{"id":1681,"date":"2010-12-31T18:17:08","date_gmt":"2010-12-31T17:17:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=1681"},"modified":"2021-11-27T23:35:02","modified_gmt":"2021-11-27T22:35:02","slug":"comment-la-commission-europeenne-a-impose-son-agenda-neoliberal-a-lecole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2010\/12\/31\/comment-la-commission-europeenne-a-impose-son-agenda-neoliberal-a-lecole\/","title":{"rendered":"Comment la Commission europ\u00e9enne a impos\u00e9 son agenda n\u00e9olib\u00e9ral \u00e0 l\u2019\u00e9cole"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong>La politique \u00e9ducative europ\u00e9enne actuelle ob\u00e9it au nouveau paradigme de <em>l\u2019\u00e9cole n\u00e9olib\u00e9rale<\/em>. Ce mod\u00e8le n\u2019est pas strictement europ\u00e9en, il est mondial, port\u00e9 par les grandes organisations \u00e9conomiques et financi\u00e8res internationales, relay\u00e9 par les \u00c9tats nationaux. Si l\u2019Europe innove peu en la mati\u00e8re, elle agit comme un levier puissant qu\u2019utilisent des gouvernements nationaux pour imposer des solutions que les peuples refusent ou pourraient refuser s\u2019ils les connaissaient mieux. <\/strong><\/p>\n<p class=\"post_excerpt\">L\u2019Europe se construit selon la norme supr\u00eame de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 int\u00e9gralement concurrentielle. La politique \u00e9ducative, quant \u00e0 elle, est ordonn\u00e9e \u00e0 ce que l\u2019on pourrait appeler la <em>norme de l\u2019employabilit\u00e9<\/em>, soit la subordination \u00e0 la logique marchande du travail. En ce sens, la politique scolaire d\u2019inspiration europ\u00e9enne conduit \u00e0 une <em>normalisation utilitariste<\/em> des pratiques p\u00e9dagogiques et des contenus scolaires et \u00e0 une soumission \u00e0 la logique centrale de nos \u00e9conomies et de nos soci\u00e9t\u00e9s qui est celle de l\u2019accumulation du capital. C\u2019est en ce sens que l\u2019on peut parler de <em>nouvelle \u00e9cole capitaliste<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Cette politique \u00e9ducative n\u2019est pas <em>secondaire<\/em>. Elle est devenue prioritaire du fait m\u00eame de son importance \u00e9conomique. C\u2019est une politique qui d\u00e9passe les enjeux \u00e9conomiques imm\u00e9diats de comp\u00e9titivit\u00e9. Elle a une dimension <em>anthropologique<\/em>. Elle veut changer l\u2019homme en changeant la formation des hommes. Cette politique \u00e9ducative participe en effet d\u2019une transformation des soci\u00e9t\u00e9s afin de les rendre conformes au mod\u00e8le de l\u2019ordre parfaitement concurrentiel \u00e0 construire. Et pour ce faire, la libre circulation des produits, des capitaux et m\u00eame des hommes ne suffit pas. Il faut construire le nouvel homme europ\u00e9en adapt\u00e9 au projet philosophique et politique de l\u2019Union, l\u2019<em>Homo Europeus<\/em> de l\u2019\u00e2ge n\u00e9olib\u00e9ral. L\u2019homme europ\u00e9en comp\u00e9titif, c\u2019est d\u2019abord un homme qui vit dans <em>la concurrence<\/em> et qui s\u2019est dot\u00e9 des <em>comp\u00e9tences <\/em> pour l\u2019affronter. Comp\u00e9titivit\u00e9, concurrence, comp\u00e9tence : voil\u00e0 le triangle dans lequel il conviendra d\u00e9sormais de penser le nouvel homme europ\u00e9en.<\/p>\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence humaniste commune qui a servi \u00e0 b\u00e2tir les \u00e9difices institutionnels d\u2019\u00e9ducation, se m\u00ealant en cela aux r\u00e9f\u00e9rences religieuses et nationales diverses, est la cible principale des nouvelles orientations \u00e9ducatives. Tel est l\u2019\u00e9trange paradoxe qui veut que la construction de l\u2019Europe soit une liquidation de l\u2019Europe, par la ruine de ses fondements culturels. La politique de la connaissance europ\u00e9enne est <em>auto-destructrice<\/em>.<\/p>\n<p>Comment se fait-il que la politique \u00e9ducative soit devenue principalement une politique de formation de la main d\u2019\u0153uvre sur un march\u00e9 unique ? Pourquoi cette politique est-elle devenue centrale dans la strat\u00e9gie europ\u00e9enne ? Il y avait sans doute d\u2019autres voies \u00e0 emprunter, mais pourquoi et comment cette voie-l\u00e0 s\u2019est-elle impos\u00e9e ? Voil\u00e0 la question que je voudrais traiter.<\/p>\n<h2>Les grandes \u00e9tapes : de Rome \u00e0 Lisbonne<\/h2>\n<p>On peut s\u2019\u00e9tonner que l\u2019\u00e9ducation et la culture aient \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce point absentes des premiers pas de la Communaut\u00e9. Le trait\u00e9 de Rome de 1957 ne les \u00e9voque pas. M\u00eame si le Conseil de l\u2019Europe cr\u00e9\u00e9 en 1949 a offert le cadre d\u2019une r\u00e9flexion commune et de coop\u00e9rations limit\u00e9es, il n\u2019aura jamais la vocation ni les moyens d\u2019une int\u00e9gration des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs nationaux. Un certain nombre d\u2019organismes \u00e0 vocation universitaire et culturelle ont vu cependant le jour (Le Coll\u00e8ge d\u2019Europe \u00e0 Bruges, Le centre europ\u00e9en de la culture en 1950, la Fondation europ\u00e9enne de la culture en 1954) qui serviront d\u2019appui au d\u00e9veloppement de l\u2019action \u00e9ducative communautaire des ann\u00e9es 1980 (Erasmus, Eurydice et Tempus). Cette voie sp\u00e9cifiquement culturelle et id\u00e9ologique visant \u00e0 d\u00e9velopper la \u00ab conscience europ\u00e9enne \u00bb, a globalement \u00e9chou\u00e9. Depuis lors, elle a surtout servi d\u2019alibi \u00e0 la politique communautaire pilot\u00e9e par la Commission. La construction d\u2019une \u00ab Europe de l\u2019\u00e9ducation \u00bb ne s\u2019est pas faite par la voie directe de la culture et de l\u2019\u00e9cole, mais par une voie essentiellement \u00e9conomique sous l\u2019\u00e9gide la Commission.<\/p>\n<p>La Communaut\u00e9 europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 d\u00e8s le commencement une affaire <em>strictement \u00e9conomique<\/em>, avec la CECA en 1951, puis avec la bien nomm\u00e9e Communaut\u00e9 \u00e9conomique europ\u00e9enne, la CEE en 1957. C\u2019est la nature de la construction communautaire comme r\u00e9alisation essentiellement \u00e9conomique qui explique que l\u2019\u00e9ducation et la culture aient \u00e9t\u00e9 initialement \u00e9cart\u00e9es du projet communautaire.<\/p>\n<p>Jean Monnet explique dans ses <em>M\u00e9moires <\/em>que l\u2019Europe ne pouvait pas se faire par les valeurs et les id\u00e9aux, mais \u00e0 partir des <em>int\u00e9r\u00eats bien compris<\/em> de chaque pays. L\u2019un des arguments de Monnet \u00e9tait que l\u2019unification par le haut (par la politique et la culture) n\u2019\u00e9tait pas imm\u00e9diatement possible. Il prenait acte du fait que les nations restaient peu ouvertes aux cultures des autres nations. Ce nationalisme politique, linguistique et culturel ne pouvait \u00eatre directement surmont\u00e9 par une nouvelle \u00ab r\u00e9publique europ\u00e9enne des lettres et des sciences \u00bb. Ce nationalisme politico-culturel constituait le fondement de l\u2019int\u00e9gration sociale des populations rurales dans des syst\u00e8mes politiques et \u00e9conomiques et \u00e9tait au fondement de la domination des classes dirigeantes \u00ab nationales \u00bb.<\/p>\n<p>Une autre dimension explique le poids des consid\u00e9rations \u00e9conomiques dans le traitement de la question de l\u2019\u00e9ducation. L\u2019ordolib\u00e9ralisme allemand, c\u2019est-\u00e0-dire la forme allemande et continentale du n\u00e9olib\u00e9ralisme, est le v\u00e9ritable socle doctrinal de la construction europ\u00e9enne. C\u2019est lui qui, d\u00e8s les ann\u00e9es 30 et surtout apr\u00e8s guerre, a formul\u00e9 le cadre, la m\u00e9thode et le but d\u2019une politique lib\u00e9rale renouvel\u00e9e. Dans la conception, si influente, de \u00ab l\u2019\u00e9conomie sociale de march\u00e9 \u00bb, le march\u00e9 est le r\u00e9sultat d\u2019une politique, il suppose la mise en place d\u2019un cadre juridico-politique, le soutien actif des institutions publiques. Si le march\u00e9 parfaitement concurrentiel est une construction constitutionnelle, il est aussi le fondement de l\u2019\u00c9tat de droit et la solution aux probl\u00e8mes de la soci\u00e9t\u00e9. La \u00ab d\u00e9mocratie du consommateur \u00bb, par le choix que permet la libert\u00e9 du march\u00e9, est gage d\u2019efficacit\u00e9 et de bien-\u00eatre. Mais en retour, la soci\u00e9t\u00e9 doit fournir un cadre propice au fonctionnement du march\u00e9. Une \u00ab politique sociologique \u00bb, selon l\u2019expression de certains ordolib\u00e9raux allemands, doit adapter les mentalit\u00e9s, la morale, les relations sociales, la vie quotidienne, l\u2019habitat aux exigences de bon fonctionnement de la concurrence libre et loyale. L\u2019\u00e9ducation fait d\u2019embl\u00e9e partie de ces instruments institutionnels gr\u00e2ce auxquels il devient possible de pr\u00e9parer les individus aux contraintes de la concurrence en g\u00e9n\u00e9ral, et en particulier celles qu\u2019ils auront \u00e0 conna\u00eetre sur le march\u00e9 du travail. Cette \u00ab politique de soci\u00e9t\u00e9 \u00bb ordolib\u00e9rale joue sur une ambigu\u00eft\u00e9 permanente : elle se veut \u00e0 la fois \u00ab adaptative \u00bb et compensatrice. Il s\u2019agit tout autant de fournir les ressources humaines n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019\u00e9conomie que de r\u00e9parer par l\u2019\u00e9ducation et la culture les d\u00e9g\u00e2ts engendr\u00e9s par la prol\u00e9tarisation de masse et le gigantisme urbain (Wilhelm R\u00f6pke en offre un bon exemple).<\/p>\n<p>Le trait\u00e9 de Rome de 1957, comme le trait\u00e9 de la CECA, se contente d\u2019envisager la question de la formation professionnelle. L\u2019article 128 parle d\u2019une <em>\u00ab politique commune de formation professionnelle \u00bb<\/em> qui doit <em>\u00ab contribuer au d\u00e9veloppement harmonieux tant des \u00e9conomies nationales que du march\u00e9 commun \u00bb<\/em>. L\u2019objectif visait \u00e0 favoriser l\u2019\u00e9l\u00e9vation des qualifications. En 1963, le Conseil d\u00e9finit dix principes g\u00e9n\u00e9raux sur la formation professionnelle, laquelle est alors d\u00e9finie de fa\u00e7on tr\u00e8s extensive, ce qui permet d\u2019\u00e9tablir d\u00e9j\u00e0 un lien avec l\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Mais si les r\u00e9alisations restent modestes, le discours sur la n\u00e9cessaire prise en compte de la dimension \u00e9ducative en Europe se fait de plus en plus insistant au cours des ann\u00e9es 1960. Les \u00e9v\u00e9nements de 68, mais plus largement l\u2019augmentation des effectifs \u00e9tudiants et l\u2019agrandissement de la taille des syst\u00e8mes universitaires, poussent partout \u00e0 des initiatives institutionnelles. Une rh\u00e9torique pompeuse vante les m\u00e9rites r\u00e9parateurs de la \u00ab culture humaniste \u00bb qui doit venir compenser une d\u00e9shumanisation fatale des usines et des villes. La r\u00e9solution publi\u00e9e \u00e0 la fin de la premi\u00e8re rencontre des ministres de l\u2019\u00e9ducation en novembre 1971 se fixe comme objectif ambitieux <em>\u00ab la d\u00e9finition d\u2019un mod\u00e8le europ\u00e9en de culture en corr\u00e9lation avec l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne \u00bb<\/em> et sa diffusion dans tous les pays membres. Un comit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation, r\u00e9unissant les repr\u00e9sentants des ministres de l\u2019\u00e9ducation, vit le jour en 1974.<\/p>\n<p>Cette coop\u00e9ration ne pouvait se faire sans de vives tensions du fait de la contradiction existant entre la dimension \u00ab politico-culturelle \u00bb de l\u2019\u00e9ducation, donc nationale, et l\u2019orientation ouvertement \u00e9conomique des conceptions et des accords qui permettaient cette coop\u00e9ration. Cette contradiction n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 bien v\u00e9cue, comme en t\u00e9moigne la crise institutionnelle de 78-80 au cours de laquelle le Danemark a refus\u00e9 une politique qui n\u2019\u00e9tait pas couverte par le trait\u00e9.\u00a0Pour r\u00e9soudre cette tension, et marquer pourtant la solidarit\u00e9 de cette coop\u00e9ration \u00e9ducative avec les objectifs \u00e9conomiques, la Commission a suivi deux voies parall\u00e8les.<\/p>\n<p>D\u2019une part, elle a m\u00e9nag\u00e9 les pr\u00e9rogatives des Etats qui entendaient garder le monopole \u00e9ducatif. Reconnaissance mutuelle des dipl\u00f4mes, information r\u00e9ciproque, connaissance mutuelle des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs, coop\u00e9ration entre \u00e9tablissements, mobilit\u00e9, \u00e9changes, promotion des langues, constituent les mots cl\u00e9s et les probl\u00e9matiques dominantes dans le domaine universitaire, ce qui facilitera d\u2019ailleurs l\u2019adoption du programme Erasmus pr\u00e8s de dix ans plus tard. Le comit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation qui veille \u00e0 l\u2019application du programme sera un laboratoire de la politique de coop\u00e9ration inter\u00e9tatique \u00e0 laquelle va contribuer de fa\u00e7on active la Commission. L\u2019id\u00e9e qui guide cette premi\u00e8re orientation tient que la \u00ab citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne \u00bb suppose une certaine communaut\u00e9 de valeurs entre les syst\u00e8mes scolaires, laquelle suppose \u00e0 son tour une meilleure connaissance r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, la Commission d\u00e9veloppe une autre orientation, qui consiste \u00e0 lier toujours plus \u00e9ducation, formation professionnelle et emploi. Le contexte des ann\u00e9es 1970 et 1980 favorise cette d\u00e9marche : le ch\u00f4mage de masse est officiellement con\u00e7u comme le r\u00e9sultat d\u2019une inadaptation des qualifications aux besoins des entreprises et aux changements technologiques. Le ch\u00f4mage important des jeunes pousse la Commission \u00e0 d\u00e9velopper des actions en faveur de leur insertion professionnelle. Progressivement, la formation professionnelle tend \u00e0 devenir un outil de r\u00e9gulation des march\u00e9s du travail, tandis qu\u2019elle tend, par un autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 absorber l\u2019ensemble du champ \u00e9ducatif. L\u2019importance donn\u00e9e aux nouvelles technologies \u00e0 tous les niveaux de l\u2019enseignement t\u00e9moigne de ce travail de subordination de l\u2019activit\u00e9 \u00e9ducative \u00e0 une logique d\u2019adaptation de la future main d\u2019\u0153uvre aux \u00e9volutions de l\u2019emploi.<\/p>\n<p>La Commission d\u00e9cide en cons\u00e9quence d\u2019int\u00e9grer dans une m\u00eame direction les questions de l\u2019emploi, des affaires sociales et de l\u2019\u00e9ducation, ce qui aura lieu en 1981. D\u00e8s lors, la Commission ne cessera de subordonner l\u2019\u00e9ducation dans son ensemble \u00e0 un objectif de formation professionnelle. C\u2019est cette condition, li\u00e9e \u00e0 la nature de la construction de la communaut\u00e9 \u00e9conomique, qui explique pour une large part le changement de paradigme \u00e9ducatif. Mais cette conception de l\u2019\u00e9ducation comme formation professionnelle d\u00e9passe naturellement le seul contexte institutionnel europ\u00e9en. Elle rel\u00e8ve d\u2019un paradigme mondial qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 dans les organisations \u00e9conomiques internationales, \u00e0 commencer par l\u2019OCDE. Mais il est vrai que la Commission a jou\u00e9 un r\u00f4le de catalyseur et qu\u2019elle a encourag\u00e9 les diff\u00e9rents pas membres \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer le rapprochement de l\u2019\u00e9cole et de l\u2019entreprise, au nom du \u00ab d\u00e9veloppement des ressources humaines \u00bb, pour reprendre une formule de l\u2019Acte unique de 1986 (il suffit de mentionner le r\u00f4le cl\u00e9 du Haut comit\u00e9 \u00e9ducation-\u00e9conomie en France dans la construction de la nouvelle doxa qui subordonne l\u2019\u00e9ducation \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9 et dans la fabrication d\u2019un large consensus des \u00ab partenaires sociaux \u00bb autour de cette probl\u00e9matique).<\/p>\n<p>La voie suivie en tout cas a \u00e9t\u00e9 redoutablement efficace pour neutraliser les oppositions. Devant les r\u00e9ticences d\u2019un certain nombre de pays, la Commission d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970 a su mettre en relation de fa\u00e7on syst\u00e9matique l\u2019\u00e9ducation et l\u2019emploi, tout en faisant passer cette strat\u00e9gie \u00e9ducative pour un contrepoids \u00e0 la construction \u00e9conomique, alors qu\u2019elle n\u2019en \u00e9tait que l\u2019un des aspects.<\/p>\n<h2>Une \u00ab officialisation \u00bb de la politique d\u2019\u00e9ducation<\/h2>\n<p>Le trait\u00e9 de Maastricht, dans son l\u2019article 126, reconna\u00eet finalement l\u2019\u00e9ducation comme domaine d\u2019intervention de la Communaut\u00e9.\u00a0 L\u2019article 126 devenu l\u2019article 149 dans le trait\u00e9 d\u2019Amsterdam en 1997 dit ceci : \u00ab <em>la Communaut\u00e9 contribue au d\u00e9veloppement d\u2019une \u00e9ducation de qualit\u00e9 en encourageant la coop\u00e9ration entre Etats membres et, si n\u00e9cessaire, en appuyant et en compl\u00e9tant leur action tout en respectant pleinement la responsabilit\u00e9 des Etats membres pour le contenu de l\u2019enseignement et l\u2019organisation du syst\u00e8me \u00e9ducatif ainsi que leur diversit\u00e9 culturelle et linguistique<\/em> \u00bb. Cette inscription officielle de l\u2019\u00e9ducation dans le trait\u00e9 de 1992 permet \u00e0 la Commission de sortir de la \u00ab semi-clandestinit\u00e9 l\u00e9gale \u00bb dans laquelle elle \u00e9voluait jusque-l\u00e0. L\u2019action qui lui est reconnue vise, d\u2019apr\u00e8s le texte du trait\u00e9 de 1992, \u00e0 \u00ab appuyer et \u00e0 compl\u00e9ter \u00bb l\u2019action des Etats membres. S\u2019il n\u2019est pas encore question d\u2019harmonisation des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs nationaux, la d\u00e9finition de cette comp\u00e9tence est large, ce qui laisse la place \u00e0 des interpr\u00e9tations permettant l\u2019extension du champ d\u2019action.<\/p>\n<p>Cette comp\u00e9tence en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation reste dans le cadre juridique de la coop\u00e9ration entre Etats. Il s\u2019agit d\u2019une comp\u00e9tence \u00ab compl\u00e9mentaire \u00bb et non d\u2019une comp\u00e9tence \u00ab exclusive \u00bb comme c\u2019est le cas pour l\u2019agriculture ou pour la concurrence. Les instances europ\u00e9ennes ne viennent que \u00ab compl\u00e9ter \u00bb et qu\u2019 \u00ab appuyer \u00bb des politiques nationales souveraines, elles agissent dans l\u2019esprit et selon le principe de \u00ab subsidiarit\u00e9 \u00bb, interdisant sur le plan juridique une politique commune d\u2019harmonisation des dispositions l\u00e9gislatives et r\u00e9glementaires. Malgr\u00e9 cette clarification juridique, aucune restriction v\u00e9ritable n\u2019est mise \u00e0 l\u2019action de la Commission. Ce cadre sera constamment \u00ab d\u00e9bord\u00e9 \u00bb selon la logique institutionnelle des \u00ab petits pas \u00bb, typique de la construction europ\u00e9enne, et soumis aux pratiques de gouvernance manag\u00e9riale mises en place \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. La coop\u00e9ration <em>de jure<\/em> d\u00e9bouche sur une politique de convergence <em>de facto<\/em>. Il \u00e9tait \u00e9videmment difficile de promouvoir par exemple la reconnaissance mutuelle des dipl\u00f4mes \u00e0 travers le syst\u00e8me des \u00ab cr\u00e9dits transf\u00e9rables \u00bb (European Credit Transfer System, ECTS) sans devoir fixer aux cursus universitaires une norme commune. Mais surtout, le trait\u00e9 de Maastricht \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en retard sur le cours des choses. La logique de subordination de l\u2019\u00e9ducation aux imp\u00e9ratifs \u00e9conomiques, lesquels s\u2019imposent comme une norme supr\u00eame, impliquait <em>per se<\/em> l\u2019extension des comp\u00e9tences communautaires.<\/p>\n<p>Cette extension supposait un changement conceptuel qui n\u2019avait pas encore eu vraiment lieu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Il va survenir \u00e0 une autre \u00e9tape de la mondialisation, avec le d\u00e9crochage de la croissance europ\u00e9enne vis-\u00e0-vis des autres r\u00e9gions du monde. C\u2019est sous la pr\u00e9sidence de Jacques Delors que le tournant n\u00e9olib\u00e9ral est vraiment pris. Le dogme qui s\u2019impose tient que les march\u00e9s sont trop rigides, que la r\u00e9gulation des \u00e9conomies n\u2019est pas assez lib\u00e9rale, que les mentalit\u00e9s sont trop r\u00e9sistantes \u00e0 la modernit\u00e9 technologique, que la protection sociale doit se soumettre \u00e0 une logique de comp\u00e9titivit\u00e9.<\/p>\n<p>Le tournant n\u00e9olib\u00e9ral transpara\u00eet dans l\u2019appr\u00e9ciation qui est faite de la concurrence mondiale et dans la strat\u00e9gie \u00e0 adopter pour y faire face. Dans un march\u00e9 ouvert, d\u00e9sarm\u00e9s sur le plan douanier comme ils le sont, les Etats ne peuvent plus servir de bouclier aux entreprises et aux populations. Ils doivent plut\u00f4t \u00ab armer \u00bb les soci\u00e9t\u00e9s et les individus pour les aider \u00e0 affronter une concurrence qui s\u2019impose \u00e0 tous et dans tous les domaines de leur existence comme une fatalit\u00e9. La comp\u00e9tition mondiale suppose une \u00e9conomie comp\u00e9titive, et la seule mani\u00e8re d\u2019augmenter la comp\u00e9titivit\u00e9 est d\u2019introduire \u00e0 tous les niveaux plus de concurrence. Le march\u00e9 du travail n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette logique g\u00e9n\u00e9rale : l\u2019heure est \u00e0 la flexibilit\u00e9. Les organismes patronaux tr\u00e8s actifs au niveau europ\u00e9en publieront une importante litt\u00e9rature tendant \u00e0 lier la flexibilisation du march\u00e9 du travail et la transformation radicale des structures scolaires : il s\u2019agit de faire jouer \u00e0 l\u2019\u00e9cole un r\u00f4le essentiel dans le recyclage permanent des ressources humaines dans un capitalisme dans lequel les cycles technologiques se sont raccourcis ((Sur le r\u00f4le des lobbies patronaux, tels que la Table ronde europ\u00e9enne des industriels (ERT), voir Hirtt &amp; de S\u00e9lys, <em>Tableau noir : r\u00e9sister \u00e0 la privatisation de l\u2019enseignement<\/em>, EPO, 1998 r\u00e9\u00e9dition 2004, et plus r\u00e9cemment, <em>Les nouveaux ma\u00eetres de l\u2019\u00e9cole<\/em>, Aden, 2005. Sur le r\u00f4le des organismes patronaux, et en particulier de l\u2019UNICE, dans la d\u00e9finition et la mise en \u0153uvre des politiques de la Commission, cf. <em>Europe &amp; Co<\/em>, Agone)). Concurrence et connaissance se sont nou\u00e9s ensemble en quelque sorte dans cette \u00ab \u00e9conomie de la connaissance \u00bb qui est le socle conceptuel de la strat\u00e9gie de la commission.<\/p>\n<p>C\u2019est la philosophie du Livre blanc de Jacques Delors de 1993, <em>Croissance, comp\u00e9titivit\u00e9 et emploi<\/em>, bient\u00f4t suivi du livre blanc \u00ab <em>Enseigner et apprendre &#8211; Vers la soci\u00e9t\u00e9 cognitive<\/em> \u00bb en 1995, ouvrage consid\u00e9r\u00e9 par les historiens officiels de l\u2019Union comme un \u00ab pas d\u00e9cisif \u00bb. C\u2019est autour de concepts comme ceux de soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019\u00e9conomie de la connaissance, de notions comme le <em>capital humain <\/em>ou la <em>comp\u00e9tence<\/em>, ou encore de probl\u00e9matiques comme l\u2019\u00ab apprentissage tout au long de la vie \u00bb (<em>lifelong learning<\/em>) que l\u2019action communautaire va s\u2019organiser et dessiner un cadre nouveau pour son action((Luce P\u00e9pin montre bien que cette conception de l\u2019\u00e9ducation tout au long de la vie est beaucoup plus ancienne; D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9cole et l\u2019emploi doivent \u00eatre \u00e9troitement articul\u00e9s dans une conception globale de formation des comp\u00e9tences est d\u00e9j\u00e0 explicite dans un certain nombre de rapports europ\u00e9ens.)). Avec le soutien et sous l\u2019inspiration de lobbies patronaux comme <em>l\u2019European Round Table<\/em> dont Nico Hirtt et G\u00e9rard de S\u00e9lys ont montr\u00e9 l\u2019importance historique. Au milieu des ann\u00e9es 1990, tout s\u2019est mis en place, sur le plan conceptuel au moins, pour fonder une politique \u00e9ducative proprement europ\u00e9enne dont l\u2019objectif principal sera de fournir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du march\u00e9 unique les \u00ab ressources humaines \u00bb adapt\u00e9es \u00e0 \u00ab la nouvelle \u00e9conomie de la connaissance \u00bb. L\u2019ambition m\u00eame de refondre toute la conception de l\u2019\u00e9ducation dans un nouveau mod\u00e8le qui serait formation tout au long de la vie appara\u00eet \u00e0 ce moment-l\u00e0. Il ne s\u2019agit plus de s\u2019ouvrir sur les autres, de d\u00e9velopper la dimension europ\u00e9enne de l\u2019enseignement. Non, il s\u2019agit de mettre en place un tout autre syst\u00e8me de formation des Europ\u00e9ens, adapt\u00e9 aux imp\u00e9ratifs de \u00ab l\u2019\u00e9conomie de la connaissance \u00bb. Il s\u2019agit de \u00ab <em>cr\u00e9er des syst\u00e8mes d\u2019\u00e9ducation et de formation plus dynamiques et plus flexibles pour l\u2019avenir<\/em> \u00bb, affirme significativement un document de travail de la Commission en 1993 ((Cit\u00e9 par L.P\u00e9pin, <em>op.cit.,<\/em> p. 159.)). Mais, au-del\u00e0, il s\u2019agit de cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle, une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019innovation, d\u2019entrepreneuriat, de comp\u00e9tition.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s de cette id\u00e9ologie \u00ab schump\u00e9t\u00e9rienne \u00bb de l\u2019entrepreneur s\u2019appuie sur des tendances lourdes de la p\u00e9riode, \u00e0 commencer par les contraintes de la mondialisation et les bouleversements technologiques. Les nouveaux concepts font l\u00e9gitimer la cr\u00e9ation en 1995 d\u2019une direction g\u00e9n\u00e9rale sp\u00e9cifique (DG XXII pour l\u2019\u00e9ducation, la formation et la jeunesse, qui devient en 1999 la DG XXII pour l\u2019\u00e9ducation et la culture). A partir de l\u00e0, la Commission s\u2019est dot\u00e9e d\u2019un outil institutionnel, d\u2019un socle doctrinal, d\u2019un objectif \u00ab r\u00e9volutionnaire \u00bb : modifier en profondeur les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs nationaux pour qu\u2019ils deviennent les leviers de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019information et de l\u2019\u00e9conomie de la connaissance.<\/p>\n<p>Cet objectif ambitieux a suppos\u00e9 trois choses :<\/p>\n<p>1 &#8211; que tous les \u00c9tats s\u2019engagent dans une nouvelle strat\u00e9gie d\u2019ensemble et que cette strat\u00e9gie soit mise au centre de la construction europ\u00e9enne apr\u00e8s que le grand march\u00e9 soit achev\u00e9 et que la monnaie unique soit faite. Apr\u00e8s le march\u00e9, la monnaie ; apr\u00e8s la monnaie, la connaissance, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019enseignement et la recherche. Ce sera la Strat\u00e9gie de Lisbonne en 2000.<\/p>\n<p>2 &#8211; des outils politiques de convergence : ce sera la M\u00e9thode ouverte de coordination propre aux politiques intergouvernementales.<\/p>\n<p>3 &#8211; un terrain d\u2019exp\u00e9rimentation o\u00f9 les \u00e9nergies n\u00e9olib\u00e9rales, les passions concurrentielles, la recherche du profit pourraient s\u2019\u00e9tendre. Et c\u2019est l\u2019universit\u00e9, la vieille universit\u00e9 europ\u00e9enne multis\u00e9culaire, qui va \u00eatre la premi\u00e8re boulevers\u00e9e par la politique europ\u00e9enne.<\/p>\n<h2>La Strat\u00e9gie de Lisbonne<\/h2>\n<p>Cette strat\u00e9gie est regard\u00e9e comme l\u2019axe central et unificateur des politiques nationales. Elle entend guider une transformation globale et coh\u00e9rente des \u00e9conomies et des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. Elle introduit des m\u00e9thodes entrepreneuriales dans la \u00ab gestion \u00bb des questions \u00e9conomiques, sociales et \u00e9ducatives, m\u00e9thodes dont la diffusion constitue un but en lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cette strat\u00e9gie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finie au Conseil europ\u00e9en de mars 2000. Son but est global, il vise \u00e0 changer les structures \u00e9conomiques et sociales pour accro\u00eetre la comp\u00e9titivit\u00e9 europ\u00e9enne. La Strat\u00e9gie vise \u00e0 mettre en place les conditions d\u2019un march\u00e9 int\u00e9rieur de l\u2019emploi et d\u2019un \u00ab espace europ\u00e9en du savoir \u00bb r\u00e9gis par les r\u00e8gles de la \u00ab concurrence libre et non fauss\u00e9e \u00bb. Mais elle va plus loin que la d\u00e9finition d\u2019un cadre : elle d\u00e9finit de fa\u00e7on coh\u00e9rente un objectif de comp\u00e9titivit\u00e9 et une m\u00e9thode entrepreneuriale pour y parvenir. Les Etats membres s\u2019engagent peu apr\u00e8s sur ces objectifs et sur des \u00ab m\u00e9thodes de coordination \u00bb faisant appel au \u00ab <em>benchmarking <\/em>\u00bb (comparaison intergouvernementale des niveaux de r\u00e9f\u00e9rence) destin\u00e9es \u00e0 mettre en \u0153uvre cette d\u00e9cision strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>Cette Strat\u00e9gie attribue \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne l\u2019objectif de faire de l\u2019Europe \u00ab <em>l\u2019\u00e9conomie de la connaissance la plus comp\u00e9titive et la plus dynamique du monde<\/em>, <em>capable d\u2019une croissance \u00e9conomique durable accompagn\u00e9e d\u2019une am\u00e9lioration quantitative et qualitative de l\u2019emploi et d\u2019une plus grande coh\u00e9sion sociale <\/em>\u00bb \u00e0 l\u2019horizon de 2010. La grande id\u00e9e qui l\u2019anime est de rattraper les Etats-Unis qui, dans les ann\u00e9es 1990, sont apparus comme un pays tr\u00e8s en avance dans la voie de ce que l\u2019on appelait alors \u00ab la nouvelle \u00e9conomie \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e directrice veut que la comp\u00e9titivit\u00e9 soit directement fond\u00e9e sur l\u2019utilisation intensive des nouvelles technologies et sur l\u2019innovation. L\u2019emploi par ailleurs est suppos\u00e9 d\u00e9pendre de la libre circulation des services et de la formation tout au long de la vie, dans un contexte de transformations acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es des structures \u00e9conomiques. ((Cette orientation strat\u00e9gique de l\u2019Union europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e au cours d\u2019une parenth\u00e8se conjoncturelle favorable sur le plan de la croissance de 1997 \u00e0 2000 qui permettait cet optimisme, lequel para\u00eet aujourd\u2019hui hors de propos. Comme on sait, la zone europ\u00e9enne a replong\u00e9 par la suite dans la stagnation et le ch\u00f4mage de masse, avant de replonger dans la crise en 2008.))<\/p>\n<p>La comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e9conomique suppose une transformation en profondeur de la soci\u00e9t\u00e9 et de l\u2019\u00c9tat, et plus encore une modification des comportements des Europ\u00e9ens. Loin de devoir tout attendre de l\u2019\u00c9tat, la concurrence mondiale va les obliger \u00e0 se pr\u00e9parer et \u00e0 se former eux-m\u00eames en vue d\u2019\u00ab une employabilit\u00e9 \u00bb qui les rendra plus aptes \u00e0 affronter des changements technologiques incessants, une plus grande flexibilit\u00e9 de l\u2019emploi, une moindre couverture des risques sociaux, un niveau de pensions n\u00e9cessairement plus faible. La Strat\u00e9gie de Lisbonne est la formule proprement europ\u00e9enne du n\u00e9olib\u00e9ralisme. Elle est plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore la formule de la \u00ab troisi\u00e8me voie \u00bb de la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne : les objectifs de transformation de la soci\u00e9t\u00e9 et des institutions font appel \u00e0 une rh\u00e9torique \u00ab progressiste \u00bb (\u00ab l\u2019Europe sociale \u00bb) et \u00e0 des th\u00e9matiques modernisatrices susceptibles de paralyser les oppositions (\u00ab l\u2019Europe de la connaissance \u00bb, \u00ab la formation tout au long de la vie \u00bb, etc.) Cette politique a \u00e9t\u00e9 mise en \u0153uvre au moment o\u00f9 l\u2019Union comprenait 11 gouvernements de gauche sur 15. ((Isabelle Bruno, \u00ab La strat\u00e9gie de Lisbonne, une r\u00e9volution silencieuse \u00bb, <em>Revue savoir\/agir<\/em>, n\u00b05, septembre 2008, \u00c9ditions du Croquant, pp. 143-152))\u00a0Isabelle Bruno d\u00e9crit ainsi la conjoncture politique qui a favoris\u00e9 la mise en place de la Strat\u00e9gie de Lisbonne : \u00ab (\u2026), ce qu\u2019on a appel\u00e9 la \u00ab vague rose \u00bb avait d\u00e9ferl\u00e9 sur l\u2019Europe depuis octobre 1995, date \u00e0 laquelle le parti socialiste portugais dirig\u00e9 par Ant\u00f3nio Guterres acc\u00e9dait au pouvoir. Cette victoire avait \u00e9t\u00e9 suivie en avril 1996 par celle de \u00ab l\u2019Olivier \u00bb, coalition italienne des d\u00e9mocrates de gauche form\u00e9e autour de Romano Prodi. En mai 1997, le <em>New Labour<\/em> de Tony Blair prenait le pouvoir aux conservateurs pour la premi\u00e8re fois depuis dix-huit ans. Le mois suivant, des l\u00e9gislatives anticip\u00e9es en France profitaient \u00e0 la \u00ab gauche plurielle \u00bb et conduisaient Lionel Jospin \u00e0 la t\u00eate d\u2019un gouvernement de cohabitation. En septembre 1998, le social-d\u00e9mocrate Gerhard Schr\u00f6der l\u2019emportait sur Helmut Kohl, chancelier chr\u00e9tien-d\u00e9mocrate depuis seize ans\u2026 Au total, onze pays membres sur quinze \u00e9taient gouvern\u00e9s au centre-gauche lorsque le Portugal prit la pr\u00e9sidence de l\u2019Union en janvier 2000. Son Premier ministre Guterres peut d\u00e8s lors d\u2019autant plus mettre \u00e0 profit un contexte politique propice au consensus qu\u2019il se trouve aussi \u00eatre \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Internationale socialiste o\u00f9 il fait figure d\u2019\u00ab homme de synth\u00e8se \u00bb. \u00bb]]. La Conf\u00e9d\u00e9ration syndicale des syndicats se vante encore d\u2019avoir soutenu depuis le d\u00e9but la Strat\u00e9gie de Lisbonne, ne lui reprochant qu\u2019une mauve application en mati\u00e8re sociale et environnementale. ((Cf. sur le site de la CES, http:\/\/www.etuc.org\/r\/163)).<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, la strat\u00e9gie de Lisbonne est en profondeur un <em>projet social<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire un projet de gestion de la population et de transformation de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019objectif est de remettre en question les principes et le fonctionnement de l\u2019\u00c9tat social tel qu\u2019il existe depuis 1945. Il s\u2019agit de mettre en \u0153uvre la logique du <em>Workfare <\/em>qui consiste \u00e0 \u00ab inciter \u00bb par de nouveaux dispositifs les individus \u00e0 se \u00ab responsabiliser \u00bb, \u00e0 \u00ab se prendre en charge \u00bb, \u00e0 se former plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 tout attendre de l\u2019\u00c9tat et de la soci\u00e9t\u00e9. Le postulat de cette politique est que les probl\u00e8mes \u00e9conomiques et sociaux, dont le ch\u00f4mage, sont li\u00e9s \u00e0 une mauvaise intervention de l\u2019\u00c9tat qui emp\u00eache les individus de s\u2019en sortir par eux-m\u00eames. Il s\u2019agit donc de mettre plus de gens au travail afin d\u2019all\u00e9ger les \u00ab poids morts \u00bb, la protection sociale et les d\u00e9penses d\u2019entretien de cette population non productive. D\u2019o\u00f9 les r\u00e9formes des retraites en Europe qui visent \u00e0 prolonger l\u2019activit\u00e9 professionnelle, \u00e0 r\u00e9duire le niveau des pensions et \u00e0 favoriser les retraites par capitalisation. D\u2019o\u00f9 \u00e9galement la politique de mobilisation de la main d\u2019\u0153uvre f\u00e9minine en favorisant la non discrimination salariale mais aussi la flexibilit\u00e9 des emplois. D\u2019o\u00f9 \u00e9galement les encouragements \u00e0 ce que les jeunes ne poursuivent pas outre mesure leurs \u00e9tudes et que celles-ci soient directement \u00ab utiles \u00bb pour acc\u00e9der \u00e0 un emploi. D\u2019o\u00f9 \u00e9galement la politique de s\u00e9lection de la main d\u2019\u0153uvre \u00e9trang\u00e8re selon des crit\u00e8res strictement \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce cadre que l\u2019\u00e9ducation et la formation sont associ\u00e9es aux r\u00e9formes des march\u00e9s du travail, dans la Strat\u00e9gie europ\u00e9enne de l\u2019emploi, lesquels march\u00e9s sont consid\u00e9r\u00e9s par la Commission comme trop rigides et, de ce fait, responsables du ch\u00f4mage de masse (droit du travail, syndicats, indemnisations trop \u00ab g\u00e9n\u00e9reuses \u00bb des ch\u00f4meurs, salaires et charges sociales trop lourds sont les principales cibles des \u00ab r\u00e9formes structurelles \u00bb). Les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs ont donc pour mission prioritaire de lutter contre les sorties scolaires pr\u00e9coces de jeunes sans bagage de comp\u00e9tences suffisant pour acc\u00e9der \u00e0 l\u2019emploi et de s\u2019inscrire dans une perspective de \u00ab formation tout au long de la vie \u00bb.<\/p>\n<p>Les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs doivent \u00e9galement contribuer \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un march\u00e9 libre de la main d\u2019\u0153uvre en Europe r\u00e9gi par le principe de la concurrence. ((La \u00ab circulaire Bolkestein \u00bb sur la libre circulation des travailleurs des services en Europe n\u2019est qu\u2019une des pi\u00e8ces de la strat\u00e9gie. Cf. Philippe Ricard, \u00ab La lib\u00e9ralisation des services se heurte \u00e0 de fortes r\u00e9ticences \u00bb<em>Le Monde<\/em>, 30 novembre 2004.))\u00a0Ce qui suppose non seulement l\u2019uniformisation des dipl\u00f4mes universitaires, telle qu\u2019elle est engag\u00e9e depuis 1999 (\u00ab processus de Bologne \u00bb), mais \u00e9galement, la mise en conformit\u00e9 de tous les \u00e9tages du syst\u00e8me scolaire, ce qui se traduit d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 par la mise en \u0153uvre d\u2019un socle commun de comp\u00e9tences cl\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne que tous les futurs citoyens de l\u2019Union doivent poss\u00e9der.<\/p>\n<p>La <em>Strat\u00e9gie de Lisbonne<\/em> inaugure donc deux mouvements compl\u00e9mentaires. Elle met au centre de la <em>politique \u00e9conomique<\/em> de l\u2019Union europ\u00e9enne la dimension de l\u2019\u00e9ducation et de la formation, ce qui signifie que la connaissance est exclusivement con\u00e7ue comme une valeur \u00e9conomique. Sur le plan pratique, elle officialise et g\u00e9n\u00e9ralise en dehors du cadre l\u00e9gal des trait\u00e9s la politique de convergence des syst\u00e8mes nationaux d\u2019enseignement. Elle cr\u00e9e un cadre th\u00e9orique et politique qui permet la construction d\u2019une <em>politique int\u00e9gr\u00e9e<\/em> r\u00e9gie par les concepts du nouveau paradigme \u00e9ducatif de \u00ab l\u2019apprentissage tout au long de la vie \u00bb et par ceux de la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 de la connaissance \u00bb. D\u00e9sormais la politique \u00e9conomique de l\u2019Union, sa politique de l\u2019emploi, sa politique de recherche et d\u2019innovation et sa politique \u00e9ducative ne tendent \u00e0 faire qu\u2019une. Pour la premi\u00e8re fois, l\u2019Union se dote d\u2019un ensemble d\u2019objectifs concrets, chiffr\u00e9s, sous-tendus par une conception coh\u00e9rente de la recherche, de l\u2019\u00e9ducation et de la formation. Tel est le sens profond de la <em>Strat\u00e9gie de Lisbonne.<\/em> ((A la suite du rapport de W.Kok en 2005, d\u00e9cision est prise de fusionner dans un seul document les lignes directrices de l\u2019emploi, y compris la dimension \u00e9ducative et les politiques \u00e9conomiques de l\u2019Union.)) Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019ajouter une coordination suppl\u00e9mentaire, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des politiques d\u2019emploi et des objectifs de politique \u00e9conomique, il s\u2019agit de viser une <em>compl\u00e8te int\u00e9gration<\/em> de ces trois politiques selon une logique coh\u00e9rente de gestion de la population consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00ab potentiel de ressources humaines \u00bb \u00e0 mobiliser et \u00e0 optimiser.<\/p>\n<h2><strong>L\u2019outil de la MOC : une m\u00e9thode de gouvernance entrepreneuriale <\/strong><\/h2>\n<p>La deuxi\u00e8me nouveaut\u00e9 est le pilotage de la convergence par une technique appel\u00e9e \u00ab m\u00e9thode ouverte de coordination \u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue juridique, l\u2019Union n\u2019a qu\u2019une comp\u00e9tence d\u2019appui, de coordination et de compl\u00e9ment en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, comme on l\u2019a vu au chapitre pr\u00e9c\u00e9dent. Or, l\u2019Union s\u2019est pos\u00e9e \u00e0 Lisbonne en \u00ab <em>catalyseur<\/em> \u00bb des transformations li\u00e9es \u00e0 la <em>Strat\u00e9gie de Lisbonne<\/em> et en particulier en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation. C\u2019est d\u00e9sormais l\u2019Union qui est cens\u00e9e piloter, orchestrer, presser les politiques nationales, bien au-del\u00e0 des seuls membres de l\u2019Union d\u2019ailleurs. L\u2019Union a en r\u00e9alit\u00e9 introduit une m\u00e9thode nouvelle, d\u2019abord exp\u00e9riment\u00e9e dans le cadre de la SEE, emprunt\u00e9e aux techniques de management des grands groupes multinationaux. C\u2019est la m\u00e9thode intergouvernementale de \u00ab coordination ouverte \u00bb qui vise \u00e0 orienter les politiques nationales par un processus de \u00ab contraintes indirectes \u00bb. La MOC n\u2019est en effet rien d\u2019autre que la mise en pratique de m\u00e9thodes de \u00ab gouvernance \u00bb d\u2019entreprise cens\u00e9es \u00eatre beaucoup plus efficaces que les lourdes proc\u00e9dures juridiques de la d\u00e9mocratie politique.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thode dite de coordination ouverte est appliqu\u00e9e dans tous les domaines de \u00ab comp\u00e9tences partag\u00e9es \u00bb et de \u00ab comp\u00e9tences d\u2019appui, de coordination et de compl\u00e9ment \u00bb. Les domaines sociaux et \u00e9ducatifs ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement concern\u00e9s : retraite, emploi, int\u00e9gration, sant\u00e9, \u00e9ducation. Officiellement, dans ce dernier domaine, l\u2019Union ne l\u00e9gif\u00e8re pas mais cr\u00e9e et \u00ab orchestre \u00bb un cadre de \u00ab coop\u00e9ration volontaire entre Etats\u00bb. Contrairement \u00e0 son nom, cette m\u00e9thode ne coordonne pas des politiques nationales ind\u00e9pendantes. Elle organise une coop\u00e9ration politique selon une d\u00e9marche d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e dans le domaine de l\u2019emploi dans le cadre de la <em>Strat\u00e9gie europ\u00e9enne pour l\u2019emploi<\/em>, elle d\u00e9termine ses propres rythmes, ses \u00e9tapes, ses articulations aux autres politiques sociales et \u00e9conomiques de l\u2019Union, dans la perspective d\u2019un mod\u00e8le \u00e9ducatif commun conforme \u00e0 la perspective d\u2019un march\u00e9 du travail le plus parfaitement concurrentiel possible.<\/p>\n<p>Les repr\u00e9sentants des gouvernements et les membres de la Commission mettent au point des \u00ab lignes directrices \u00bb, des objectifs communs, des priorit\u00e9s, des indicateurs quantitatifs, des m\u00e9thodes de comparaison, des \u00e9ch\u00e9ances, pour acc\u00e9l\u00e9rer la coordination des politiques. Cette m\u00e9thode permet de d\u00e9finir des priorit\u00e9s politiques, de fixer des \u00e9tapes, de se doter de \u00ab niveaux de r\u00e9f\u00e9rence \u00bb (<em>benchmarks<\/em>), de s\u00e9lectionner les \u00ab bonnes pratiques \u00bb, de d\u00e9velopper des proc\u00e9dures d\u2019\u00e9valuation, tout en laissant le soin \u00e0 chaque pays d\u2019examiner les modalit\u00e9s et les rythmes de mise en \u0153uvre de la politique.<\/p>\n<p>((<\/p>\n<p>Conclusions de la pr\u00e9sidence, Conseil europ\u00e9en de Lisbonne \u2013 23 et 24 mars 2000,\u00a0Mise en pratique des d\u00e9cisions : une approche plus coh\u00e9rente et plus syst\u00e9matique. \u00ab<\/p>\n<p>La mise en \u0153uvre de l\u2019objectif strat\u00e9gique sera facilit\u00e9e par le recours \u00e0 une nouvelle m\u00e9thode ouverte de coordination permettant de diffuser les meilleures pratiques et d\u2019assurer une plus grande convergence au regard des principaux objectifs de l\u2019UE. Con\u00e7ue pour aider les \u00c9tats membres \u00e0 d\u00e9velopper progressivement leurs propres politiques, cette m\u00e9thode consiste \u00e0 :<\/p>\n<p>\u2013 d\u00e9finir des lignes directrices pour l\u2019Union, assorties de calendriers sp\u00e9cifiques pour r\u00e9aliser les objectifs \u00e0 court, moyen et long terme fix\u00e9s par les \u00c9tats membres ;<\/p>\n<p>\u2013 \u00e9tablir, le cas \u00e9ch\u00e9ant, des indicateurs quantitatifs et qualitatifs et des crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation par rapport aux meilleures performances mondiales, qui soient adapt\u00e9s aux besoins des diff\u00e9rents \u00c9tats membres et des divers secteurs, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir comparer les meilleures pratiques ;<\/p>\n<p>\u2013 traduire ces lignes directrices europ\u00e9ennes en politiques nationales et r\u00e9gionales en fixant des objectifs sp\u00e9cifiques et en adoptant des mesures qui tiennent compte des diversit\u00e9s nationales et r\u00e9gionales ;<\/p>\n<p>\u2013 proc\u00e9der p\u00e9riodiquement \u00e0 un suivi, une \u00e9valuation et un examen par les pairs, ce qui permettra \u00e0 chacun d\u2019en tirer des enseignements. \u00bb (\u00a7 37).<\/p>\n<p>))<\/p>\n<p>La MOC est une m\u00e9thode de convergence par comparaison statistique et diffusion des bonnes pratiques.<\/p>\n<p>C\u2019est par l\u2019\u00e9valuation quantitative et le classement des performances que l\u2019on entend amener les pays \u00e0 atteindre les r\u00e9sultats souhaitables, exactement comme une direction d\u2019entreprise cherche \u00e0 g\u00e9rer son personnel. Comme le dit fort bien Isabelle Bruno, \u00ab les champs fra\u00eechement investis par l\u2019Union sous la banni\u00e8re de la MOC ne font plus l\u2019objet d\u2019une int\u00e9gration par le droit, mais d\u2019une <em>europ\u00e9anisation par le chiffre <\/em>\u00bb. ((Isabelle Bruno, <em>A vos marques, pr\u00eats\u2026cherchez !<\/em>, La strat\u00e9gie europ\u00e9enne de Lisbonne, vers un march\u00e9 de la recherche, Editions du croquant, savoir\/agir, 2008, p. 13.))<\/p>\n<p>La contrainte des pairs s\u2019exerce sur chacun pour qu\u2019il rattrape son retard en investissement, pour qu\u2019il acc\u00e9l\u00e8re les r\u00e9formes, pour qu\u2019il obtienne enfin un chiffre proche de celui fix\u00e9 par le groupe d\u2019experts. Du c\u00f4t\u00e9 national, le <em>benchmarking<\/em> est un outil de persuasion politique, souvent largement et aveuglement repris par les journalistes ou par les \u00ab sp\u00e9cialistes \u00bb, qui permet de l\u00e9gitimer les r\u00e9formes nationales impopulaires : \u00ab on ne peut pas rester seul \u00e0 faire ainsi \u00bb, \u00ab on est en retard sur les autres \u00bb, \u00ab on doit aller dans le m\u00eame sens que les autres \u00bb etc. En d\u2019autres termes, le <em>benchmarking<\/em> est un instrument de normalisation. Cette modalit\u00e9 statistique de gouvernement l\u00e9gitime la mise en place, jusqu\u2019au niveau le plus fin, des techniques d\u2019\u00e9valuation quantitative qui sont aujourd\u2019hui les leviers des mutations professionnelles et des rapports de pouvoir. L\u2019Europe est g\u00e9r\u00e9e, de ce point de vue, comme une grande entreprise plus que comme une institution officiellement r\u00e9gie par le droit public europ\u00e9en.<br \/>\nCe cadre est \u00e0 la fois contraignant pour les Etats soumis aux injonctions de la Commission sur la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la <em>Strat\u00e9gie de Lisbonne<\/em> et non juridique. Les lignes directrices de la MOC ne sont pas formellement obligatoires et un pays n\u2019est pas juridiquement oblig\u00e9 de les suivre mais l\u2019Union poss\u00e8de de facto un v\u00e9ritable <em>pouvoir normatif<\/em>. Certes, les Etats sont partie prenante de cette logique de convergence mais dans une logique collective qui ob\u00e9it \u00e0 ce que le jargon europ\u00e9en appelle \u00ab <em>la pression des pairs <\/em>\u00bb, laquelle est un outil privil\u00e9gi\u00e9 de la nouvelle gestion publique, elle-m\u00eame issue des pratiques d\u2019entreprise. La MOC est un mode de gouvernement non juridique qui consiste \u00e0 orienter la conduite des responsables politiques et administratifs nationaux par leur mise en concurrence et leur surveillance mutuelle. En ce sens, elle est un parfait exemple de la \u00ab conduite des conduites \u00bb (M. Foucault) qui caract\u00e9rise le n\u00e9olib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>L\u2019Union a fix\u00e9 un programme dirig\u00e9 par un groupe d\u2019experts (que l\u2019on d\u00e9signera \u00e0 partir de 2003 comme le programme \u00ab Education et formation 2010 \u00bb), des objectifs interm\u00e9diaires et des indicateurs communs d\u2019\u00e9valuation des performances et de la qualit\u00e9 de l\u2019enseignement. Les groupes de travail compos\u00e9s d\u2019experts et de techniciens nomm\u00e9s par les Etats qui mettent en \u0153uvre la MOC d\u00e9terminent des objectifs chiffr\u00e9s \u00e0 atteindre et un calendrier d\u2019action, ils \u00e9laborent des indicateurs de r\u00e9f\u00e9rence (<em>benchmarks<\/em>) ((Il existe un groupe d\u2019experts sp\u00e9cifiquement charg\u00e9s de la construction des benchmarks.)) et s\u00e9lectionnent sur la base des comparaisons d\u2019indicateurs les \u00ab bonnes pratiques \u00bb qui devraient \u00eatre adopt\u00e9es par tous.<\/p>\n<p>C\u2019est ce r\u00e9seau de groupes d\u2019experts qui inspire \u00e0 partir de 2003-2004 les recommandations de la Commission en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, qui vont toutes dans le sens de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des r\u00e9formes nationales. C\u2019est au cours de ce \u00ab processus continu \u00bb (<em>rolling agenda<\/em>) que sont pr\u00e9cis\u00e9es au fur et \u00e0 mesure les priorit\u00e9s des diff\u00e9rentes politiques nationales : la d\u00e9finition d\u2019un socle de comp\u00e9tences, la formation des enseignants, l\u2019orientation, la validation des acquis de l\u2019exp\u00e9rience, l\u2019assurance de la qualit\u00e9 des syst\u00e8mes d\u2019apprentissage, puis l\u2019\u00e9laboration des cadres nationaux de certification align\u00e9s sur le cadre europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thode donne ses premiers r\u00e9sultats pratiques d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 2000 : les r\u00e9formes des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs nationaux commencent alors \u00e0 \u00eatre coordonn\u00e9es et r\u00e9gies par les cadres, les indicateurs et les principes d\u00e9finis au niveau europ\u00e9en. En France, la r\u00e9forme Fillon, en 2006, s\u2019inspirera explicitement des recommandations des experts europ\u00e9ens, comme si elles avaient la force d\u2019une loi supr\u00eame.<\/p>\n<p>Les obstacles que cette politique de concurrence statistique doit surmonter ne sont pas minces. A commencer par l\u2019\u00e9tablissement des instruments de mesure communs. La construction des indicateurs n\u2019a rien de neutre et leur usage non plus. Un autre probl\u00e8me tout aussi fondamental se pose pour la comparaison en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation : que disent exactement les chiffres dans chacun des pays et des syst\u00e8mes institutionnels nationaux ? La MOC pr\u00e9suppose que les r\u00e9alit\u00e9s et les histoires nationales sont suffisamment proches pour autoriser une comparaison quantitative pertinente. Les chiffres ne permettent pas d\u2019appr\u00e9hender ce qui permet de les expliquer, par exemple certains h\u00e9ritages comme celui des lyc\u00e9es qui ont un r\u00f4le pivot dans le syst\u00e8me fran\u00e7ais, ou certains choix comme celui du d\u00e9veloppement d\u2019un enseignement scolaire professionnel et technologique qui n\u2019existe pas partout.<\/p>\n<h2>La convergence universitaire en marche<\/h2>\n<p>Le troisi\u00e8me aspect est l\u2019emploi constant du d\u00e9bordement pour outrepasser le droit europ\u00e9en lui-m\u00eame et inscrire dans les faits des transformations simultan\u00e9es des r\u00e9alit\u00e9s institutionnelles. L\u2019histoire de la cr\u00e9ation d\u2019un espace europ\u00e9en de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur est un mod\u00e8le du genre.<br \/>\nL\u2019op\u00e9ration a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par un contournement des trait\u00e9s, selon une d\u00e9marche \u00ab non communautaire \u00bb ou encore \u00ab intergouvernementale \u00bb. Mais la Commission n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 \u00ab se r\u00e9investir \u00bb dans le processus \u00e0 la demande des pays pionniers. On a l\u00e0 un parfait exemple du jeu de dupes qui permet de violer la lettre des trait\u00e9s au nom d\u2019un \u00ab besoin objectif \u00bb. La d\u00e9claration de la Sorbonne en 1998 sign\u00e9e par quatre ministres de l\u2019\u00e9ducation (allemand, britannique, fran\u00e7ais et italien) et le \u00ab processus de Bologne \u00bb lanc\u00e9 en juin 1999, dans lequel se sont engag\u00e9s d\u2019abord trente pays europ\u00e9ens puis aujourd\u2019hui quarante-six, d\u00e9passent de loin le cadre restreint de l\u2019action communautaire d\u00e9finie \u00e0 Maastricht. Le but d\u00e9clar\u00e9 de cette action \u00ab intergouvernementale \u00bb est de faire converger les syst\u00e8mes d\u2019enseignement sup\u00e9rieur afin de constituer un espace universitaire unifi\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Europe, bien au-del\u00e0 d\u2019ailleurs des seuls pays membres de l\u2019Union(( La d\u00e9marche \u00ab intergouvernementale \u00bb, qui sert en quelque sorte de laboratoire pour l\u2019action communautaire, s\u2019est prolong\u00e9e au niveau de l\u2019enseignement primaire et secondaire avec la d\u00e9claration de Florence en septembre 1999, qui se donne un objectif d\u2019espace unifi\u00e9 de la scolarisation en Europe.)). La r\u00e9forme des structures dite LMD (licence, master, doctorat) \u00e0 partir de 2002 a \u00e9t\u00e9 en France l\u2019une des premi\u00e8res cons\u00e9quences de ce processus, suivie par la loi LRU en 2007, et enfin par le d\u00e9cret sur les enseignants chercheurs qui a provoqu\u00e9 un long conflit avec les universitaires au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2009.<\/p>\n<p>La France a jou\u00e9 un r\u00f4le moteur dans ce processus, \u00e0 l\u2019initiative de Claude All\u00e8gre. Ce fut d\u2019abord la Commission et le rapport Attali publi\u00e9 le 5 mai 1998, <em>Pour un mod\u00e8le europ\u00e9en d\u2019enseignement sup\u00e9rieur<\/em>, qui en ont dessin\u00e9 les grandes lignes. C\u2019est dans ce rapport que l\u2019on trouve en effet l\u2019id\u00e9e d\u2019une nouvelle g\u00e9ographie universitaire sur une base r\u00e9gionale mettant en rapport de comp\u00e9tition des \u00ab p\u00f4les universitaires provinciaux \u00bb, qui deviendront les P\u00f4les de recherche et d\u2019enseignement sup\u00e9rieur (PRES) ((Il convient de ne pas oublier que l\u2019espace universitaire europ\u00e9en est une initiative fran\u00e7aise et qu\u2019elle de \u00ab gauche \u00bb.))\u00a0 C\u2019est encore dans ce rapport qu\u2019est pr\u00e9conis\u00e9e une large autonomie de gestion des directions d\u2019\u00e9tablissements et l\u2019organisation en cycles s\u00e9par\u00e9s, la licence d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le master et le doctorat de l\u2019autre ((Cf. Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat, \u00ab Le LMD en France : loin de l\u2019universitas m\u00e9di\u00e9vale, les effets d\u2019une r\u00e9forme \u00e9conomique lib\u00e9rale \u00bb in Areser, Christophe Charle et Charle Souli\u00e9 (dir.), <em>Les ravages de la \u00ab modernisation \u00bb universitaire en Europe<\/em>, Syllepse, 2007.)). Claude All\u00e8gre n\u2019avait pas cach\u00e9, lors des c\u00e9r\u00e9monies du 800\u00e8me anniversaire de la Sorbonne en 1998, cette ambition d\u2019harmonisation des structures, des cycles et des dipl\u00f4mes.<\/p>\n<p>Pourtant, \u00e0 ses d\u00e9buts, cette harmonisation avait tout pour attirer ou pour endormir les universitaires et les \u00e9tudiants. Ainsi la d\u00e9claration de la Sorbonne du 25 mai 1998 rappelait-elle que \u00ab <em>Les universit\u00e9s sont n\u00e9es en Europe, pour certaines depuis environ trois quarts de mill\u00e9naire. Nos quatre pays sont fiers de poss\u00e9der quelques-unes des plus anciennes, qui c\u00e9l\u00e8brent en ce moment d&#8217;importants anniversaires, comme le fait aujourd&#8217;hui l&#8217;universit\u00e9 de Paris. \u00bb.<\/em> Mieux encore, elle soulignait \u00ab <em>que l&#8217;Europe que nous b\u00e2tissons n&#8217;est pas seulement celle de l&#8217;Euro, des banques et de l&#8217;\u00e9conomie ; elle doit \u00eatre aussi une Europe du savoir. Nous devons renforcer et utiliser dans notre construction les dimensions intellectuelles, culturelles, sociales et techniques de notre continent.<\/em> \u00bb ((\u00ab Harmoniser l&#8217;architecture du syst\u00e8me europ\u00e9en d&#8217;enseignement sup\u00e9rieur \u00bb, A l&#8217;occasion du 800\u00e8me anniversaire de l&#8217;Universit\u00e9 de Paris, d\u00e9claration conjointe des quatre ministres en charge de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur en Allemagne, en France, en Italie et au Royaume-Uni, 25 mai 1998.)).<\/p>\n<p>La d\u00e9claration de juin 1999, faite \u00e0 Bologne par les ministres de l\u2019enseignement, entendait elle aussi promouvoir une citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne autour de valeurs partag\u00e9es, elle cherchait \u00e0 permettre la plus grande circulation des \u00e9tudiants dans un m\u00eame espace universitaire, elle voulait augmenter le nombre d\u2019\u00e9tudiants et \u00e9lever le niveau de formation, elle voulait surtout apporter enfin une dimension culturelle, scientifique et sociale \u00e0 une construction europ\u00e9enne jug\u00e9e \u00e0 la fois trop \u00e9conomique et trop technocratique ((Cf. Christophe Charle, \u00ab La loi LRU dans une perspective europ\u00e9enne \u00bb, Mouvements, Septembre-d\u00e9cembre 2008, n\u00b055-56, p .95.)). La r\u00e9union de Bologne, apr\u00e8s la d\u00e9claration de la Sorbonne l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, et ces lieux n\u2019\u00e9taient pas innocents, voulait symboliser le retour de l\u2019humanisme intellectuel au c\u0153ur de la construction europ\u00e9enne, exactement comme le \u00ab processus de Luxembourg \u00bb \u00e0 partir de 1997 pr\u00e9tendait introduire et d\u00e9velopper une logique sociale dans une Europe trop marchande et financi\u00e8re.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est un mouvement contraire qui a eu lieu. La marche r\u00e9elle a d\u00e9menti la fa\u00e7ade officielle donn\u00e9e au \u00ab processus \u00bb : ce n\u2019est pas une Europe culturelle et scientifique qui est venue r\u00e9\u00e9quilibrer l\u2019Europe \u00e9conomique et bancaire, c\u2019est l\u2019Europe \u00e9conomique qui s\u2019est subordonn\u00e9e, jusque dans son c\u0153ur m\u00eame, l\u2019Europe intellectuelle et savante. \u00ab La Sorbonne \u00bb en 1998 et Bologne en 1999 symbolisent en r\u00e9alit\u00e9 la fin de l\u2019humanisme culturel et le triomphe de l\u2019utilitarisme marchand.<br \/>\nIl restait encore \u00e0 d\u00e9finir \u00e0 la fois le cadre conceptuel et les outils op\u00e9rationnels qui allaient permettre, au-del\u00e0 du seul domaine universitaire, d\u2019unifier un \u00ab espace europ\u00e9en de la connaissance \u00bb r\u00e9gi par les imp\u00e9ratifs de la concurrence mondiale. Mais l\u2019essentiel \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 est acquis : un large consensus, qui r\u00e9unit la droite et la gauche europ\u00e9enne, le patronat et les syndicats europ\u00e9ens, a \u00e9t\u00e9 mis en place autour de l\u2019id\u00e9e que d\u00e9sormais on ne pourrait plus jamais consid\u00e9rer l\u2019\u00e9ducation et plus largement la connaissance en dehors de la logique \u00e9conomique dominante.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>Trois dimensions majeures et compl\u00e9mentaires d\u00e9finissent le nouveau paradigme europ\u00e9en de la connaissance. Sur le plan conceptuel, nous avons affaire \u00e0 une <em> instrumentalisation radicale<\/em> du savoir, dans une version ultra utilitariste in\u00e9dite dans l\u2019histoire des id\u00e9es. Sur le plan institutionnel, nous avons affaire \u00e0 une <em>subordination totale<\/em> des institutions scolaires, universitaires et des \u00e9tablissements de recherche, qui doivent \u00eatre r\u00e9gis par le principe \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9ral de la concurrence et ordonn\u00e9s aux imp\u00e9ratifs de comp\u00e9titivit\u00e9. Sur le plan du mode de gouvernement, sont mis en \u0153uvre des outils nouveaux de la gouvernementalit\u00e9 proprement n\u00e9olib\u00e9rale des sujets qui visent \u00e0 organiser un \u00ab environnement \u00bb et des syst\u00e8mes d\u2019incitation capables d\u2019engendrer des comportements et des subjectivit\u00e9s orient\u00e9s vers l\u2019efficacit\u00e9 et la performance. <em>Il s\u2019agit d\u00e9sormais de favoriser l\u2019accumulation d\u2019un capital humain individuel tout au long de la vie afin que la hausse des comp\u00e9tences qui en d\u00e9coulera engendre une augmentation de la croissance potentielle europ\u00e9enne et une plus grande comp\u00e9titivit\u00e9 mondiale. <\/em>Ce nouveau paradigme est enti\u00e8rement li\u00e9 \u00e0 une conception du gouvernement du sujet productif qui doit \u00eatre &#8220;responsabilis\u00e9&#8221; en mati\u00e8re d\u2019apprentissage, condition pour lui d\u2019un bon parcours professionnel et d\u2019une plus grande s\u00e9curit\u00e9 face \u00e0 l\u2019emploi. ((Comme l&#8217;indique l&#8217;OCDE, cette notion \u00ab est en ad\u00e9quation avec les besoins engendr\u00e9s par les mutations qui transforment profond\u00e9ment les pays de l&#8217;OCDE, lesquelles tiennent \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes tels que des p\u00e9riodes continues de croissance \u00e9conomique, l&#8217;innovation technologique, la mondialisation, la d\u00e9r\u00e9glementation des march\u00e9s, l&#8217;\u00e9volution d\u00e9mographique et l&#8217;essor d&#8217;\u00e9conomies nouvelles \u00bb, in <em>Analyse des politiques d&#8217;\u00e9ducation,<\/em> 1997.)).<\/p>\n<p>Ce &#8220;nouveau paradigme&#8221; s\u2019articule avec les conceptions n\u00e9olib\u00e9rales du <em>workfare<\/em>, visant \u00e0 rendre \u00ab actif \u00bb le ch\u00f4meur et plus g\u00e9n\u00e9ralement le salari\u00e9 constamment expos\u00e9 au risque du ch\u00f4mage par inadaptation de ses comp\u00e9tences. L\u2019apprentissage \u00e0 vie appara\u00eet \u00e0 cet \u00e9gard comme une obligation de survie sur le march\u00e9 du travail flexibilis\u00e9. On peut s\u2019\u00e9tonner \u00e0 cet \u00e9gard du soutien que cette conception et les cons\u00e9quences qu\u2019elle implique soient l\u2019objet d\u2019une approbation globale des syndicats europ\u00e9ens. Dans une d\u00e9claration du 19 mai 2006, la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats reprenait \u00e0 son compte l\u2019ensemble du cadre d\u2019analyse de la politique europ\u00e9enne en mati\u00e8re de lutte contre le ch\u00f4mage : \u00ab Afin de r\u00e9pondre \u00e0 ces d\u00e9fis, de lever les obstacles \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9 des entreprises et d\u2019augmenter l\u2019employabilit\u00e9 des travailleurs, les partenaires sociaux europ\u00e9ens ont d\u00e9cid\u00e9 en 2002 de coordonner leur action dans le domaine de l\u2019apprentissage tout au long de la vie. Qu\u2019est-ce qui est en jeu ? Si l\u2019Europe veut avoir l\u2019\u00e9conomie et la soci\u00e9t\u00e9 &#8211; bas\u00e9es sur les connaissances &#8211; la plus comp\u00e9titive au monde, le d\u00e9veloppement des comp\u00e9tences est essentiel. \u00bb Le rapport d\u2019\u00e9valuation r\u00e9dig\u00e9 conjointement par les organisations patronales et les syndicats europ\u00e9ens \u00e0 la m\u00eame date ne laisse aucun doute sur le consensus qui r\u00e8gne parmi les \u00ab partenaires sociaux \u00bb pour transformer les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs dans le sens d\u2019une adaptation toujours plus \u00e9troite des cursus aux besoins des entreprises((http:\/\/www.etuc.org\/a\/2380var_recherche=%E9ducation)).<em><br \/>\n<\/em><br \/>\nLe <em>M\u00e9morandum sur l&#8217;\u00e9ducation et la formation <\/em>a bien montr\u00e9 comment cette perspective de l\u2019employabilit\u00e9 supposait que l\u2019individu soit le <em>sujet de son propre apprentissage<\/em>, qu\u2019il soit dans le champ \u00e9ducatif comme dans les autres, \u00ab entrepreneur de lui-m\u00eame \u00bb. L\u2019\u00e9cole ou l\u2019universit\u00e9 n\u2019ont plus \u00e0 lui dicter son cursus, c\u2019est \u00e0 lui de d\u00e9finir son parcours selon le principe du libre choix dans un contexte concurrentiel : \u00ab Au sein des soci\u00e9t\u00e9s de la connaissance, le r\u00f4le principal revient aux individus eux-m\u00eames. Le facteur d\u00e9terminant est cette capacit\u00e9 qu\u2019a l&#8217;\u00eatre humain de cr\u00e9er et d&#8217;exploiter des connaissances de mani\u00e8re efficace et intelligente, dans un environnement en perp\u00e9tuelle \u00e9volution. \u00bb Derri\u00e8re des propos triviaux, on retrouve la mani\u00e8re proprement n\u00e9olib\u00e9rale du gouvernement des sujets immerg\u00e9s dans un espace de concurrence. Le sujet est conduit \u00e0 se \u00ab responsabiliser \u00bb et \u00e0 calculer les avantages et les co\u00fbts de son apprentissage regard\u00e9 comme un investissement plus ou moins rentable. En tant que futur travailleur cognitif, l\u2019apprenant-entrepreneur doit d\u00e9velopper ses propres capacit\u00e9s d\u2019information sur le march\u00e9 des formations et ses propres comp\u00e9tences de calcul de rentabilit\u00e9 de ses investissements \u00e9ducatifs. Mais il doit pouvoir compter sur des \u00ab techniques de soi \u00bb qui remplacent les formes trop ouvertement prescriptives de l\u2019institution autoritaire. Si c\u2019est le sujet qui doit savoir ce qui est bon pour lui pour vraiment d\u00e9sirer de lui-m\u00eame aller dans une direction d\u00e9termin\u00e9e, il est en droit de recevoir l\u2019aide d\u2019informateurs, de guides, de coachs qui l\u2019aideront \u00e0 se conduire au mieux dans la comp\u00e9tition.<\/p>\n<p>On le voit, c\u2019est toute l\u2019institution scolaire qui est amen\u00e9e \u00e0 s\u2019ordonner \u00e0 des finalit\u00e9s \u00e9conomiques, mais \u00e9galement \u00e0 se plier aux normes du march\u00e9 du travail flexibilis\u00e9. La nouvelle \u00e9cole capitaliste est une \u00e9cole qui ne conna\u00eet qu\u2019une seule logique : la fourniture de main d\u2019\u0153uvre dot\u00e9e des comp\u00e9tences ad\u00e9quates aux entreprises et la responsabilisation individuelle de la qualit\u00e9 de cette marchandise humaine sous l\u2019esp\u00e8ce d\u2019un \u00ab portefeuille de comp\u00e9tences \u00bb. Par l\u00e0, il faut saisir une chose importante. Le sociologue Durkheim expliquait que tout syst\u00e8me scolaire avait pour horizon un certain type id\u00e9al humain, variable selon les soci\u00e9t\u00e9s. La nouvelle \u00e9cole capitaliste tend \u00e0 devenir plus que jamais, de fa\u00e7on de plus en plus pure, l\u2019usine de fabrication des nouvelles subjectivit\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales, ou pour le dire autrement, la fabrique d\u2019un individu dont la seule perspective dans la vie, dont le tourment perp\u00e9tuel, dont le seul rapport \u00e0 soi qu\u2019il aura \u00e0 cultiver sera ce que Marx appelait \u00ab la vente de soi \u00bb. En ce sens, la v\u00e9ritable crise de l\u2019Europe, comme toute vraie crise de l\u2019humanit\u00e9, est une crise de l\u2019homme m\u00eame ((Cf. La lecture de P. Val\u00e9ry que propose Jacques Derrida dans <em>L\u2019autre cap<\/em>, Minuit, 1991. Dans <em>Heidegger et la question De l\u2019esprit et autres essais<\/em>, Champs Flammarion, 1990, J. Derrida montre comment les remarques de P. Val\u00e9ry s\u2019inscrivent dans une \u00ab universit\u00e9 invisible \u00bb qui rassemble des penseurs comme Husserl et Heidegger, penseurs pour lesquels les mots conjoints d\u2019Europe et d\u2019Esprit font d\u00e9sormais probl\u00e8me (cf. Pp. 77-79).)).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La politique \u00e9ducative europ\u00e9enne actuelle ob\u00e9it au nouveau paradigme de <em>l&#8217;\u00e9cole n\u00e9olib\u00e9rale<\/em>. Ce mod\u00e8le n&#8217;est pas strictement europ\u00e9en, il est mondial, port\u00e9 par les grandes organisations \u00e9conomiques et financi\u00e8res internationales, relay\u00e9 par les \u00c9tats nationaux. Si l&#8217;Europe innove peu en la mati\u00e8re, elle agit comme un levier puissant qu&#8217;utilisent des gouvernements nationaux pour imposer des solutions que les peuples refusent ou pourraient refuser s&#8217;ils les connaissaient mieux. L&#8217;Europe se construit selon la norme supr\u00eame de l&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9 int\u00e9gralement concurrentielle. La politique \u00e9ducative, quant \u00e0 elle, est ordonn\u00e9e \u00e0 ce que l&#8217;on pourrait appeler la <em>norme de l&#8217;employabilit\u00e9<\/em>, soit la subordination \u00e0 la logique marchande du travail. En ce sens, la politique scolaire d&#8217;inspiration europ\u00e9enne conduit \u00e0 une <em>normalisation utilitariste<\/em> des pratiques p\u00e9dagogiques et des contenus scolaires et \u00e0 une soumission \u00e0 la logique centrale de nos \u00e9conomies et de nos soci\u00e9t\u00e9s qui est celle de l&#8217;accumulation du capital. C&#8217;est en ce sens que l&#8217;on peut parler de nouvelle \u00e9cole capitaliste \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle europ\u00e9enne. <\/p>\n","protected":false},"author":6423,"featured_media":1680,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-1681","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1681","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6423"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1681"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1681\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1680"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1681"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1681"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1681"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}