{"id":1679,"date":"2010-12-31T18:17:06","date_gmt":"2010-12-31T17:17:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=1679"},"modified":"2017-02-20T18:35:06","modified_gmt":"2017-02-20T17:35:06","slug":"lenseignement-en-europe-occidentale-lordre-nouveau-et-ses-adversaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2010\/12\/31\/lenseignement-en-europe-occidentale-lordre-nouveau-et-ses-adversaires\/","title":{"rendered":"L\u2019enseignement en Europe occidentale  : l\u2019ordre nouveau et ses adversaires"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, des organisations internationales ont cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper une orthodoxie politique qui puisse guider le travail des gouvernements nationaux en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation. Ces d\u00e9veloppements ont \u00e9t\u00e9 contest\u00e9s par des mouvements sociaux et par des syndicats, aussi bien durant les ann\u00e9es de croissance que durant la r\u00e9cession actuelle. Dans cette pr\u00e9sentation, je tenterai de r\u00e9pondre aux questions suivantes. Dans quelle mesure ce projet national\/global a-t-il r\u00e9ussi ? Quels sont les termes du conflit entre les \u201cr\u00e9formateurs\u201d et leurs opposants ? Quelles sont les r\u00e9alisations, les limites et les chances futures de l\u2019opposition ?<\/p>\n<p>Dans l\u2019ouvrage que j\u2019ai coordonn\u00e9, nous avons voulu rompre avec une longue tradition dans les milieux acad\u00e9miques, qui consiste \u00e0 n\u2019\u00e9crire sur les politiques d\u2019\u00e9ducation que du point de vue des d\u00e9cideurs de ces politiques. Nous voulions plut\u00f4t d\u00e9terminer les axes de contestation, entre forces oppos\u00e9es dans le champ de l\u2019\u00e9ducation. Nous y d\u00e9fendions le point de vue que l\u2019enseignement d\u2019apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me guerre mondiale (ou postfranquiste, dans le cas de l\u2019Espagne) a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 autant par la pression des mouvements sociaux que par les intentions des gouvernants. Nous soutenions que l\u2019actuelle orthodoxie politique en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation n\u2019\u00e9tait pas seulement un \u00ab plan \u00bb en vue de marchandiser l\u2019enseignement, de le centraliser, de le d\u00e9centraliser, etc., mais r\u00e9pondait aussi \u00e0 une \u00ab strat\u00e9gie \u00bb visant \u00e0 confronter des forces sociales qui avaient chacune leur part dans la cr\u00e9ation des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs et qui y restaient attach\u00e9es, tant sur le plan symbolique que mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Dans la derni\u00e8re partie de ce livre, nous analysions les conflits dans le secteur de l\u2019enseignement durant les ann\u00e9es 2000, comme la campagne anti-CPE en France et les mobilisations anti-Moratti en Italie. Depuis lors, j\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019\u00e9crire d\u2019autres articles sur les conflits \u00e9ducatifs, sp\u00e9cialement en France et en Italie, cherchant ainsi \u00e0 identifier les motivations, la composition et l\u2019identit\u00e9 des forces en pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Nous avons ainsi pu identifier &#8211; cela n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re difficile, \u00e0 vrai dire &#8211; deux acteurs sociaux majeurs, qui s\u2019opposent \u00e0 la nouvelle orthodoxie politique : la jeunesse et les travailleurs du secteur public de l\u2019\u00e9ducation.<\/p>\n<h2>L\u2019opposition de la jeunesse<\/h2>\n<p>La jeunesse. Si les r\u00e9formes \u00e9ducatives doivent se passer d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 populaire aupr\u00e8s des \u00e9tudiants, des lyc\u00e9ens et de la jeunesse en g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est avant tout parce qu\u2019elles ne tiennent gu\u00e8re les promesses de prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique, pourtant centrales dans la rh\u00e9torique du changement. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un probl\u00e8me qui date d\u2019avant la r\u00e9cession de 2008. Depuis plus de 20 ans, les niveaux de ch\u00f4mage des jeunes sont exceptionnellement \u00e9lev\u00e9s dans la majeure partie de l\u2019Europe. Selon les donn\u00e9es d\u2019Eurostat, on atteint, pour 2006, des taux de plus de 20% en France, en Gr\u00e8ce, en Italie et pr\u00e8s de 20% en Espagne (European Commission 2008: 75). Dans une \u00e9tude sur la jeunesse en Europe, Ren\u00e9 Bendit concluait que le probl\u00e8me \u00e9tait davantage structurel que cyclique; une nouvelle situation sociale a vu le jour : la pr\u00e9carit\u00e9. Cette pr\u00e9carit\u00e9 ne peut pas se mesurer uniquement par des taux de ch\u00f4mage. Elle inclut des caract\u00e9ristiques li\u00e9es aux salaires, \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019emploi, aux carri\u00e8res, etc. Elle emp\u00eache les individus de g\u00e9rer leurs entr\u00e9es et leurs sorties du march\u00e9 du travail d\u2019une fa\u00e7on qui corresponde \u00e0 leurs attentes. Les m\u00e9canismes de la pr\u00e9carit\u00e9 ont deux types d\u2019effets. Pour certains &#8211; surtout des jeunes issus de la classe ouvri\u00e8re et de l\u2019immigration, ayant de faibles niveaux de qualification -, ils impliquent une exclusion quasi totale de toute forme d\u2019emploi stable. Pour d\u2019autres &#8211; ceux qui jouissent d\u2019un haut niveau \u00e9ducatif -, la pr\u00e9carit\u00e9 implique un foss\u00e9 entre les niveaux de qualification et les types d\u2019emplois disponibles. Les niveaux de scolarisation se sont \u00e9lev\u00e9s, ainsi que les attentes des jeunes dipl\u00f4m\u00e9s; mais ils d\u00e9couvrent qu\u2019il leur est devenu plus difficile d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un emploi stable, au logement et \u00e0 une vie adulte autonome. Le chercheur fran\u00e7ais Fr\u00e9d\u00e9ric Lebaron (2006) d\u00e9crit cela comme une \u00ab d\u00e9valorisation \u00bb des qualifications, qui rend les \u00e9tudiants intens\u00e9ment sceptiques \u00e0 propos de la valeur de leurs \u00e9tudes, mais \u00e9galement attentifs aux politiques qui semblent devoir \u00e0 la fois cr\u00e9er de nouvelles divisions dans l\u2019\u00e9ducation et d\u00e9loger le contr\u00f4le par certains groupes de qualifications jug\u00e9es essentielles dans la construction d\u2019une carri\u00e8re. C\u2019est \u00e0 partir de ce point de vue soup\u00e7onneux que l\u2019on a per\u00e7u les politiques de r\u00e9forme de l\u2019\u00e9ducation et que des mobilisations ont vu le jour : France 2006, Italie 2008, Gr\u00e8ce 2008, Autriche 2009.<\/p>\n<p>Il convient d\u2019ajouter que la base id\u00e9ologique de ces mobilisations est complexe. La vision traditionnelle de l\u2019\u00e9ducation a souvent fourni une base \u00e0 l\u2019opposition contre des politiques, dont le souci unilat\u00e9ral de se conformer aux demandes de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 heurtait de front les conceptions humanistes de l\u2019\u00e9ducation. Mais une opposition exprim\u00e9e en ces termes peut contenir un \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9gression, une nostalgie pour le \u00abbon vieux temps\u00bb de l\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieure s\u00e9lective, r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une \u00e9lite.<\/p>\n<h2>L\u2019opposition des travailleurs du secteur public<\/h2>\n<p>Outre la jeunesse, la nouvelle orthodoxie a \u00e9galement engendr\u00e9 l\u2019opposition des travailleurs du secteur public. Avant m\u00eame la vague de r\u00e9cession actuelle, certains gouvernements nationaux \u2014 particuli\u00e8rement en France et en Italie \u2014 ont pr\u00e9vu de supprimer massivement des emplois publics. En m\u00eame temps, les conditions de travail, cadenass\u00e9es par un contr\u00f4le manag\u00e9rial s\u00e9v\u00e8re, se d\u00e9t\u00e9rioraient, et la signification de l\u2019activit\u00e9 professionnelle en \u00e9tait transform\u00e9e. Mais au-del\u00e0 de ces craintes sectorielles, il y a d\u2019autres motivations : les changements dans le monde de l\u2019\u00e9ducation menacent ce qui est per\u00e7u comme un acquis historique de la classe ouvri\u00e8re et des mouvements progressistes, et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, comme un \u00e9l\u00e9ment constitutif de l\u2019identit\u00e9 nationale. Ces r\u00e9alisations &#8211; \u00e9videmment in\u00e9gales et incompl\u00e8tes, mais n\u00e9anmoins capables de susciter une certaine mobilisation &#8211; sont per\u00e7ues comme \u00e9tant menac\u00e9es, renvers\u00e9es, par des politiques d\u2019\u00e9ducation orient\u00e9es vers le march\u00e9. Lorsque les travailleurs de l\u2019\u00e9ducation, dont l\u2019identit\u00e9 collective est influenc\u00e9e par cette forme de compr\u00e9hension historique, se mobilisent contre les politiques actuelles, leur protestation est souvent en phase avec l\u2019opinion publique, et leur lutte peut servir de symbole de la d\u00e9fense d\u2019un mod\u00e8le social particulier, contre les projets de r\u00e9forme avanc\u00e9s par les \u00e9lites transnationales et par une classe politique nationale qui a accept\u00e9 l\u2019orthodoxie politique globale, mais qui craint le d\u00e9bat. Des enjeux qui peuvent sembler sectoriels, peuvent d\u00e9clencher des conflits de plus grande ampleur. La campagne anti-CPE en France est tout \u00e0 fait symptomatique \u00e0 cet \u00e9gard; de m\u00eame que, mais avec moins d\u2019effet, les tentatives de la gauche italienne de mobiliser l\u2019opinion contre la politique \u00e9ducative de Berlusconi, parce qu\u2019elle constituait une atteinte \u00e0 la constitution italienne, \u00e9crite en 1947 sous l\u2019influence de l\u2019antifascisme.<\/p>\n<p>Telles furent, grosso modo, les forces qui se sont engag\u00e9es dans une guerre d\u2019usure sur plusieurs fronts, face \u00e0 des gouvernements sociaux-d\u00e9mocrates et conservateurs, depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 90. Du point de vue de l\u2019opposition, ce furent des exp\u00e9riences tr\u00e8s difficiles, parce que les r\u00e9formes qu\u2019elle affrontait pr\u00e9sentaient divers aspects:<\/p>\n<p>&#8211; la formation, le statut et le contr\u00f4le de la force de travail enseignante;<br \/>\n&#8211; la d\u00e9centralisation et la marchandisation de l\u2019\u00e9ducation;<br \/>\n&#8211; des r\u00e9formes curriculaires et p\u00e9dagogiques impos\u00e9es du centre;<br \/>\n&#8211; la s\u00e9paration des fili\u00e8res g\u00e9n\u00e9rales et qualifiantes;<br \/>\n&#8211; le rapprochement de l\u2019\u00e9cole et de l\u2019entreprise.<\/p>\n<p>Dans ce conflit, l\u2019\u00e9quilibre des forces s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 de plus en plus vers la nouvelle orthodoxie politique. Non que les mobilisations se soient taries. Au contraire, dans la plupart des pays, la mobilisation dans le monde de l\u2019\u00e9ducation a \u00e9t\u00e9 plus forte que jamais depuis les ann\u00e9es 1960. Mais en face, les gouvernements des pays europ\u00e9ens disposaient d\u2019un r\u00e9pertoire politique commun, d\u2019un sens de l\u2019objectif commun &#8211; facilit\u00e9 par l\u2019UE et l\u2019OCDE -, plus puissant que celui des mouvements d\u2019opposition. Le glissement des partis de la social-d\u00e9mocratie vers un consensus id\u00e9ologique n\u00e9olib\u00e9ral, et l\u2019incapacit\u00e9 de la gauche radicale de r\u00e9aliser une perc\u00e9e \u00e9lectorale significative, n\u2019ont pas permis d\u2019arr\u00eater la strat\u00e9gie de r\u00e9formes, qui s\u2019est poursuivie avec une vari\u00e9t\u00e9 de nuances sous des gouvernements de centre-gauche et de centre-droite.<\/p>\n<h2>Crise financi\u00e8re et strat\u00e9gie du choc<\/h2>\n<p>En 2008, avec l\u2019\u00e9clatement de la crise financi\u00e8re du capitalisme, on aurait pu penser que cette situation allait changer. Mais si changement il y eut, ce fut un nouveau glissement \u00e0 droite, avec l\u2019arriv\u00e9e de coalitions conservatrices en Grande-Bretagne et en Allemagne, et la mont\u00e9e d\u2019un \u00ab c\u00e9sarisme \u00bb rampant en France et en Italie. Je voudrais maintenant me pencher sur la contestation politique dans le milieu de l\u2019\u00e9ducation, dans ce nouveau contexte. Je m\u2019int\u00e9resserai particuli\u00e8rement \u00e0 la situation en Angleterre, mais j\u2019esp\u00e8re, je crois, que ce que j\u2019en dirai aura une certaine r\u00e9sonance pour les autres pays europ\u00e9ens, par ce que cela nous apprend aussi bien des strat\u00e9gies des classes dirigeantes que des capacit\u00e9s et potentialit\u00e9s de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Le livre de Naomi Klein, \u201cLa strat\u00e9gie du choc\u201d, d\u00e9crit la fa\u00e7on dont les classes dirigeantes et les d\u00e9cideurs politiques internationaux sont parvenus \u00e0 d\u00e9velopper une strat\u00e9gie qui transforme les catastrophes naturelles et sociales en opportunit\u00e9s commerciales. Le tsunami, les inondations \u00e0 la Nouvelle Orl\u00e9ans, la guerre en Irak en sont des exemples frappants. Le gouvernement conservateur\/lib\u00e9ral britannique a bien retenu cette le\u00e7on. Le ministre britannique des finances, tout comme Rumsfeld en Irak, a pr\u00e9sent\u00e9 sa strat\u00e9gie comme une \u00ab onde de choc \u00bb. Lorsque les probl\u00e8mes financiers sont pr\u00e9sent\u00e9s en termes catastrophistes, alors on peut s\u2019en servir pour justifier des coupes sombres \u00e0 une \u00e9chelle massive, une restructuration de l\u2019\u00e9ducation qui puisse enterrer pour des d\u00e9cennies les projets de r\u00e9formes progressistes, \u00e9galitaires.<\/p>\n<p>Je me propose d\u2019illustrer cela avec l\u2019exemple du financement des universit\u00e9s britanniques. Voici quelques citations \u00e9manant de deux recteurs d\u2019universit\u00e9s. Le professeur Crossick (University of London) a pr\u00e9dit que 75% des subsides gouvernementaux seraient supprim\u00e9s \u00e0 tous les niveaux et qu\u2019en d\u00e9finitive, les arts, les humanit\u00e9s et les sciences sociales ne recevraient plus de subsides du tout. Ses craintes ont \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9es par le vice-chancelier de l\u2019universit\u00e9 de Roehampton, Paul O\u2019Prey, qui est \u00e9galement le pr\u00e9sident du groupe de r\u00e9flexion strat\u00e9gique \u00ab Universities UK \u00bb. Celui-ci s\u2019est dit inquiet de voir le syst\u00e8me d\u2019enseignement sup\u00e9rieur d\u00e9mantel\u00e9 sans une id\u00e9e claire de ce qui allait le remplacer. \u00abCe que nous faisons pr\u00e9sentement, avec le plan visant \u00e0 supprimer un haut pourcentage des subsides d\u2019enseignement et \u00e0 inciter les universit\u00e9s \u00e0 les remplacer par des frais d\u2019inscription beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s pour les \u00e9tudiants [illimit\u00e9s, mais en moyenne de 7000 \u00a3 par an = 8000 \u20ac], c\u2019est produire un choc \u00e9conomique qui finira par privatiser l\u2019enseignement universitaire\u00bb. (BBC News, 1er octobre, http:\/\/www.bbc.co.uk\/news\/education-11453624)<\/p>\n<p>Des mesures imm\u00e9diates, drastiques, avec des cons\u00e9quences \u00e0 long terme. Une accentuation et une acc\u00e9l\u00e9ration des tendances observ\u00e9es dans les ann\u00e9es 1990 et 2000.<\/p>\n<p>Dans le conflit sur l\u2019enseignement, l\u2019enjeu est donc \u00e9norme. Quelle est la force r\u00e9elle des conservateurs\/lib\u00e9raux ? Et quelles sont les perspectives d\u2019opposition ?<\/p>\n<p>Nous pouvons observer une diff\u00e9rence entre le gouvernement actuel et celui du New Labour, son pr\u00e9d\u00e9cesseur (1997-2010). La strat\u00e9gie du New Labour a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite comme \u00ab double shuffle \u00bb : a) l\u2019\u00e9lectorat traditionnel \u00e9tait pr\u00e9serv\u00e9 par un certain degr\u00e9 de redistribution et par une rh\u00e9torique communautaire; b) &#8230;tout en poursuivant un agenda essentiellement dirig\u00e9 vers un \u00e9tat-march\u00e9. Outre une forte dose de privatisation, cette strat\u00e9gie impliquait :<\/p>\n<p>&#8211; une augmentation des d\u00e9penses;<br \/>\n&#8211; un discours dominant convaincant : l\u2019\u00e9ducation comme \u00e9l\u00e9ment central de comp\u00e9titivit\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 de la connaissance; une interconnexion entre un succ\u00e8s individuel en \u00e9ducation et un destin professionnel stable;<br \/>\n&#8211; l\u2019expansion de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, un soutien accru pour l\u2019enseignement maternel;<br \/>\n&#8211; dans un contexte de polarisation sociale et \u00e9ducative croissante, une certaine dose de financement cibl\u00e9 pour les groupes sociaux \u00abd\u00e9savantag\u00e9s\u00bb.<br \/>\nCette politique impliquait un ensemble de justifications qui liaient les promesses faites aux individus avec le discours relatif \u00e0 la croissance \u00e9conomique.<br \/>\nCe qui frappe dans la politique conservatrice\/lib\u00e9rale, c\u2019est qu\u2019elle a largement abandonn\u00e9 ces justifications \u00e0 plusieurs niveaux. Sa strat\u00e9gie de justification se r\u00e9sume d\u00e9sormais \u00e0 de slogans du genre :<br \/>\n&#8211; le d\u00e9ficit budg\u00e9taire doit \u00eatre effac\u00e9, sinon la Grande-Bretagne en payera le prix sur les march\u00e9s financiers;<br \/>\n&#8211; il faut amaigrir le secteur public boulimique, cr\u00e9\u00e9 par les gaspillages du Labour;<br \/>\n&#8211; notre projet est un choix autant qu\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 &#8211; une transformation de long terme, en r\u00e9ponse \u00e0 une crise imm\u00e9diate &#8211; qui nous conduira vers une soci\u00e9t\u00e9 moins d\u00e9pendante du secteur public, davantage bas\u00e9e sur la philanthropie et l\u2019entreprise priv\u00e9e.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement : le march\u00e9 est d\u00e9sormais suppos\u00e9 apporter sa propre justification, en abandonnant les discours de centre-gauche et les palliatifs. Une telle strat\u00e9gie peut-elle fonctionner ? Le n\u00e9olib\u00e9ralisme peut-il se nicher dans les politiques publiques et dans les comportements quotidiens, \u00e0 un niveau tel qu\u2019il n\u2019a plus besoin d\u2019un discours ou de politiques permettant d\u2019adoucir la rudesse des justifications fond\u00e9es uniquement sur le march\u00e9 ?<\/p>\n<p>Il y a quelques sources \u00e9videntes de conflits :<\/p>\n<p>&#8211; cette politique augmentera grandement la s\u00e9lection sociale dans l\u2019enseignement;<br \/>\n&#8211; elle met en p\u00e9ril l\u2019avenir de larges parts de la jeunesse (taux de ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9, ins\u00e9curit\u00e9 sociale, diminution des moyens de l\u2019enseignement);<br \/>\n&#8211; elle menace les \u00e9tudiants des classes moyennes, en m\u00eame temps que les coupes dans le secteur public suppriment des centaines de milliers d\u2019emplois de la classe ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p>Le potentiel de contre mobilisation est donc \u00e9vident. Mais Osborne (le ministre des Finances) fait le pari que cette attaque (\u00ab choc et stupeur \u00bb) est r\u00e9alis\u00e9e sur une telle \u00e9chelle qu\u2019une population n\u2019ayant plus connu de militantisme depuis les ann\u00e9es 80 ne sera pas capable de se mobiliser suffisamment pour s\u2019y opposer. En la mati\u00e8re, sa strat\u00e9gie ressemble \u00e0 celle de Sarkozy, Berlusconi ou Papandreou : attendre la fin de la temp\u00eate de protestations, pour appliquer une politique presque inchang\u00e9e. Ce qui prouvera qu\u2019en s\u2019en tenant aux principes (du libre march\u00e9), on peut tenir t\u00eate \u00e0 toutes les formes de protestation (comme Blair pendant la Deuxi\u00e8me guerre du Golfe ou Berlusconi lors des mouvements sociaux de 2008).<\/p>\n<h2>Pour une mobilisation sans pr\u00e9c\u00e9dent<\/h2>\n<p>Cela signifie que l\u2019opposition doit s\u2019organiser \u00e0 une \u00e9chelle de mobilisation, de coordination et d\u2019efficacit\u00e9 rh\u00e9torique sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Quelle est la probabilit\u00e9 qu\u2019une telle mobilisation se produise ? A court terme, c\u2019est hautement improbable. Les ann\u00e9es Thatcher et Blair ont eu un effet d\u00e9sastreux sur la capacit\u00e9 d\u2019action politique ind\u00e9pendante : le tournant n\u00e9olib\u00e9ral du Labour Party signifie qu\u2019aucune alternative politique forte n\u2019est exprim\u00e9e; d\u2019autre part, les r\u00e9seaux qui organisaient jadis la r\u00e9sistance ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sactiv\u00e9s. Nous ne devrions pas non plus exag\u00e9rer la force des mouvements d\u2019opposition en Espagne, en Gr\u00e8ce et en Italie. Aucun d\u2019entre eux n\u2019est parvenu \u00e0 faire d\u00e9vier le n\u00e9olib\u00e9ralisme de sa voie. N\u00e9anmoins, il n\u2019est pas possible de ne pas constater les diff\u00e9rences entre le niveau de mobilisation de ces pays et celui de la Grande-Bretagne. L\u2019universit\u00e9 o\u00f9 je travaille est l\u2019une des plus militantes du pays. Voici quelle fut sa r\u00e9ponse, la semaine derni\u00e8re, aux projets gouvernementaux en mati\u00e8re d\u2019enseignement sup\u00e9rieur. (http:\/\/savegoldsmiths.tumblr.com\/post\/1478682762)<\/p>\n<p>Cependant, de telles actions n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 imit\u00e9es ailleurs. La manifestation nationale du 10 novembre a rassembl\u00e9 assez de monde pour constituer un point de d\u00e9part pour construire une r\u00e9sistance, mais cela ne suffira pas \u00e0 priver Cameron de sommeil.<\/p>\n<p>Pour changer cela, deux conditions sont essentielles :<\/p>\n<p>&#8211; des r\u00e9ponses cibl\u00e9es au programme gouvernemental d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et de privatisations, destin\u00e9es \u00e0 obtenir de v\u00e9ritables concessions et reculs, afin de servir d\u2019exemple et d\u2019encouragement \u00e0 la r\u00e9sistance d\u2019autres secteurs;<br \/>\n&#8211; le d\u00e9veloppement d\u2019une force politique capable d\u2019articuler une alternative aux politiques gouvernementales et d\u2019organiser des actions \u00e0 une \u00e9chelle nationale.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>Je pense que l\u2019\u00e9chelle des restructurations sociales et \u00e9ducatives a connu une croissance qualitative depuis 2008, ce qui exige un niveau comparable de contre mobilisation. En 1998, le sociologue britannique Colin Crouch indiquait que \u00ab le plus puissant centre de pouvoir social qui \u00e9mergea \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle fut celui du capitalisme globalis\u00e9 \u00bb. Analysant la faiblesse de l\u2019opposition contre les forces de transformation propres au capitalisme, il observait \u00ab le rassemblement des int\u00e9r\u00eats non capitalistes \u00bb, pr\u00e9sent dans les mouvements et les institutions de l\u2019\u00e8re post\u00e9rieure \u00e0 la Deuxi\u00e8me guerre mondiale, et posait cette question essentielle : ce rassemblement \u00ab n\u2019est-il qu\u2019un simple poids mort h\u00e9rit\u00e9 du pass\u00e9, ou contient-il un potentiel d\u2019action ? \u00bb Telle est en effet la question \u00e0 laquelle il nous appartient de r\u00e9pondre aujourd\u2019hui, en th\u00e9orie, et en pratique.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.skolo.org\/spip.php?article1288\">Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res du colloque<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, des organisations internationales ont cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper une orthodoxie politique qui puisse guider le travail des gouvernements nationaux en mati\u00e8re d&#8217;\u00e9ducation. Ces d\u00e9veloppements ont \u00e9t\u00e9 contest\u00e9s par des mouvements sociaux et par des syndicats, aussi bien durant les ann\u00e9es de croissance que durant la r\u00e9cession actuelle. Dans cette pr\u00e9sentation, je tenterai de r\u00e9pondre aux questions suivantes. Dans quelle mesure ce projet national\/global a-t-il r\u00e9ussi ? Quels sont les termes du conflit entre les &#8220;r\u00e9formateurs&#8221; et leurs opposants ? 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