technique ou professionnelle dans l\u2019\u00e9cole actuelle. Loin de tomber dans la sp\u00e9cialisation \u00e9troite, l\u2019instruction polytechnique doit embrasser les principes g\u00e9n\u00e9raux de tous les processus de production, leurs bases scientifiques et, en m\u00eame temps, initier les enfants et les adolescents au maniement d\u2019une grande vari\u00e9t\u00e9 d\u2019instruments de travail. Il s\u2019agit donc d\u2019apporter une compr\u00e9hension \u00e0 la fois th\u00e9orique et pratique de la production dans son ensemble, et ainsi contribuer \u00e0 l\u2019intelligence de la vie sociale.<br \/>\nComme le disait Anatole Lounatcharski : \u00ab\u00a0\u00e0 la diff\u00e9rence de l&#8217;enseignement technique, o\u00f9 il ne s&#8217;agit que de faire d&#8217;un homme un bon ouvrier, nous entendons (l\u2019instruction polytechnique) comme faisant partie de l&#8217;instruction g\u00e9n\u00e9rale. Il ne s&#8217;agit pas de former un bon tourneur ou un bon ouvrier du textile, mais d&#8217;apprendre \u00e0 l&#8217;homme \u00e0 conna\u00eetre le travail.\u00bb [[Lounatcharski, A.V., La philosophie de l&#8217;\u00e9cole et la r\u00e9volution, in Lounatcharski, A.V., 1984. \u00c0 propos de l&#8217;\u00e9ducation:articles et discours, Ed. du Progr\u00e8s. p 157.]]<\/p>\n<p>Ainsi pens\u00e9e, l\u2019instruction polytechnique est profond\u00e9ment humaniste : il s\u2019agit de r\u00e9concilier l\u2019homme (producteur, consommateur) avec l\u2019homme (cr\u00e9ateur). Elle est aussi r\u00e9volutionnaire, car elle mine les bases id\u00e9ologiques de la division sociale du travail, largement fond\u00e9e sur la division des connaissances.<\/p>\n<p><strong>2. L\u2019instruction polytechnique \u00e9claire les influences entre les \u00e9volutions techniques et les changements sociaux, \u00e9conomiques, culturels<\/strong><\/p>\n<p>Il est impossible de comprendre le monde \u00e9conomique et social sans comprendre l\u2019acte productif qui est la source de toute richesse et donc sans comprendre les rapports techniques de production dont l\u2019\u00e9volution gouverne les contradictions sociales et politiques. Celui qui n\u2019a aucune id\u00e9e de ce qu\u2019est l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, de ce qu\u2019est l\u2019agriculture, de ce qu\u2019est l\u2019informatique, de ce qu\u2019est un moteur \u00e0 explosion, de la fa\u00e7on dont ces techniques sont cr\u00e9\u00e9es, produites, utilis\u00e9es, des rapports qu\u2019elles d\u00e9terminent entre les machines, entre l\u2019homme et la machine&#8230; ne peut avoir qu\u2019une id\u00e9e tr\u00e8s partielle et d\u00e9form\u00e9e des rapports qui s\u2019\u00e9tablissent entre ces hommes et comment ces rapports sont devenus ce qu\u2019ils sont.<\/p>\n<p>Comprendre comment fonctionne concr\u00e8tement la production permet de d\u00e9truire l\u2019id\u00e9e selon laquelle l\u2019argent \u00abfructifie\u00bb tout seul, sans travail, qu\u2019il n\u2019y aurait plus besoin de travail pour produire de la richesse. Comprendre la technologie, cela permet de comprendre la signification concr\u00e8te des rapports de production, et donc en d\u00e9finitive du capitalisme, cela permet aussi de comprendre les contradictions de ce syst\u00e8me, donc les forces et les conditions mat\u00e9rielles qui permettent de le d\u00e9passer.<\/p>\n<p>L\u2019homme est un producteur de techniques, mais la soci\u00e9t\u00e9 humaine est un produit de la technique. Car l\u2019\u00e9volution des forces productives \u2014\u00a0les techniques, les connaissances, les rapports techniques de production \u2014 d\u00e9termine tr\u00e8s largement l\u2019\u00e9volution des rapports sociaux entre les hommes. La \u00abr\u00e9volution n\u00e9olithique\u00bb ne peut s\u2019expliquer sans \u00e9voquer l\u2019agriculture et l\u2019\u00e9levage. De m\u00eame, on ne saurait comprendre le XIXe si\u00e8cle sans comprendre les bouleversements qu\u2019y ont apport\u00e9 la vapeur et la machine. Quant \u00e0 l\u2019\u00e9poque actuelle, qui oserait en d\u00e9crire les mutations sans \u00e9voquer l\u2019ordinateur, les t\u00e9l\u00e9communications et la bio-ing\u00e9nierie\u00a0? La formation polytechnique devra permettre au futur citoyen de saisir le r\u00f4le historique de la technologie dans les changements de soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de comprendre ce qui, en derni\u00e8re instance, d\u00e9termine l\u2019orientation de l\u2019\u00e9volution historique.<\/p>\n<p><strong>3. L\u2019instruction polytechnique informe et sensibilise les jeunes par rapport aux dangers potentiels de certaines technologies. Elle aiguise leur sens critique par rapport \u00e0 la surconsommation de technologies<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019instruction polytechnique permet de conscientiser les jeunes et de les doter des connaissances n\u00e9cessaires par rapport aux enjeux environnementaux, sociaux et culturels des choix technologiques. Elle leur fait comprendre l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une croissance illimit\u00e9e de la production de biens mat\u00e9riels en montrant les limites physiques et environnementales de cette croissance. Elle permet d\u2019ouvrir les yeux sur les contradictions fatales d\u2019un syst\u00e8me \u00e9conomique fond\u00e9 sur l\u2019accumulation, donc sur la croissance.<\/p>\n<p>L\u2019instruction polytechnique permet de d\u00e9mystifier le f\u00e9tichisme technologique ambiant : une technologie comprise, ma\u00eetris\u00e9e, perdra de son attrait comme pur objet de consommation; l\u2019instruction polytechnique tend \u00e0 remplacer le fallacieux bonheur de l\u2019acheteur de gadgets techniques par le vrai bonheur de l\u2019homme cr\u00e9ateur d\u2019outils.<\/p>\n<p>L\u2019instruction polytechnique constitue aussi une forme de \u00absocialisation technologique\u00bb : \u00eatre pr\u00eat \u00e0 affronter ou c\u00f4toyer des techniques avanc\u00e9es dans la vie quotidienne (\u00e9lectricit\u00e9, soins de sant\u00e9, cuisine&#8230;) et \u00eatre \u00e9duqu\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard (\u00e9conomies d\u2019\u00e9nergie, impact environnemental, alimentation saine, dangers potentiels, etc.). Elle donne ainsi une assise cognitive solide \u00e0 certaines des vagues et creuses \u00abcomp\u00e9tences\u00bb qui fleurissent aujourd\u2019hui dans les programmes.<\/p>\n<p><strong>4. L\u2019instruction polytechnique devra d\u00e9velopper la capacit\u00e9 de comprendre et l\u2019art de concevoir des techniques nouvelles<\/strong><\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019acqu\u00e9rir un regard d\u2019ensemble et rigoureux sur les techniques fondamentales de la production industrielle moderne, sur celles de notre vie quotidienne et sur leurs bases scientifiques : technologies de la construction, production d\u2019\u00e9nergie, chimie et biochimie, \u00e9lectricit\u00e9, travail du bois, processus industriels, agriculture, m\u00e9canique, \u00e9lectronique, robotique, soins de sant\u00e9, automatismes, informatique, techniques de communication&#8230;<\/p>\n<p>Il s\u2019agit aussi d\u2019apprendre et d\u2019exercer des savoirs essentiels pour la conception technique ou la compr\u00e9hension de la technologie : concevoir un projet technologique et le d\u00e9crire, lire et dessiner un plan, planifier une r\u00e9alisation, r\u00e9soudre des difficult\u00e9s, tenir compte de contraintes mat\u00e9rielles, environnementales, budg\u00e9taires, esth\u00e9tiques ; d\u00e9velopper le sens pratique et la dext\u00e9rit\u00e9 manuelle.<\/p>\n<p><strong>5. L\u2019instruction polytechnique devra faire participer les jeunes \u00e0 des pratiques de production, \u00e0 la mise en \u0153uvre r\u00e9elle de processus techniques et d\u2019outils vari\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019instruction polytechnique ne peut pas \u00eatre seulement th\u00e9orique. L\u2019enfant doit apprendre concr\u00e8tement ce qu\u2019est le travail productif. Il faut \u00abtoucher\u00bb les objets, il faut manipuler et fabriquer des outils, il faut planifier et organiser le travail, il faut dessiner des plans, il faut \u00e9valuer les dangers, les contraintes, estimer des marges d\u2019erreur&#8230; Nous soulignons donc la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une \u00e9troite liaison entre la formation th\u00e9orique et un travail effectivement productif.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est n\u00e9cessaire que l&#8217;enseignement soit reli\u00e9 \u00e0 la production mat\u00e9rielle\u00bb explique Th\u00e9o Dietrich dans son ouvrage de synth\u00e8se sur la p\u00e9dagogie socialiste. \u00abL&#8217;association de l&#8217;enseignement au travail productif (&#8230;) ne peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e par la simple transmission de connaissances techniques, par exemple dans l&#8217;enseignement des sciences de la nature, mais uniquement par la participation au proc\u00e8s de production sociale. Ce n&#8217;est qu&#8217;ainsi que le travailleur peut (&#8230;) devenir universel du point de vue social (&#8230;) Puisque l&#8217;homme s&#8217;est arrach\u00e9 au r\u00e8gne animal par le travail, puisque la formation de l&#8217;homme se fait par le travail, il ne peut y avoir de formation sans travail, ni inversement de travail sans formation\u00a0\u00bb. [[Dietrich, T., 1973. La P\u00e9dagogie socialiste: fondements et conception, F. Maspero., p 48.]]<\/p>\n<p>Ce travail productif des \u00e9l\u00e8ves est un important vecteur de socialisation. L\u2019enfant ou l\u2019adolescent comprennent vite la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une collaboration efficace, bien organis\u00e9e, d\u2019une planification du travail, pour venir \u00e0 bout d\u2019un projet socialement utile. [[Ceci constitue l\u2019autre aspect du travail dans sa forme capitaliste : l\u2019entreprise capitaliste opprime, ali\u00e8ne et exploite le travailleur, mais elle organise et forge aussi la discipline des travailleurs, les transformant ainsi en ce que Marx appelait les \u00abfossoyeurs\u00bb du Capital.]]<\/p>\n<h2>D\u00e9velopper l\u2019\u00e9cole polytechnique autour de trois axes<\/h2>\n<p>Il ne saurait \u00eatre question de saupoudrer un peu de technologie et de travail manuel dans les programmes et dans le syst\u00e8me d\u2019enseignement existants. On ne ferait alors gu\u00e8re plus que d\u00e9velopper quelques comp\u00e9tences de flexibilit\u00e9 et d\u2019adaptabilit\u00e9 aux mutations techniques. Ce faisant, nous ne r\u00e9aliserions, ni m\u00eame n\u2019approcherions, aucun des objectifs formul\u00e9s plus haut, nous jouerions probablement m\u00eame le jeu de ceux qui souhaitent avant tout adapter plus \u00e9troitement l\u2019enseignement aux attentes patronales.<\/p>\n<p>Il ne saurait davantage \u00eatre question de pr\u00eater le flanc au discours actuel sur la \u00abrevalorisation\u00bb des fili\u00e8res qualifiantes. Il a \u00e9t\u00e9 indiqu\u00e9 \u00e0 suffisance, plus haut, combien l\u2019esprit de la formation polytechnique est \u00e9tranger aux \u00e9troites et pr\u00e9coces sp\u00e9cialisations de notre enseignement professionnel et technique.<br \/>\nNous plaidons pour une instruction polytechnique se d\u00e9veloppant autour de plusieurs axes\u00a0:<\/p>\n<ol>\n<li>Les ateliers scolaires et le travail productif \u00e0 l\u2019\u00e9cole, d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019enseignement.<\/li>\n<li>L\u2019instruction polytechnique th\u00e9orique, \u00e0 partir de 11 ans et la d\u00e9couverte du monde de la production<\/li>\n<li>La d\u00e9couverte passive et active du monde de la production<\/li>\n<\/ol>\n<p><strong>1. D\u00e9velopper des ateliers scolaires<\/strong><\/p>\n<p>La cr\u00e9ation d\u2019ateliers scolaires r\u00e9pondrait au double objectif de favoriser une p\u00e9dagogie constructiviste, fond\u00e9e sur le travail, et de d\u00e9velopper des connaissances et des aptitudes techniques chez les enfants. Il faut, pour ces deux objectifs, que les \u00e9l\u00e8ves aient acc\u00e8s, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9cole, \u00e0 des ateliers de conception et de production technologique dans une grande vari\u00e9t\u00e9 de domaines, comme : menuiserie, m\u00e9canique, soudure, plomberie, construction, ma\u00e7onnerie, plafonnage, peinture de b\u00e2timents, \u00e9lectricit\u00e9, \u00e9lectronique, petit bricolage, d\u00e9coration, coupe et couture, informatique, imprimerie, production vid\u00e9o, serres, jardins, poulailler, porcherie, cuisine, peinture et sculpture, studio de musique&#8230;<\/p>\n<p>Freinet : \u00ab Par l&#8217;outil, l&#8217;\u00eatre humain acc\u00e9l\u00e8re la construction de son propre \u00e9chafaudage, il franchit \u00e0 une allure acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e les \u00e9tapes de sa croissance, il cr\u00e9e lui-m\u00eame, il construit, il s&#8217;\u00e9l\u00e8ve tel un dieu qui ne voit aucune limite \u00e0 son ascension (&#8230;) Nous avons dans l&#8217;outil, et dans le travail, l&#8217;\u00e9l\u00e9ment essentiel de l&#8217;\u00e9ducation \u00bb. [[Freinet, E., op cit, p 123]]<\/p>\n<p><strong>2. Ces ateliers scolaires r\u00e9pondent \u00e9galement \u00e0 des objectifs p\u00e9dagogiques plus g\u00e9n\u00e9raux : construction et d\u00e9couverte de savoirs \u00e0 travers un processus de travail, d\u00e9veloppement du sens pratique, motivation, \u00e9cole ouverte&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Le travail dans les ateliers scolaires aurait lieu aussi bien durant les heures de \u00abcours ordinaires\u00bb (\u00e9ducation et instruction par le travail, dans la meilleure tradition de la p\u00e9dagogie constructiviste) qu\u2019en dehors (formation polytechnique, par exemple l\u2019apr\u00e8s-midi). Ces ateliers seraient au c\u0153ur de notre vision d\u2019\u00e9cole \u00abouverte\u00bb. C\u2019est l\u00e0 que prendraient corps les projets collectifs par lesquels l\u2019\u00e9cole devient plus qu\u2019une \u00e9cole : un lieu de vie. Imaginons la pr\u00e9paration d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre pour une f\u00eate scolaire : il faut lire des textes, en faire une s\u00e9lection, apprendre et comprendre ces textes, discuter et exercer le jeu des personnages, \u00e9tablir une division du travail, imaginer, dessiner, d\u00e9couper, assembler les d\u00e9cors et les costumes, concevoir l\u2019\u00e9clairage, fabriquer une estrade, des rideaux, des si\u00e8ges, r\u00e9diger et imprimer une invitation ou une affiche, enregistrer la pi\u00e8ce en vid\u00e9o en veillant \u00e0 la qualit\u00e9 du son, des prises de vue, etc. Les b\u00e9n\u00e9fices p\u00e9dagogiques et \u00e9ducatifs sont innombrables : une multitude de technologies devront \u00eatre mobilis\u00e9es; le travail collectif des \u00e9l\u00e8ves est ainsi le support et le moteur de nombreuses d\u00e9couvertes th\u00e9oriques et pratiques; les enfants comprennent l\u2019importance et la difficult\u00e9 de la coop\u00e9ration dans un processus de production (ici artistique, mais on pourrait d\u00e9velopper la m\u00eame chose sur n\u2019importe quelle autre projet); enfin, un tel projet canalise l\u2019\u00e9nergie des enfants, les r\u00e9concilie avec l\u2019\u00e9cole et les apprentissages, les ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9cole le mercredi apr\u00e8s-midi, le week-end.<\/p>\n<p><strong>3. Cours th\u00e9oriques de technologie<\/strong><\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de la pratique et, tant que faire se peut, en lien avec elle, il faut de v\u00e9ritables cours th\u00e9oriques. Pas question de ces pr\u00e9tendus cours de technologie o\u00f9 l\u2019enfant \u00ab\u00e9tudie\u00bb pendant une ann\u00e9e le fonctionnement de la sonnette \u00e9lectrique&#8230; Au terme de sa scolarit\u00e9, l\u2019\u00e9l\u00e8ve devra vraiment savoir la diff\u00e9rence entre un moteur \u00e9lectrique et un moteur \u00e0 explosion, il devra comprendre comment on produit de l\u2019\u00e9nergie et avec quel rendement, il devra avoir une vue claire sur les m\u00e9thodes de production agricole, etc.<br \/>\nLes contenus d\u2019une formation polytechnique th\u00e9orique peuvent \u00eatre grossi\u00e8rement syst\u00e9matis\u00e9s ainsi :<\/p>\n<ul>\n<li>techniques de construction (ma\u00e7onnerie, constructions m\u00e9talliques, travail du bois)<\/li>\n<li>transport, m\u00e9canique, \u00e9lectrom\u00e9canique, \u00e9lectricit\u00e9 et \u00e9lectronique<\/li>\n<li>\u00e9nergie (production, transformation)<\/li>\n<li>chimie (\u00e9tude des mat\u00e9riaux, \u00e9tude de processus)<\/li>\n<li>agriculture<\/li>\n<li>\u00e9levage et bio-ing\u00e9nierie<\/li>\n<li>informatique (programmation, techniques de communication)<\/li>\n<li>robotique (automatismes, processus industriels)<\/li>\n<li>organisation du travail, conception (d\u00e9veloppement, planification, dessin industriel).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Bien entendu, cette liste devra \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9e et coul\u00e9e en programmes pr\u00e9cis.<\/p>\n<p>La formation polytechnique th\u00e9orique passera aussi par l\u2019int\u00e9gration de la dimension technologique dans d\u2019autres disciplines : g\u00e9ographie, \u00e9conomie, histoire, sciences et math\u00e9matiques.<\/p>\n<p><strong>4. Visites d\u2019usines, de fermes, de services<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui les \u00e9coles organisent beaucoup de visites \u00e0 caract\u00e8re historique, culturel, artistique et scientifique. C\u2019est une excellente chose. Nous proposons qu\u2019il y ait aussi de la place pour quelques visites chaque ann\u00e9e sur des lieux o\u00f9 l\u2019on travaille, o\u00f9 l\u2019on produit. Afin d\u2019ouvrir les yeux des jeunes sur l\u2019extraordinaire vari\u00e9t\u00e9 des technologies mises en \u0153uvre, technologies qui pourront ensuite \u00eatre approfondies dans le cadre des cours th\u00e9oriques. Afin aussi de les confronter aux conditions de travail, au rythme du travail, aux dangers de la production et aux relations sociales en entreprise.<\/p>\n<p><strong>5. Participation au travail productif<\/strong><\/p>\n<p>Mais \u00e0 partir d\u2019un certain \u00e2ge, il faut aller plus loin que les seules visites passives. Les jeunes adolescents devraient pouvoir \u00eatre confront\u00e9s \u00abpour de vrai\u00bb au travail productif. Nous sommes favorables \u00e0 une loi contraignant les entreprises priv\u00e9es ainsi que les entreprises et services publics \u00e0 offrir de tels postes de stage, en nombre proportionnel \u00e0 leur taille et sous le contr\u00f4le des organes de concertation (CE, CPPT dans le priv\u00e9) et\/ou des d\u00e9l\u00e9gations syndicales. Il leur appartiendra notamment de chercher des formes appropri\u00e9es, tenant compte de contraintes de s\u00e9curit\u00e9 sp\u00e9cifiques et emp\u00eachant que ces stages ne se transforment en exploitation de main d\u2019\u0153uvre gratuite. Afin de fixer les id\u00e9es, si l\u2019on veut que les jeunes de 12 \u00e0 15 ans puissent tous b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une demie journ\u00e9e de stage par semaine, il faut pr\u00e9voir \u00e0 peu pr\u00e8s un poste de stagiaire(s) pour 40 travailleurs.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 15 ans, donc aussi longtemps que les \u00e9l\u00e8ves poursuivront le tronc commun que nous appelons de nos v\u0153ux, ces \u00abimmersions\u00bb en milieu professionnel devront \u00eatre vari\u00e9es. Il ne s\u2019agit pas d\u2019acqu\u00e9rir une sp\u00e9cialisation, mais de d\u00e9velopper un regard g\u00e9n\u00e9ral, tr\u00e8s vaste, sur le monde de la production.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 15 ans ce type d\u2019initiatives devra \u00eatre poursuivi, mais alors avec une forme progressivement plus sp\u00e9cialis\u00e9e, en fonction de l\u2019orientation d\u2019\u00e9tude choisie par le jeune.<\/p>\n<p>A l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9cole, il faudra pr\u00e9voir des postes nouveaux de ma\u00eetres de stage, qui pourront organiser et contr\u00f4ler le bon fonctionnement de cette insertion dans le monde du travail.<\/p>\n<p>Outre l\u2019\u00e9tude de la production et des techniques de production, outre l\u2019acquisition de savoir-faire et la d\u00e9couverte des contraintes comportementales du travail, il s\u2019agit aussi de former les jeunes sur l\u2019importance des organisations repr\u00e9sentatives des travailleurs et des diverses formes de collaboration et de solidarit\u00e9 entre travailleurs.<\/p>\n<p><strong>6. Cette mise en \u0153uvre de l\u2019enseignement polytechnique est ins\u00e9parable du reste de notre vision de l\u2019\u00e9ducation<\/strong><\/p>\n<p>Comme on l\u2019aura compris \u00e0 la lecture des points pr\u00e9c\u00e9dents, la mise en \u0153uvre de ce projet d\u2019enseignement polytechnique est ins\u00e9parable de notre programme g\u00e9n\u00e9ral de r\u00e9forme de l\u2019enseignement. Il n\u2019est pas question de laisser le monde patronal se servir de notre discours sur l\u2019enseignement polytechnique pour favoriser la pr\u00e9paration des jeunes \u00e0 une orientation pr\u00e9coce vers les fili\u00e8res techniques ou professionnelles. Nous voulons au contraire une prolongation de la formation commune, donc un renforcement de la formation g\u00e9n\u00e9rale, au d\u00e9triment des sp\u00e9cialisations pr\u00e9coces. De m\u00eame, ce projet de formation polytechnique est \u00e9videmment irr\u00e9alisable sans une ouverture de l\u2019\u00e9cole sur son environnement, un r\u00e9am\u00e9nagement des rythmes scolaires, une grande libert\u00e9 p\u00e9dagogique dans le chef des enseignants, une prolongation du temps d\u2019\u00e9cole (activit\u00e9s du mercredi apr\u00e8s-midi, activit\u00e9s du week-end). Il n\u00e9cessite aussi, in\u00e9vitablement, un important renforcement des effectifs de professeurs, \u00e9ducateurs et autres personnels sp\u00e9cialis\u00e9s, la mise \u00e0 disposition de mat\u00e9riels et de locaux \u00e9quip\u00e9s et donc un refinancement consid\u00e9rable de l\u2019enseignement.<\/p>\n<p>Tous ces points figurent, de fa\u00e7on d\u00e9taill\u00e9e et argument\u00e9e, dans le programme en dix points de l\u2019Aped, intitul\u00e9 : <a href=\"\/APED\/CM?p=558\">\u00abVers l\u2019\u00e9cole commune\u00bb<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;enseignement polytechnique tourne le dos aussi bien \u00e0 l&#8217;enseignement g\u00e9n\u00e9ral actuel, qui ignore et m\u00e9prise l&#8217;acte productif, qu&#8217;\u00e0 l&#8217;enseignement professionnel pr\u00e9coce, qui enferme le jeune dans une sp\u00e9cialisation \u00e9troite. L&#8217;enseignement polytechnique vise \u00e0 r\u00e9concilier l&#8217;homme consommateur et producteur avec l&#8217;homme cr\u00e9ateur d&#8217;outils. <strong>Nico Hirtt<\/strong><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":1886,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-1888","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1888","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1888"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1888\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1886"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1888"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1888"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1888"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}