{"id":13914,"date":"2020-08-03T13:33:00","date_gmt":"2020-08-03T12:33:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.skolo.org\/?p=13914"},"modified":"2020-08-03T14:05:18","modified_gmt":"2020-08-03T13:05:18","slug":"confinement-quand-la-novlangue-de-lenseignement-senrichit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2020\/08\/03\/confinement-quand-la-novlangue-de-lenseignement-senrichit\/","title":{"rendered":"Confinement : quand la novlangue de l\u2019enseignement s\u2019enrichit"},"content":{"rendered":"<p><strong>Les mots ne sont pas que des \u00ab\u00a0mots\u00a0\u00bb. Ils ont un pouvoir. Mieux, ils peuvent agir <em>au nom d\u2019<\/em>un pouvoir. Il sera question ici du langage des march\u00e9s qui ont investi l\u2019\u00c9cole en la saccageant. En particulier des \u00e9l\u00e9ments de langage \u00e0 l\u2019\u0153uvre lors du confinement. Mais voyons d\u2019abord ce qu\u2019il faut entendre par \u00ab\u00a0novlangue\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0\u2026 dans la mesure o\u00f9 la pens\u00e9e d\u00e9pend des mots.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/em><em>George ORWELL, 1984<\/em><\/p>\n<p>Au moulin capitaliste, tout fait farine, automatiquement. <em>A fortiori<\/em> lors d\u2019une crise. C\u2019est l\u2019occasion pour le syst\u00e8me d\u2019ajuster les instruments d\u2019adaptation, de les renforcer, de telle sorte qu\u2019ils paraissent davantage incontournables sur les march\u00e9s. Or, en mati\u00e8re de renforcement des comportements, le langage joue un r\u00f4le capital.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est l\u2019institution qui parle (\u00e0 notre place)<\/strong><\/p>\n<p>La modernit\u00e9 nous a habitu\u00e9s \u00e0 consid\u00e9rer les mots comme des sortes d\u2019\u00e9tiquettes que nous apposons sur les choses pour les d\u00e9signer. Tout se passe comme si le monde dit \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb \u00e9tait ext\u00e9rieur \u00e0 nous et que nous disposions mentalement d\u2019une r\u00e9serve de signes conventionnels (les mots) pour nous le repr\u00e9senter, \u00e0 haute voix ou pas.<\/p>\n<p>C\u2019est une illusion. Habituellement, nous ne choisissons pas nos mots. Ceux-ci nous viennent \u00e0 l\u2019esprit parce que telle ou telle situation les a d\u00e9clench\u00e9s. Bien entendu, nous devons mettre en forme le surgissement des mots, en les agen\u00e7ant dans des phrases, mais la pens\u00e9e qui les construit ne peut se concentrer elle-m\u00eame <em>qu\u2019avec d\u2019autres mots<\/em>.<\/p>\n<p>Communiquer en ce sens, c\u2019est prononcer des mots qui se d\u00e9tachent d\u2019une masse de mots, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une <em>langue institu\u00e9e<\/em>, une langue qui nous d\u00e9passe et \u00e0 laquelle nous sommes assujettis. Une langue o\u00f9 se love un <em>imaginaire donn\u00e9 et dominant<\/em>. Les mots agissent \u00e0 travers nous parce qu\u2019ils sont porteurs d\u2019un imaginaire (<em>leur connotation<\/em>) dont nous n\u2019avons pas vraiment conscience, mais qui <em>fixe notre pens\u00e9e<\/em> avec ses mots \u00e0 lui. Les mots qui fonctionnent comme des signaux activ\u00e9s par d\u2019autres mots, \u00ab\u00a0pensent\u00a0\u00bb \u00e0 notre place.<\/p>\n<p><strong>Le capitalisme linguistique<\/strong><\/p>\n<p>Ainsi, notre \u00e9poque caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019<em>imaginaire capitaliste <\/em>\u2014 que condense l\u2019entreprise m\u00e9canis\u00e9e obnubil\u00e9e par la logique du co\u00fbt-profit \u2014, nous laisse-t-il croire que nous pouvons user des mots <em>comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019outils<\/em>. Il nous laisse croire que nous pouvons <em>contr\u00f4ler<\/em> les \u00e9changes avec nous-m\u00eames et les autres, nous rendre ma\u00eetres de la communication en vue d\u2019une meilleure <em>efficacit\u00e9<\/em>. D\u2019o\u00f9 la prolif\u00e9ration des usages du terme \u00ab\u00a0outil\u00a0\u00bb en tous les domaines. Chaque domaine renvoie \u00e0 une \u00ab\u00a0bo\u00eete \u00e0 outils\u00a0\u00bb destin\u00e9e \u00e0 en exploiter les ressources. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019individu lui-m\u00eame assign\u00e9 \u00e0 exploiter ses \u00ab\u00a0propres\u00a0\u00bb ressources. Les ressources du \u00ab\u00a0capital humain\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La langue est devenue une affaire de \u00ab\u00a0comp\u00e9tences langagi\u00e8res\u00a0\u00bb, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019investir eu \u00e9gard \u00e0 leur <em>rentabilit\u00e9<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire leur capacit\u00e9 \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer et articuler tel ou tel secteur d\u2019activit\u00e9s, en autorisant le locuteur \u00e0 <em>se distinguer<\/em>, \u00e0 la faveur d\u2019une<em> performance<\/em> linguistique. Par leur cadence, les performances linguistiques proc\u00e8dent \u00e0 une r\u00e9gulation de la langue\u00a0: tel mot, telle tournure ou telle langue seront <em>valoris\u00e9s ou non<\/em>, en fonction d\u2019une <em>connotation d\u2019efficience<\/em> qui gagne tous les terrains.<sup><sup><a id=\"post-13914-endnote-ref-1\" href=\"#post-13914-endnote-1\">[1]<\/a><\/sup><\/sup><\/p>\n<p>Ainsi, sur l&#8217;avis d\u2019un \u00ab\u00a0Risk Assessment Group\u00a0\u00bb, un\u00a0\u00ab\u00a0Risk Management Group\u00a0\u00bb d\u00e9cidera des mesures \u00e0 prendre pour prot\u00e9ger la sant\u00e9 publique.<\/p>\n<p>Le capitalisme linguistique culmine alors avec <em>Google<\/em> et sa <em>capitalisation boursi\u00e8re des mots<\/em>. Le g\u00e9ant \u2014 qui r\u00e9gule notre langage puisque nous l\u2019utilisons tous \u2014, en allouant de la publicit\u00e9 aux <em>mots-cl\u00e9s<\/em>, proc\u00e8de, en continu, au vertigineux calcul de leur mise aux ench\u00e8res.<sup><sup><a id=\"post-13914-endnote-ref-2\" href=\"#post-13914-endnote-2\">[2]<\/a><\/sup><\/sup> Le march\u00e9 est \u00e0 son comble. Tout se passe comme si le discours capitaliste, cet ogre de l\u2019assimilation, se d\u00e9vorait lui-m\u00eame dans la sp\u00e9culation.<\/p>\n<p>Lorsque la langue atteint un tel degr\u00e9 d\u2019asservissement \u00e0 un imaginaire donn\u00e9, lorsque la langue s\u2019\u00e9puise \u00e0 devenir un instrument de domination, nous pouvons parler de <em>novlangue<\/em>, en l\u2019occurrence, de novlangue manag\u00e9riale. Par l\u2019alchimie de la novlangue d\u00e9j\u00e0, le \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb (qui connotait par trop la \u00ab\u00a0lutte des classes\u00a0\u00bb) se changea en \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0croissance\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00c9cole\u00a0: vastes d\u00e9bouch\u00e9s en vue<\/strong><\/p>\n<p>Il est absolument d\u00e9solant d\u2019assister, depuis 30 ans au moins, \u00e0 la destruction m\u00e9thodique de l\u2019\u00c9cole par la novlangue manag\u00e9riale.<\/p>\n<p>Que la novlangue s\u2019attaque \u00e0 l\u2019\u00c9cole n\u2019est pourtant pas fortuit. Malgr\u00e9 la multiplicit\u00e9 des formes qu\u2019elle peut prendre, l\u2019\u00c9cole demeure en principe la <em>parenth\u00e8se <\/em>d\u2019un \u00ab\u00a0temps libre\u00a0\u00bb (<em>skhol\u00e8<\/em> en grec) o\u00f9 se suspendent une s\u00e9rie de choses, \u00e0 commencer par le <em>temps qui presse<\/em>. Or cet \u00e9veil scolaire \u00e0 un temps relativement lib\u00e9r\u00e9 du monde, celui de la productivit\u00e9, devait appara\u00eetre tout bonnement incompr\u00e9hensible pour la logique des march\u00e9s. Ceux-ci, du coup, ne devaient pas manquer d\u2019y voir l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019\u00e9tonnants d\u00e9bouch\u00e9s. Il \u00e9tait temps pour la <em>skhol\u00e8<\/em> de se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la rationalisation.<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Continuit\u00e9 p\u00e9dagogique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0pr\u00e9sentiel\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Il serait trop long ici de rendre compte du lexique et des man\u0153uvres de la novlangue de l\u2019\u00e9ducation. Bornons-nous aux \u00e9l\u00e9ments de langage qui, lors de cette crise sanitaire, se sont impos\u00e9s soudainement par un usage massif et spontan\u00e9, alors m\u00eame que les \u00e9coles se fermaient. Nous voulons parler des expressions \u00ab\u00a0continuit\u00e9 p\u00e9dagogique\u00a0\u00bb et\u00a0cours \u00ab en pr\u00e9sentiel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0continuit\u00e9 p\u00e9dagogique\u00a0\u00bb dit exactement l\u2019inverse de la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9signe. Le temps du confinement est celui de la <em>rupture<\/em> entre les \u00e9l\u00e8ves et leurs enseignants. Les proth\u00e8ses num\u00e9riques savent tout au plus pallier l\u2019\u00e9loignement. Aussi sophistiqu\u00e9e soit-elle, l\u2019interactivit\u00e9 vendue ne peut appara\u00eetre, \u00e0 la surface des \u00e9crans, que comme l\u2019imitation d\u00e9vitalis\u00e9e d\u2019une situation p\u00e9dagogique r\u00e9ellement v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab\u00a0pr\u00e9sentiel\u00a0\u00bb est \u00e9galement pervers. Il signifie que la pr\u00e9sence (en chair et en os) des \u00e9l\u00e8ves, en face de leur enseignant, ne serait qu\u2019une modalit\u00e9 <em>parmi d\u2019autres<\/em> modalit\u00e9s possibles de la forme scolaire. C\u2019est une illusion. Pour \u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 soi-m\u00eame et communiquer ainsi toute l\u2019attention n\u00e9cessaire \u00e0 sa classe, l\u2019enseignant doit \u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves. Rien ne se substitue \u00e0 la complexit\u00e9 et \u00e0 l\u2019exigence d\u2019un contact incarn\u00e9. La pr\u00e9sence est une <em>condition<\/em> et non une modalit\u00e9.<\/p>\n<p>Autrement dit, lorsque la situation nous incite \u00e0 employer ces termes <em>tout naturellement<\/em>, nous nous comportons, sans le savoir, comme les entremetteurs d\u2019un projet bien entam\u00e9, celui de la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 apprenante\u00a0\u00bb<sup><sup><a id=\"post-13914-endnote-ref-3\" href=\"#post-13914-endnote-3\">[3]<\/a><\/sup><\/sup>.<\/p>\n<p>Dans la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 apprenante\u00a0\u00bb de demain, la <em>parenth\u00e8se <\/em>scolaire a disparu, emport\u00e9e par le flux de la formation <em>continue<\/em>. Agenc\u00e9 \u00e0 des proth\u00e8ses num\u00e9riques, chacun est \u00ab\u00a0acteur\u00a0\u00bb de son \u00ab\u00a0parcours d\u2019apprentissage\u00a0\u00bb. En d\u2019autres termes, la majorit\u00e9 s\u2019endette ind\u00e9finiment sur les march\u00e9s de l\u2019\u00e9ducation, dont les innovations ne cessent de mettre en retard leurs clients.<\/p>\n<p><strong>Pour une po\u00e9tique de l\u2019\u00e9ducation<\/strong><\/p>\n<p>Il arrive que le langage ne soit pas l\u2019expression servile d\u2019un imaginaire dominant. C\u2019est le moment po\u00e9tique. Impossible \u00e0 analyser ici.<\/p>\n<p>Disons simplement que la po\u00e9sie renvoie le langage \u00e0 sa fonction <em>essentielle<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire <em>inhabituelle<\/em>. Le langage po\u00e9tique a la gr\u00e2ce d\u2019une conversion. En lui, \u00e0 travers des mots dont le sens est d\u2019<em>appeler<\/em> les choses (comme on appelle quelqu\u2019un), l\u2019<em>\u00e9tranget\u00e9<\/em> du monde est accueillie et recueillie. Le langage po\u00e9tique est accueil et recueil. Par lui, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde n\u2019a pas la brutalit\u00e9 de la barbarie. <em>La po\u00e9sie rend le monde habitable<\/em>. \u00c0 l\u2019instar de Robinson se renouvelant, au contact d\u2019une vie sauvage qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0Vendredi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est dire qu\u2019au-del\u00e0 de ces po\u00e8mes que les \u00e9l\u00e8ves travaillent encore, il n\u2019y a pas d\u2019\u00c9cole sans une <em>po\u00e9tique <\/em>de l\u2019\u00c9cole. Une po\u00e9tique o\u00f9, pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde, des mondes, se suspend au fil d\u2019un questionnement qui cherchera, comme il peut, les mots ou les expressions <em>justes<\/em>. Tandis que la novlangue manag\u00e9riale, infestant d\u00e9sormais l\u2019\u00c9cole de ses outils, nous ajuste, toujours mieux, \u00e0 la barbarie d\u2019un capitalisme qui rend le monde litt\u00e9ralement inhabitable. Nous laissant, ainsi, sans voix\u2026<\/p>\n<ol>\n<li id=\"post-13914-endnote-1\">. Cf . Nicolas MATYJASIK, \u00ab\u00a0Retrouver le langage de l\u2019humanit\u00e9, du commun\u00a0\u00bb, in <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 11 f\u00e9vrier 2020. <a href=\"#post-13914-endnote-ref-1\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-13914-endnote-2\">Cf. Fr\u00e9d\u00e9ric KAPLAN, \u00ab\u00a0Quand les mots valent de l\u2019or\u00a0\u00bb, in <em>Le Monde Diplomatique<\/em>, Novembre 2011. <a href=\"#post-13914-endnote-ref-2\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-13914-endnote-3\">Cf. Christophe CAILLEAUX et Am\u00e9lie HART-HUTASSE, \u00ab\u00a0Fran\u00e7ois Taddei, h\u00e9raut (plus) tr\u00e8s discret\u00a0de la \u2018\u2018soci\u00e9t\u00e9 apprenante\u2019\u2019, in <em>Zilsel.hypoth\u00e8ses.org<\/em>, 22 septembre 2018, Disponible sur\u00a0: <a href=\"https:\/\/zilsel.hypotheses.org\/3339\">https:\/\/zilsel.hypotheses.org\/3339\u00a0<\/a><a href=\"#post-13914-endnote-ref-3\">\u2191<\/a><\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les mots ne sont pas que des \u00ab\u00a0mots\u00a0\u00bb. Ils ont un pouvoir. Mieux, ils peuvent agir au nom d\u2019un pouvoir. Il sera question ici du langage des march\u00e9s qui ont investi l\u2019\u00c9cole en la saccageant. En particulier des \u00e9l\u00e9ments de langage \u00e0 l\u2019\u0153uvre lors du confinement. Mais voyons d\u2019abord ce qu\u2019il faut entendre par \u00ab\u00a0novlangue\u00a0\u00bb. 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