{"id":1862,"date":"2011-12-11T18:20:30","date_gmt":"2011-12-11T17:20:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=1862"},"modified":"2017-02-20T12:35:34","modified_gmt":"2017-02-20T11:35:34","slug":"a-quels-enfants-laisserons-nous-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2011\/12\/11\/a-quels-enfants-laisserons-nous-le-monde\/","title":{"rendered":"\u00c0 quels enfants laisserons-nous le monde ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\u00ab \u00c0 quels enfants laisserons-nous le monde ? \u00bb Cette question est celle que Jean-Claude Mich\u00e9a d\u00e9plie chirurgicalement devant nous, dans son ouvrage :<em> L\u2019enseignement de l\u2019ignorance et ses conditions modernes<\/em>. De prime abord, son interrogation peut para\u00eetre simplement dubitative, ou perplexe, voire l\u00e9g\u00e8rement inqui\u00e9t\u00e9e ? En fait, la question est redoutable, vertigineuse pour qui regarde attentivement.<\/p>\n<p>Que peut-on y voir, justement, si on regarde bien ? En fait, elle contient une sombre affirmation : si nous poursuivons dans le sens o\u00f9 nous sommes actuellement engag\u00e9s, nous allons bel et bien confier le monde \u00e0 des <em>enfants<\/em>. \u00c0 l\u2019horizon, semble en effet se pr\u00e9parer<em> l\u2019ach\u00e8vement d\u2019une humanit\u00e9 d\u00e9sormais sans adultes<\/em>. Mich\u00e9a pr\u00e9vient : devant nos yeux se met en place l\u2019av\u00e8nement d\u2019une nouvelle civilisation (occidentale[[Si, depuis le 11 septembre 2001, \u00ab Nous sommes tous Am\u00e9ricains \u00bb (comme le titrait un journal fran\u00e7ais au lendemain des attaques du World Trade Center), ce qu\u2019on appelle l\u2019Occident n\u2019est par ailleurs plus ici question de fronti\u00e8res, mais celle d\u2019un certain rapport au monde \u2013 rapport prom\u00e9th\u00e9en, &#8220;cannibale&#8221; ? \u2013 auquel, aujourd\u2019hui, peu de cultures \u00e9chappent. Par occidentalisation du monde, il faudrait peut-\u00eatre entendre fa\u00e7onnement d\u2019une <em>monoculture par cannibalisme culturel<\/em>. Claude L\u00e9vi-Strauss \u00e9crivait dans ce sens : \u00ab L\u2019humanit\u00e9 s\u2019installe dans la monoculture ; elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que le plat \u00bb, cit\u00e9 par William Bourton dans <em>Le Soir <\/em>du lundi 24 ao\u00fbt 2009, p. 18. Cela dit, afin de ne pas tomber nous-m\u00eames dans les travers de la pens\u00e9e unique point\u00e9e ici du doigt, on peut lire <em>Et si la mondialisation n\u2019\u00e9tait qu\u2019un mythe ? <\/em>in <em>Le Courrier International<\/em>, n\u00b01070, du 5 au 11 mai 2011, p. 36.]]), toute enti\u00e8re habit\u00e9e \u2013 et dirig\u00e9e &#8211; par des enfants.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce \u00e0 dire ? Faisons un rapide d\u00e9tour. Christian Arnsperger d\u00e9finit ainsi la d\u00e9marche critique : \u00ab la critique est une mani\u00e8re de penser qui tente de d\u00e9couvrir sous la marche visible et apparente du monde, les ressorts dissimul\u00e9s qui y sont r\u00e9ellement agissants \u00bb[[ARNSPERGER (Christian), <em>Critique de l\u2019existence capitaliste. Pour une \u00e9thique existentielle de l\u2019\u00e9conomie<\/em>, Paris, \u00c9ditions du Cerf, 2005, p. 39. (Collection <em>La nuit surveill\u00e9e<\/em>).]]. Et d\u2019ajouter, \u00e0 propos de la n\u00e9cessit\u00e9 philosophique de l\u2019existence : \u00ab La philosophie est une mani\u00e8re de vivre, une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre en interrogeant ce que l\u2019on est ; philosopher s\u00e9rieusement, c\u2019est accompagner et modifier \u00e0 travers la r\u00e9flexion le d\u00e9roulement de son existence \u00bb[[<em>Ibidem<\/em>, p. 14.]]. En d\u2019autres mots, pour Arnsperger, il s\u2019agit bien de se rendre capable, personnellement et collectivement, d\u2019assumer h\u00e9ro\u00efquement sa finitude pour ne pas entra\u00eener le monde (et autrui) dans une gestion n\u00e9vrotique, c\u2019est-\u00e0-dire ali\u00e9nante et destructrice.<\/p>\n<p>Or, c\u2019est tr\u00e8s s\u00e9rieusement que Mich\u00e9a nous annonce, pour bient\u00f4t, une civilisation (et pas simplement un \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb) d\u2019adulescents : adultes embaum\u00e9s vivants dans une sorte d\u2019enfance artificielle, incapables \u00e0 jamais de discernement critique, vid\u00e9s d\u2019une mani\u00e8re propre de vivre parce que devenus indiff\u00e9rents au plaisir d\u2019interroger personnellement le sens et \u00e0 l\u2019enthousiasme de l\u2019\u00e9toffer dans la r\u00e9ciprocit\u00e9. Culture d\u2019adulescents, donc, obs\u00e9d\u00e9e par la primaut\u00e9 absolue \u2013 mais illusoire &#8211; du \u00ab soi \u00bb et qui croit de tout son c\u0153ur, et sans tr\u00eave, qu\u2019il s\u2019agit de combler le D\u00e9sir[[\u00ab Par cons\u00e9quent, dans une perspective th\u00e9rapeutique, la sant\u00e9 fondamentale de l\u2019homme r\u00e9side non pas dans la capacit\u00e9 \u00e0 se combler mais, au contraire, dans la capacit\u00e9 \u00e0 renoncer \u00e0 la pl\u00e9nitude imaginaire \u00bb, <em>in <\/em>Arnsperger, <em>Ibidem<\/em>, p. 174.]], peu importe le prix\u2026<\/p>\n<p>Dans sa version soft, cela donne : \u00ab L\u2019homme occidental ne croit plus \u00e0 rien, sinon qu\u2019il pourra bient\u00f4t avoir un t\u00e9l\u00e9viseur haute d\u00e9finition \u00bb[[Cornelius Castoriadis, cit\u00e9 dans LATOUCHE (Serge), <em>Le pari de la d\u00e9croissance<\/em>, Paris, Fayard, 2006, p. 130. \u00ab Que le phonographe diffuse de la propagande politique ou des messages publicitaires, l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0. Ce qui est plus pr\u00e9occupant, c\u2019est que son bruit permanent recouvre les sons de la vie ordinaire \u00bb, dans B\u00c9GOUT (Bruce), <em>De la d\u00e9cence ordinaire<\/em>, \u00c9ditions Allia, 2008, p. 122. Ainsi le t\u00e9l\u00e9viseur haute d\u00e9finition, dont le culte stigmatise la \u00ab d\u00e9sorientation anthropologique \u00bb qui s\u2019installe \u2013 l\u2019expression est de Bruce B\u00c9GOUT, <em>Ibidem<\/em>, p. 120.]]. Dans sa version pr\u00e9-explosive[[Pr\u00e9-explosive parce qu\u2019elle pourrait se g\u00e9n\u00e9raliser. Un monde \u00e0 la Mad Max.]], cela donne la <em>Caillera<\/em> explique Mich\u00e9a, c\u2019est-\u00e0-dire cette jeunesse des banlieues fran\u00e7aises (et d\u2019ailleurs) dont le mod\u00e8le anthropologique exclusif est celui du chacal, c\u2019est-\u00e0-dire de la loi du plus fort[[\u00c0 propos de la loi exclusive si ch\u00e8re \u00e0 l\u2019anarcho-capitalisme, lire aussi : DUFOUR (Dany-Robert), <em>L\u2019homme modifi\u00e9 par le lib\u00e9ralisme. De la r\u00e9duction des t\u00eates au changement des corps<\/em> in <em>Le Monde Diplomatique<\/em>, avril 2005, pp. 14-15.]]. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pourrait penser spontan\u00e9ment, la <em>Caillera<\/em> est peut-\u00eatre bien \u2013 en attendant &#8220;mieux&#8221;, c\u2019est-\u00e0-dire pire \u2013 l\u2019un des plus fameux aboutissements (populaires) de \u00ab l\u2019axiomatique de l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00bb[[MICH\u00c9A (Jean-Claude), <em>L\u2019enseignement de l\u2019ignorance et ses conditions modernes<\/em>, Paris, \u00c9ditions Climats, 2006, p. 73.]] divinis\u00e9 par l\u2019anarcho-capitalisme. Anthropologie capitaliste qui ne tend (l\u2019humain) que vers un seul but : l\u2019argent (ou l\u2019avoir et son accumulation compulsive), avec pour seul <em>modus operandi<\/em>, la transaction violente (ou cynique). Bruce B\u00e9gout \u00e9crit : \u00ab En effet, derri\u00e8re son apparence froide et technique de syst\u00e8me rationnel, le fascisme [ou tout r\u00e9gime totalitaire] repose essentiellement sur <em>la mobilisation permanente de sentiments archa\u00efques <\/em>[\u2026] \u00bb[[B\u00c9GOUT (Bruce), <em>Ibidem<\/em>, p. 94.]]. Ainsi donc le capitalisme.<\/p>\n<p>Cela dit, si la <em>Caillera <\/em>est effectivement un d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019omnipr\u00e9sente axiomatique de l\u2019int\u00e9r\u00eat, elle en reste cependant un \u00e9l\u00e9ment incontr\u00f4l\u00e9\/incontr\u00f4lable[[On pourrait ici parler de \u00ab g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e \u00bb.]] pour l\u2019anarcho-capitalisme qui, quant \u00e0 lui, vise en priorit\u00e9 les versions softs (mentionn\u00e9es plus haut) plus facilement dirigeables pour les vues du syst\u00e8me en place[[M\u00eame si, dans la mesure o\u00f9 on se place du point de vue du PIB, les deux sont n\u00e9cessaires \u00e0 la fameuse Croissance.]].<\/p>\n<p>C\u2019est ici qu\u2019intervient <em>l\u2019enseignement de l\u2019ignorance<\/em>. De quoi s\u2019agit-il ? Rien d\u2019autre que de programmer l\u2019inutilit\u00e9 des masses dont la logique lib\u00e9rale n\u2019a aucunement besoin, si ce n\u2019est comme \u00ab masse \u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment.<\/p>\n<p>Comment r\u00e9aliser ce programme qui tient d\u2019une anthropologie suicidaire ? En s\u2019attaquant \u00e0 la source : l\u2019enseignement. C\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019il faut inoculer l\u2019ignorance, ou ce que Debord appelle la \u00ab dissolution logique \u00bb[[Il y aurait ici beaucoup \u00e0 dire car il va de soi que l\u2019ignorance ne se construit pas seulement par la dissolution <em>logique<\/em> mais, en fait, par toute une s\u00e9rie de dissolutions connexes (culturelles, traditionnelles, chronologiques, sociales, familiales, psycho-affectives etc.) dont la dissolution <em>logique<\/em> n\u2019est qu\u2019un cha\u00eenon.]]. Dissolution qui a sa logique puisque, ainsi que l\u2019explique Mich\u00e9a, elle rend l\u2019illogisme structurel de l\u2019\u00e9l\u00e8ve politiquement utilisable[[MICH\u00c9A (Jean-Claude), <em>Ibidem<\/em>, p. 47. Ou, pour \u00eatre plus clair : l\u2019\u00e9l\u00e8ve est donc ici politiquement <em>dissout<\/em>.]] dans la mesure o\u00f9 elle sape les consciences personnelles en an\u00e9antissant toute consistance critique (d\u00e9finie plus haut)[[On pourrait ici prolonger la notion de \u00ab consistance critique \u00bb par l\u2019id\u00e9e orwellienne de \u00ab d\u00e9cence ordinaire \u00bb. La premi\u00e8re serait alors l\u2019expression intellectuelle de la seconde, ordinaire.]]. Il s\u2019agit bien ici de transformer l\u2019individu a-critique en \u00ab [\u2026] monade \u00e9go\u00efste, incapable de <em>donner<\/em>, de <em>recevoir<\/em> et de <em>rendre<\/em> \u00bb[[MICH\u00c9A (Jean-Claude), <em>L\u2019empire du moindre mal. Essai sur la civilisation lib\u00e9rale<\/em>, Cimats, 2007, p. 167.]]. Comme l\u2019\u00e9crit si bien Bruce B\u00e9gout : \u00ab Un \u00eatre sans monde est plus r\u00e9ceptif au pacte faustien qu\u2019une vie incarn\u00e9e. Une existence sans attaches adh\u00e8re plus facilement \u00e0 ce qui brise toute attache \u00bb[[B\u00c9GOUT (Bruce), <em>Ibidem<\/em>, p. 102.]].<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, l\u2019enseignement de l\u2019ignorance, cheval de Troie de la conscience critique, passe (depuis longtemps maintenant[[\u00c0 partir de 1988 en France, sous le magist\u00e8re de Lionel Jospin]]) par ce que Mich\u00e9a appelle les \u00ab utopies p\u00e9dagogiques \u00bb qui ont investi les programmes et la gestion des \u00e9tablissements depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es nonante. Sous couvert d\u2019une \u00e9galit\u00e9 des chances \u2013 mais devant quoi au juste ? -, ces sans-lieux p\u00e9dagogiques transforment m\u00e9ticuleusement les anciens temples de l\u2019\u00e9ducation des futurs adultes en \u00ab grands parcs d\u2019attractions scolaires \u00bb[[MICH\u00c9A (Jean-Claude), <em>Ibidem<\/em>, p. 50.]]. Ils consistent en l\u2019esprit de la consommation et du libre \u00e9change retranscrits en dispositions p\u00e9dagogiques, <em>no man\u2019s land<\/em> dans lequel l\u2019\u00e9cole ou le cours passent du statut d\u2019Institution \u00e0 l\u2019\u00e9tat de \u00ab produit \u00bb ; o\u00f9, dans l\u2019esprit des programmes, le corps professoral est insidieusement r\u00e9duit \u00e0 devenir un groupe d\u2019animateurs divertissants ; o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e8ve est consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab capital humain \u00bb et, dans cette optique, soigneusement assimil\u00e9 \u00e0 un \u00ab client \u00bb.<\/p>\n<p>Or, comme l\u2019\u00e9crit Mich\u00e9a : \u00ab Si l\u2019<em>\u00e9ducation<\/em> a un sens, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019offrir \u00e0 l\u2019enfant les moyens de d\u00e9passer cet \u00e9gocentrisme initial et d\u2019acqu\u00e9rir progressivement ce <em>sens des autres<\/em> qui repr\u00e9sente \u00e0 la fois le signe et la condition de toute autonomie v\u00e9ritable (ou, ce qui revient au m\u00eame, de toute <em>maturit\u00e9 <\/em>psychologique). C\u2019est alors seulement qu\u2019un \u00eatre humain devient capable de <em>tenir sa place<\/em> dans l\u2019ordre humain, autrement dit d\u2019entrer <em>\u00e0 son tour<\/em> dans les cha\u00eenes socialisantes du don et de la r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00bb [[MICH\u00c9A (Jean-Claude), <em>L\u2019empire du moindre mal. Essai sur la civilisation lib\u00e9rale<\/em>, p. 166.]].<\/p>\n<p>Mais voil\u00e0, ce capital humain, c\u2019est l\u2019Europe \u00e9conomique qui en a le plus besoin, nous dit Mich\u00e9a, afin de mener ce que d\u2019aucuns ont nomm\u00e9 \u00ab la guerre \u00e9conomique du XXIe si\u00e8cle \u00bb, guerre dont les individus atomis\u00e9s ne seront ni exactement les guerriers ni certainement les h\u00e9ros mais, sinistrement, la chair \u00e0 canon. Affreuse combinaison entre <em>1984 <\/em>d\u2019Orwell et <em>Le meilleur des mondes<\/em> d\u2019Huxley.<\/p>\n<p>Philippe Petit \u00e9crit cependant : \u00ab le formatage des individus se poursuivra et la gestion individualis\u00e9e talonnera les \u00e2mes, mais la tentative d\u2019arraisonner la subjectivit\u00e9 \u00e9chouera \u00bb[[Extrait cit\u00e9 dans LACROIX (Alexis), <em>La psychiatrie fran\u00e7aise perd la t\u00eate<\/em>, in <em>Le Magazine Litt\u00e9raire<\/em>, n\u00b0481, d\u00e9cembre 2008, p. 39.]]. Dans le m\u00eame sens, Latouche \u00e9crit : \u00ab [\u2026] nous devons aussi donner confiance \u00e0 nos enfants. Je pense qu\u2019il est impossible de coloniser totalement les esprits ; un peu de sens critique r\u00e9siste toujours. On croit que les gens sont compl\u00e8tement ali\u00e9n\u00e9s et domin\u00e9s (on parle m\u00eame de lavage de cerveau ou de bourrage de cr\u00e2ne), mais en r\u00e9alit\u00e9 ils ne le sont jamais totalement. On l\u2019a vu avec l\u2019exp\u00e9rience du socialisme en Russie. M\u00eame sous un r\u00e9gime totalitaire, il y a de la dissidence. Quand le moment est venu, elle r\u00e9ussit finalement \u00e0 triompher. Il n\u2019existe pas un instrument particulier pour entrer dans l\u2019univers mental des gens \u00bb [[LATOUCHE (Serge), <em>Ibidem<\/em>, Paris, Fayard, 2006, pp. 161-162. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9e encore, Bruce B\u00e9gout \u00e9crit de son c\u00f4t\u00e9 : \u00ab Car, m\u00eame s\u2019il n\u2019en tient aucun compte, il est peu vraisemblable qu\u2019un \u00c9tat totalitaire puisse abolir le sens commun [\u2026] Humili\u00e9, le sens de la d\u00e9cence ordinaire se r\u00e9fugie dans les interstices de la vie quotidienne. Il r\u00e9siste \u00e0 la falsification totale. Car, comme un noyau d\u2019existence, il est tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9truire \u00bb, dans B\u00c9GOUT (Bruce), <em>Ibidem<\/em>, p. 100.]]. Le d\u00e9bat reste donc ouvert. Heureusement.<\/p>\n<p>Jean-Pierre Dupuy pr\u00e9cise d\u2019ailleurs ceci, que : \u00ab [\u2026] lorsqu\u2019on annonce, <em>afin de l\u2019\u00e9viter<\/em>, qu\u2019une catastrophe est sur le chemin, cette annonce n\u2019a pas le statut d\u2019une pr\u00e9-vision, au sens strict du terme : elle ne pr\u00e9tend pas dire ce que sera l\u2019avenir, mais simplement ce qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 <em>si l\u2019on y avait pas pris garde<\/em> \u00bb[[DUPUY (Jean-Pierre), <em>Petite m\u00e9taphysique des tsunamis<\/em>, Seuil, 2005, p. 18. Cit\u00e9 aussi dans MICH\u00c9A (Jean-Claude), <em>L\u2019empire du moindre mal. Essai sur la civilisation lib\u00e9rale<\/em>, p. 204.]].<\/p>\n<p>Alors, pour finir, pourquoi lire Jean-Claude Mich\u00e9a ? En effet, ce n\u2019est pas lui faire affront de dire que ses th\u00e8ses sont bien connues d\u00e9sormais \u2013 en tout cas certainement des lecteurs de l\u2019Aped. Il existe d\u00e9j\u00e0 une litt\u00e9rature abondante dans ce sens. Peut-\u00eatre peut-on quand m\u00eame lire Mich\u00e9a pour au moins deux raisons, et nous terminerons l\u00e0-dessus.<br \/>\nD\u2019une part, parce que nous n\u2019aurons jamais fini de prendre du recul ou de la hauteur et de tenter des pas de c\u00f4t\u00e9 par rapport aux grands mouvements historiques dans lesquels nous sommes toujours d\u00e9j\u00e0 emport\u00e9s. Il s\u2019agit d\u00e8s lors d\u2019affiner sans cesse l\u2019analyse en la renouvelant, afin de faire \u0153uvre philosophique, c\u2019est-\u00e0-dire, ultimement \u0153uvre humaine : autrement dit, vivre en interrogeant ce que l\u2019on est, en vue d\u2019accompagner et de modifier ensemble, autant que faire se peut, le d\u00e9roulement de notre existence personnelle et collective, pour faire en sorte que chaque \u00eatre humain puisse simplement vivre.<br \/>\nD\u2019autre part, pour les penseurs (et acteurs) qui se veulent \u00ab progressistes \u00bb ou \u00ab modernistes \u00bb, il y a, \u00e0 bien entendre Mich\u00e9a, une r\u00e9flexion s\u00e9rieuse \u00e0 avoir, pr\u00e9cis\u00e9ment, sur le sens moderne de \u00ab la Gauche \u00bb dont ils se r\u00e9clament. En effet, si l\u2019enseignement de l\u2019ignorance est le cheval de Troie de la conscience critique, ce qu\u2019on persiste \u00e0 appeler la Gauche (jusque dans ses extr\u00eames[[Car le \u00ab mat\u00e9rialisme scientifique \u00bb (m\u00eame relift\u00e9) n\u2019est-il pas encore, apr\u00e8s tout, du \u00ab mat\u00e9rialisme \u00bb et sa \u00ab science \u00bb de l\u2019intellectualisme d\u2019\u00e9lites ?]]) est peut-\u00eatre bien aujourd\u2019hui le cheval de Troie de l\u2019enseignement de l\u2019ignorance et donc de l\u2019anthropologie impossible de l\u2019ultralib\u00e9ralisme. \u00c0 juste titre, Mich\u00e9a d\u00e9nonce une \u00ab psychologie contradictoire \u00bb de la Gauche qui, se revendiquant hyst\u00e9riquement du Progr\u00e8s et du Mouvement, finit par faire feu de tout bois, y compris de l\u2019esprit du capitalisme \u2013 parfois m\u00eame sans plus s\u2019en rendre compte.<br \/>\nIl n\u2019est d\u2019ailleurs pas anodin de trouver, tout r\u00e9cemment, une s\u00e9rie d\u2019articles sur le sens perdu \u2013 ou d\u00e9sorient\u00e9 &#8211; de la Gauche dans l\u2019un des derniers num\u00e9ros du <em>Courrier International[[<em>La gauche la plus b\u00eate du monde ?<\/em> in <em>Le Courrier International<\/em>, n\u00b01053, du 6 au 12 janvier 2011. Plus r\u00e9cemment encore, <em>Le Monde <\/em>du 19 octobre titrait, sous la plume de Michel Onfray, <em>Avec Fran\u00e7ois Hollande, les vaches lib\u00e9rales seront bien gard\u00e9es <\/em>: \u00ab Fran\u00e7ois Mitterrand n\u2019aura pas \u00e0 se retourner dans sa tombe. Fran\u00e7ois Fillon non plus, lui qui fit savoir il y a peu au Parlement socialiste, bel aveu, qu\u2019il esp\u00e9rait que ce parti resterait bien leur complice dans la gestion lib\u00e9rale de la France et saurait r\u00e9sister aux sir\u00e8nes &#8220;gauchistes&#8221; d\u2019Arnaud Montebourg \u00bb, p. 26.]]<\/em>. Aussi, m\u00eame si nous sommes loin de partager les perspectives finales des auteurs de <em>L\u2019Insurrection qui vient<\/em>, nous pouvons n\u00e9anmoins nous demander, avec eux et avec Mich\u00e9a, si la Gauche n\u2019est pas effectivement devenue l\u2019un de ces \u00ab mouroirs o\u00f9 viennent traditionnellement s\u2019\u00e9chouer tous les d\u00e9sirs de r\u00e9volutions \u00bb[[<em>L\u2019Insurrection qui vient<\/em>, Paris, \u00c9ditions La Fabrique, 2007, p. 88.]] ainsi que la <em>d\u00e9cence ordinaire<\/em>, dans le politiquement correct et la posture n\u00e9vrotique.<\/p>\n<p>\u00ab Derri\u00e8re la critique orwellienne des &#8220;hurluberlus&#8221; de gauche, v\u00e9g\u00e9tariens, buveurs de jus de fruits et porteurs de sandales, il faut toujours entendre le regret d\u2019une doctrine sociale coup\u00e9e de sa base vitale et quotidienne : le sens pratique des classes populaires.<br \/>\nLe socialisme n\u2019attire que les marginaux et les th\u00e9oriciens, mais pas les gens auxquels il est directement destin\u00e9, \u00e0 savoir le petit peuple. C\u2019est la raison pour laquelle il est urgent d\u2019entendre ces voix humbles, et de les prendre au s\u00e9rieux [\u2026] \u00bb[[B\u00c9GOUT (Bruce), <em>Ibidem<\/em>, p. 79.]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab \u00c0 quels enfants laisserons-nous le monde ? \u00bb Cette question est celle que Jean-Claude Mich\u00e9a d\u00e9plie chirurgicalement devant nous, dans son ouvrage :<em> L&#8217;enseignement de l&#8217;ignorance et ses conditions modernes<\/em>. De prime abord, son interrogation peut para\u00eetre simplement dubitative, ou perplexe, voire l\u00e9g\u00e8rement inqui\u00e9t\u00e9e ? En fait, la question est redoutable, vertigineuse pour qui regarde attentivement.<\/p>\n","protected":false},"author":6576,"featured_media":1861,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-1862","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1862","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6576"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1862"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1862\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1861"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1862"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1862"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1862"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}