{"id":1565,"date":"2010-07-05T12:10:21","date_gmt":"2010-07-05T11:10:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=1565"},"modified":"2017-02-20T12:35:35","modified_gmt":"2017-02-20T11:35:35","slug":"jose-saramago","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2010\/07\/05\/jose-saramago\/","title":{"rendered":"Jos\u00e9 Saramago"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le 18 juin dernier disparaissait l&#8217;\u00e9crivain portugais Jos\u00e9 Saramago. Il \u00e9tait un de ces \u00ab ambassadeurs de nos br\u00fblures et de nos r\u00eaves \u00bb (1) que nous regretterons. C&#8217;est le prix Nobel de litt\u00e9rature qui avait concentr\u00e9 sur lui la lumi\u00e8re des projecteurs. En 1998, c&#8217;est-\u00e0-dire sur le tard, pour un homme n\u00e9 en 1922 dans l&#8217;Alentejo. D&#8217;origine modeste, \u00e9lev\u00e9 par des grands-parents paysans analphab\u00e8tes, toute sa vie aura \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e sous le signe de l&#8217;engagement. Communiste et ath\u00e9e, il ne s&#8217;est d&#8217;ailleurs pas fait que des amis dans son pays natal. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es l&#8217;avaient encore vu s&#8217;engager ardemment dans le mouvement altermondialiste.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1564\" src=\"http:\/\/www.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/arton1220.jpg\" width=\"430\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/arton1220.jpg 430w, https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/arton1220-215x300.jpg 215w, https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2010\/07\/arton1220-301x420.jpg 301w\" sizes=\"auto, (max-width: 430px) 100vw, 430px\" \/><\/p>\n<p>Pour ma part, je l\u2019ai d\u00e9couvert avec <em> <strong>Le Dieu manchot<\/strong> <\/em> (2). <\/p>\n<p>Une entr\u00e9e en mati\u00e8re de r\u00eave car ce roman est une pure merveille. Aussit\u00f4t apprivois\u00e9e l\u2019originalit\u00e9 de son \u00e9criture &#8211; il abandonne la ponctuation traditionnelle au profit d\u2019un flux continu o\u00f9 les dialogues se marquent par une simple virgule suivie d\u2019une majuscule, sans que jamais cela nuise \u00e0 la lisibilit\u00e9 &#8211; la lecture de ce roman procure de multiples plaisirs. L\u2019histoire d\u2019abord, ou plut\u00f4t deux histoires parall\u00e8les : d\u00e9but XVIII\u00e8me si\u00e8cle, le roi Jean V fait construire \u00e0 Mafra, Portugal, un palais-couvent d\u00e9mesur\u00e9, au prix de la souffrance et de la mort de nombreux ouvriers, pendant que les h\u00e9ros du r\u00e9cit, Balthasar Sept Soleils et Blimunda Sept Lunes, enfants du peuple, r\u00eavent de construire, avec un j\u00e9suite inventeur h\u00e9r\u00e9tique, une machine \u00ab<em> capable de monter au ciel et de voler sans autre combustible que la volont\u00e9 humaine <\/em> \u00bb. Folie des grandeurs chez les monarques, dure r\u00e9alit\u00e9 pour le peuple, mais aussi r\u00eave et utopie, Samarago tisse histoire et all\u00e9gorie. <\/p>\n<p>Les amateurs de belle \u00e9criture seront s\u00e9duits par son style baroque, tr\u00e8s oral, alternant avec fluidit\u00e9 r\u00e9alisme et fantastique. D\u2019autres d\u00e9couvriront un fragment d\u2019histoire domin\u00e9, en ces temps de superstitions et d\u2019Inquisition, par la Monarchie et l\u2019Eglise, auxquelles l\u2019auteur r\u00e9serve quelques salves d\u2019ironie, tant\u00f4t subtiles, tant\u00f4t violemment sarcastiques. Les r\u00e9v\u00e9lations croustillantes sur la cupidit\u00e9, la vanit\u00e9 et l\u2019hypocrisie qui y r\u00e8gnent valent le d\u00e9tour.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il y a d\u2019admirable, enfin, c\u2019est cette proximit\u00e9, ce point de vue qu\u2019adopte l\u2019\u00e9crivain : celui des laiss\u00e9s-pour-compte de l\u2019Histoire, dont il dit si bien la souffrance comme la chaleur et l\u2019amour. \u00ab <em>Et s\u2019approche aussi toute la foule, des milliers et des milliers d\u2019hommes aux mains sales et calleuses, au corps \u00e9puis\u00e9 \u00e0 force d\u2019avoir \u00e9lev\u00e9, des ann\u00e9es durant, pierre apr\u00e8s pierre, les murs implacables du couvent, les salles immenses du palais, les colonnes et les piliers, les clochers a\u00e9riens, la coupole de la basilique suspendue au-dessus du vide <\/em> \u00bb. Saramago donne \u00e0 l\u2019Histoire une \u00e9paisseur humaine, faite de chair et de sang. Il fissure ainsi l\u2019Histoire officielle, souvent d\u00e9sincarn\u00e9e et somme toute fictive. C\u2019est en cela qu\u2019il est \u00e9minemment subversif.<\/p>\n<p>La remise en cause des \u00ab v\u00e9rit\u00e9s historiques \u00bb est \u00e9galement au coeur de son<em> <strong>Histoire du si\u00e8ge de Lisbonne<\/strong> <\/em> (3). Un correcteur &#8211; la cinquantaine ordinaire &#8211; ne peut r\u00e9sister \u00e0 l\u2019irr\u00e9pressible envie de substituer un NON \u00e0 un OUI dans un ouvrage d\u2019histoire dont il fait la r\u00e9daction finale. Cette rupture aura des cons\u00e9quences inattendues : il conna\u00eetra enfin l\u2019amour et franchira le pas de l\u2019\u00e9criture. Oui, on peut modifier le cours de l\u2019histoire, on peut dire non, puis construire autre chose. L\u2019Histoire du si\u00e8ge de Lisbonne est aussi une relecture de la guerre qui opposa chr\u00e9tiens et maures au XII\u00e8me si\u00e8cle. L\u2019\u00e9criture de Saramago y est moins lyrique, plus dense, plus classique peut-\u00eatre, moins palpitante \u00e0 mes yeux. Mais c\u2019est affaire de go\u00fbt. A vous d\u2019en juger. <\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, j\u2019ai lu <em> <strong>La lucidit\u00e9<\/strong> <\/em> (4), une suite de <em> <strong>L\u2019aveuglement<\/strong> <\/em> (5), o\u00f9 tous les habitants d\u2019une ville \u00e9taient saisis de c\u00e9cit\u00e9. Une parabole. Une de plus. \u00ab Au lendemain des \u00e9lections municipales organis\u00e9es dans la capitale sans nom d&#8217;un pays sans nom, la stupeur s&#8217;empare du gouvernement: 83 % des \u00e9lecteurs ont vot\u00e9 blanc. Incapables de penser qu&#8217;il puisse s&#8217;agir d&#8217;un rejet d\u00e9mocratique et citoyen de leur politique, les dirigeants soup\u00e7onnent une conspiration organis\u00e9e par un petit groupe de subversifs, voire un complot anarchiste international. Craignant que cette &#8221; peste blanche &#8221; ne contamine l&#8217;ensemble du pays, le gouvernement \u00e9vacue la capitale. L&#8217;\u00e9tat de si\u00e8ge est d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 et un commissaire de police charg\u00e9 d&#8217;\u00e9liminer les coupables &#8211; ou de les inventer. Aussi, lorsqu&#8217;une lettre anonyme sugg\u00e8re un lien entre la vague de votes blancs et la femme qui, quelques ann\u00e9es auparavant, a \u00e9t\u00e9 la seule \u00e0 ne pas succomber \u00e0 une \u00e9pid\u00e9mie de c\u00e9cit\u00e9, le bouc \u00e9missaire est tout trouv\u00e9. La presse se d\u00e9cha\u00eene. La machine r\u00e9pressive se met en marche. Et, contre toute attente, \u00e9veille la conscience du commissaire. \u00bb (6)<\/p>\n<p>Il est deux chemins qu\u2019il faut aimer parcourir pour \u00e9prouver du plaisir \u00e0 lire ce Saramago-l\u00e0. Si vous appr\u00e9ciez sa prose inimitable, fluide, baroque et sardonique, allez-y en toute confiance : du haut de ses 82 ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019\u00e9crivain s\u2019en est donn\u00e9 \u00e0 c\u0153ur joie. <\/p>\n<p>Si, par ailleurs, comme lui, vous vous passionnez pour la d\u00e9mocratie, vous trouverez mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion. Le titre en dit assez long : Saramago en appelle \u00e0 la lucidit\u00e9. De quelle lucidit\u00e9 s\u2019agit-il en l\u2019occurrence ? De celle des citoyens qui ont compris qu\u2019il y a loin de la d\u00e9mocratie purement formelle que leur vendent les dirigeants\u2026 \u00e0 la d\u00e9mocratie r\u00e9elle \u00e0 laquelle ils aspirent. Il est tout autant question du d\u00e9faut de lucidit\u00e9 des partis dits d\u00e9mocratiques, de droite, du centre comme de gauche, qui se refusent \u00e0 reconna\u00eetre le signal lanc\u00e9 par les citoyens. Petit \u00e9chantillon, \u00e0 la fois, du style de Saramago et de son propos (7) : \u00ab <em>Qu\u2019un homme politique du parti de droite entre quarante et cinquante ans, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 toute sa vie sous le parasol d\u2019une tradition rafra\u00eechie par l\u2019air conditionn\u00e9 de la bourse des valeurs et berc\u00e9e par le doux z\u00e9phyr des march\u00e9s, ait eu la r\u00e9v\u00e9lation ou la simple preuve du sens profond de l\u2019insurrection pacifique de la ville qu\u2019il est charg\u00e9 d\u2019administrer est quelque chose qu\u2019il convient de signaler et qui m\u00e9rite toute notre reconnaissance, nous qui avons si peu l\u2019habitude de ph\u00e9nom\u00e8nes aussi singuliers.<\/em> \u00bb <\/p>\n<p>De la d\u00e9mocratie de march\u00e9, l\u2019auteur se pla\u00eet \u00e0 brocarder le cynisme des ministres (parfaitement conscients qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019un vernis, puis capables des pires man\u0153uvres pour r\u00e9tablir leur ordre), leurs querelles intestines, leur paternalisme qui cache mal un profond m\u00e9pris envers les citoyens, leur autoritarisme, leurs \u00ab renvois d\u2019ascenseur \u00bb, le r\u00f4le des m\u00e9dias, ou encore la position ambigu\u00eb des religions. <\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>1.\tL\u2019expression est d\u2019Eduardo Galeano\n<\/li>\n<li>2.\tDisponible en poche, collection Points 174\n<\/li>\n<li>3.\tPoints 619\n<\/li>\n<li>4.\tSeuil 2006, titre original en Portugais 2004\n<\/li>\n<li>5.\tCollection Points\n<\/li>\n<li>6.\tPr\u00e9sentation de l\u2019\u00e9diteur\n<\/li>\n<li>7.\tA propos du maire de la capitale, un des rares \u00e0 se poser des questions, p. 123\n<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 18 juin dernier disparaissait l&#8217;\u00e9crivain portugais Jos\u00e9 Saramago. Il \u00e9tait un de ces \u00ab ambassadeurs de nos br\u00fblures et de nos r\u00eaves \u00bb (1) que nous regretterons. C&#8217;est le prix Nobel de litt\u00e9rature qui avait concentr\u00e9 sur lui la lumi\u00e8re des projecteurs. En 1998, c&#8217;est-\u00e0-dire sur le tard, pour un homme n\u00e9 en 1922 dans l&#8217;Alentejo. D&#8217;origine modeste, \u00e9lev\u00e9 par des grands-parents paysans analphab\u00e8tes, toute sa vie aura \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e sous le signe de l&#8217;engagement. Communiste et ath\u00e9e, il ne s&#8217;est d&#8217;ailleurs pas fait que des amis dans son pays natal. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es l&#8217;avaient encore vu s&#8217;engager ardemment dans le mouvement altermondialiste.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1564,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-1565","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1565","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1565"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1565\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1564"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1565"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1565"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1565"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}