{"id":1362,"date":"2009-10-01T16:39:37","date_gmt":"2009-10-01T15:39:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.asblonweb.be\/APED\/CM\/?p=1362"},"modified":"2021-08-29T22:17:03","modified_gmt":"2021-08-29T21:17:03","slug":"a-qui-profitent-les-competences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2009\/10\/01\/a-qui-profitent-les-competences\/","title":{"rendered":"A qui profitent les comp\u00e9tences ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">D\u00e8s que l\u2019on gratte un peu le discours romantique de certains p\u00e9dagogues, l\u2019approche par comp\u00e9tences se d\u00e9voile pour ce qu\u2019elle est : une conception de l\u2019\u00e9ducation enti\u00e8rement vou\u00e9e \u00e0 faire de l\u2019\u00e9cole un instrument docile au service de la rentabilit\u00e9 \u00e9conomique et du profit.<\/p>\n<p>D\u2019embl\u00e9e, on ne peut qu\u2019\u00eatre frapp\u00e9 par l\u2019\u00e9troite filiation entre, d\u2019une part, l\u2019approche par comp\u00e9tences dans le monde de l\u2019enseignement et, d\u2019autre part, la recherche de comp\u00e9tences au profit de la comp\u00e9tition \u00e9conomique dans le monde de l\u2019entreprise. Les concepts de \u00abfamilles de t\u00e2ches\u00bb et de \u00abr\u00e9f\u00e9rentiels de comp\u00e9tences\u00bb, par exemple, sont n\u00e9s directement dans les entreprises : confront\u00e9s \u00e0 un rythme d\u2019innovation croissant, leurs services de formation ont eu \u00e0 effectuer de plus en plus souvent une analyse pr\u00e9cise des t\u00e2ches et \u00e0 identifier \u00e0 partir de l\u00e0 les comp\u00e9tences requises chez les travailleurs.<\/p>\n<p><strong>Christiane Bosman<\/strong>, <strong>Fran\u00e7ois-Marie G\u00e9rard<\/strong> et <strong>Xavier Roegiers<\/strong>, trois fervents promoteurs de l\u2019APC rattach\u00e9s \u00e0 l\u2018Universit\u00e9 Catholique de Louvain-la-Neuve (UCL), expliquent fort clairement comment ces concepts sont ensuite pass\u00e9s progressivement dans le domaine de l\u2019enseignement, professionnel d\u2019abord, g\u00e9n\u00e9ral ensuite. Leur analyse m\u00e9rite d\u2019\u00eatre cit\u00e9e in extenso\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00abCes services de formation pouvant \u00eatre co\u00fbteux pour l&#8217;entreprise, celle-ci a \u00e9videmment int\u00e9r\u00eat \u00e0 agir sur l&#8217;\u00e9cole pour la pousser \u00e0 transformer ses programmes en termes de comp\u00e9tences. (&#8230;) C&#8217;est ainsi que les pressions des entreprises europ\u00e9ennes sur les autorit\u00e9s de l&#8217;Union Europ\u00e9enne amen\u00e8rent celles-ci \u00e0 d\u00e9bloquer d&#8217;importants cr\u00e9dits autour du projet UNICAP (Unit\u00e9s Capitalisables). Ce projet consistait \u00e0 d\u00e9finir pour chaque cat\u00e9gorie de m\u00e9tiers un r\u00e9f\u00e9rentiel de comp\u00e9tences et \u00e0 r\u00e9partir la formation en unit\u00e9s capitalisables progressives (&#8230;) Essentiellement tourn\u00e9es sur les r\u00e9f\u00e9rentiels de comp\u00e9tences de m\u00e9tiers, ces initiatives d\u00e9bouch\u00e8rent assez vite sur la constatation que les r\u00e9f\u00e9rentiels de comp\u00e9tences des m\u00e9tiers exigeaient, surtout pour des m\u00e9tiers de haut niveau, des comp\u00e9tences transversales ou g\u00e9n\u00e9riques, c&#8217;est-\u00e0-dire s&#8217;exer\u00e7ant sur des situations tr\u00e8s diverses, telles par exemple; interpr\u00e9ter correctement un probl\u00e8me, lire correctement un mode op\u00e9ratoire, aller chercher dans un ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence les informations utiles pour un certain usage, r\u00e9agir de fa\u00e7on critique \u00e0 une situation&#8230; Il s&#8217;en suivit des pressions aupr\u00e8s des autorit\u00e9s des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs pour agir aupr\u00e8s des programmes d&#8217;\u00e9tude de l&#8217;enseignement g\u00e9n\u00e9ral et y introduire un apprentissage de telles comp\u00e9tences\u00bb<\/em>. ((Bosman et al. 2000))<\/p>\n<p>De m\u00eame, pour <strong>Jean-Marie De Ketele<\/strong>, un autre ma\u00eetre \u00e0 penser de l\u2019APC et professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Catholique de Louvain-la-Neuve, \u00ab\u00a0c\u2019est en effet le monde socio-\u00e9conomique qui a d\u00e9termin\u00e9 la notion de comp\u00e9tence parce que les adultes que l\u2019\u00e9cole a form\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas suffisamment aptes \u00e0 entrer dans la vie professionnelle\u00a0\u00bb ((De Ketele in Jadoulle et Bouhon 2001)).<\/p>\n<p>Certains continuent pourtant de contester ce type d\u2019explication. D\u2019autres auteurs n\u00e9o-louvanistes \u2014 l\u2019UCL est d\u00e9cid\u00e9ment tr\u00e8s active dans le domaine de l\u2019approche par comp\u00e9tences \u2014 estiment en effet que \u00ables explications de l&#8217;introduction de la p\u00e9dagogie des comp\u00e9tences par le biais de groupes de pression ou par la volont\u00e9 de r\u00e9duire le r\u00f4le de l&#8217;\u00e9cole semblent erron\u00e9es et inutiles. Au mieux y a-t-il eu concomitance avec les secteurs d&#8217;activit\u00e9 qui ont adopt\u00e9 un concept semblable\u00bb. Ces auteurs croient pouvoir d\u00e9montrer l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019APC par rapport au monde \u00e9conomique en arguant du fait que \u00abl&#8217;examen des dates de publication des ouvrages relatifs aux comp\u00e9tences ne permet pas de confirmer l&#8217;ant\u00e9riorit\u00e9 des entreprises dans la valorisation des comp\u00e9tences\u00bb ((Denyer et al 2004)). L\u2019argument est faible. Car m\u00eame si l\u2019APC a pu \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9e initialement, sur le plan th\u00e9orique, hors de toute influence du monde de l\u2019entreprise, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019elle s\u2019est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre une approche fort int\u00e9ressante pour les milieux \u00e9conomiques et que c\u2019est tr\u00e8s probablement \u00e0 cela qu\u2019elle doit son succ\u00e8s actuel.<\/p>\n<p>Le Suisse <strong>Philippe Perrenoud<\/strong>, un autre p\u00e9dagogue pro-APC, mais qui se situe r\u00e9solument \u00e0 gauche, s\u2019accroche lui aussi \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il serait \u00ab\u00a0r\u00e9ducteur de faire de l\u2019int\u00e9r\u00eat du monde scolaire pour les comp\u00e9tences le simple signe de sa d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la politique \u00e9conomique\u00a0\u00bb. Il est n\u00e9anmoins oblig\u00e9 de reconna\u00eetre qu\u2019il y a \u00ab\u00a0une jonction entre un mouvement de l\u2019int\u00e9rieur et un appel de l\u2019ext\u00e9rieur. L\u2019un et l\u2019autre se nourrissent d\u2019une forme de doute sur la capacit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e9ducatif de mettre les g\u00e9n\u00e9rations nouvelles en mesure d\u2019affronter le monde d\u2019aujourd\u2019hui et de demain\u00a0\u00bb ((Perrenoud 2000)).<\/p>\n<h2>Le pragmatisme flamand&#8230;<\/h2>\n<p>Les illusions de Perrenoud devront s\u2019envoler. Avec l\u2019adoption de l\u2019APC en Flandre, les volutes du romantisme p\u00e9dagogique francophone, qui tend \u00e0 camoufler l\u2019essence des comp\u00e9tences derri\u00e8re un pseudo-constructivisme (voir plus loin), doit faire place nette pour un discours autrement pragmatique. Ecoutons ce que nous disent les auteurs d\u2019un rapport commandit\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9cemment par le Vlaamse Onderwijsraad (VLOR) : \u00abla popularit\u00e9 croissante de la doctrine des comp\u00e9tences dans l\u2019\u00e9ducation doit surtout \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 sa promesse de rapprocher l\u2019un de l\u2019autre l\u2019enseignement et le march\u00e9 du travail et de mieux pr\u00e9parer les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 fonctionner de fa\u00e7on flexible et adaptable dans leur future vie professionnelle\u00bb ((Mulder et al. 2008)). <strong>Frank Vandenbroucke<\/strong>, le ministre de l\u2019Education et de la Formation du pr\u00e9c\u00e9dent gouvernement flamand ne cache pas non plus que son competentieagenda \u00aba \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 d\u2019embl\u00e9e sous le signe des objectifs de Lisbonne de l\u2019UE\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire dans le cadre de la recherche d\u2019une comp\u00e9titivit\u00e9 maximale pour les entreprises europ\u00e9ennes. Quant \u00e0 <strong>Roger Standaert<\/strong>, responsable de l\u2019entit\u00e9 \u00abcurriculums\u00bb au d\u00e9partement flamand de l\u2019Education, il pense lui aussi que l\u2019approche par comp\u00e9tences d\u00e9coule en droite ligne de la th\u00e9orie du Capital Humain et du mouvement des Ressources Humaines\u00a0: \u00ables comp\u00e9tences n\u00e9cessaires pour participer \u00e0 la croissance \u00e9conomique (&#8230;) exigent de la capacit\u00e9 d\u2019adaptation, de la flexibilit\u00e9 et de la souplesse\u00bb ((VLOR 2008b)).<\/p>\n<p>Certes, le Vlaamse Onderwijsraad souligne \u00e0 l\u2019occasion que sa vision de l\u2019approche par comp\u00e9tences n\u2019est pas exclusivement dict\u00e9e par des consid\u00e9rations \u00e9conomiques. Il insiste m\u00eame r\u00e9guli\u00e8rement sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une formation humaniste. \u00abL\u2019enseignement orient\u00e9 sur les comp\u00e9tences ne signifie nullement que l\u2019\u00e9cole renoncerait \u00e0 sa large mission \u00e9ducative. En tout cas, le Vlor souhaite que les trajectoires d\u2019\u00e9tudes deviennent plus passionnantes et plus motivantes, comme une fa\u00e7on de d\u00e9couvrir et de comprendre des choses ensemble.\u00bb ((VLOR 2004)) La question n\u2019est pas l\u00e0. Nous ne contestons pas qu\u2019il est urgent de rendre l\u2019enseignement plus vivant. Nous n\u2019imaginons pas non plus qu\u2019un enseignement ax\u00e9 sur les comp\u00e9tences signifierait soudain la disparition de toutes les missions non-\u00e9conomiques de l\u2019\u00e9cole, comme la socialisation ou la s\u00e9lection d\u2019une \u00e9lite.<\/p>\n<p>Mais l\u2019APC est un moyen de r\u00e9orienter les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs afin qu\u2019ils accordent davantage d\u2019importance et qu\u2019ils r\u00e9pondent mieux aux demandes du march\u00e9 du travail. Le recours de plus en plus fr\u00e9quent au terme \u00abcomp\u00e9tences\u00bb dans le discours du VLOR traduit clairement ce glissement ainsi que, sans doute, l\u2019\u00e9volution des rapports de forces \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce Conseil.<\/p>\n<p><strong>Lutgart Claessens<\/strong>, conseill\u00e8re p\u00e9dagogique dans l\u2019enseignement catholique secondaire en Flandre, est encore plus explicite\u00a0: \u00abEn fait, que signifie l\u2019enseignement orient\u00e9 sur les comp\u00e9tences\u00a0? En gros, que l\u2019enseignement s\u2019oriente vers la vie des entreprises\u00bb [Claessens 2006]. Et quant \u00e0 <strong>Chris De Meerler<\/strong>, l\u2019auteur du deuxi\u00e8me volet du rapport \u00abAccent op talent\u00bb (\u00abl\u2019accent sur le talent\u00bb) commandit\u00e9 par le ministre Vandenbroucke, il juge pareillement que \u00abcombler le foss\u00e9 entre les pratiques d\u2019enseignement et les pratiques du monde du travail, c\u2019est autant une n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019un point fort de l\u2019approche par comp\u00e9tences. La formation n\u2019y est plus con\u00e7ue comme un but en soi, mais comme un moyen d\u2019acqu\u00e9rir certaines comp\u00e9tences. Le but est de pouvoir fonctionner professionnellement en situation de travail, le moyen c\u2019est l\u2019apprentissage et la formation\u00bb ((De Meerler 2006)).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature anglo-saxone et hollandaise aussi, il n\u2019y a aucun doute quant aux raisons du succ\u00e8s de l\u2019APC. Pour Miguel-Angel Sicilia, il existe trois motifs essentiels pour adopter le concept de comp\u00e9tences dans l\u2019enseignement\u00a0: \u00abla r\u00e9ponse aux d\u00e9veloppements du march\u00e9 du travail\u00bb, \u00abdavantage d\u2019attention port\u00e9e aux savoir-faire (skills) professionnels et \u00e0 l\u2019employabilit\u00e9\u00bb et \u00abun nouveau concept pour la communication avec les employeurs\u00bb ((van der Klink et al. in Sicilia 2007)).<\/p>\n<p>Tout ceci vient donc confirmer tr\u00e8s largement l\u2019analyse des qu\u00e9b\u00e9cois <strong>G\u00e9rald Boutin<\/strong> et <strong>Louise Julien<\/strong>, lorsqu\u2019ils estimaient, voici neuf ans d\u00e9j\u00e0, que \u00abl\u2019APC s\u2019inspire d\u2019une conception de l\u2019apprentissage et de l\u2019\u00e9ducation qui vise avant tout la rentabilit\u00e9 et emprunte largement \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie du monde industriel. Elle recourt \u00e0 la \u201cmod\u00e9lisation\u201d de la pens\u00e9e et des comportements et n\u00e9glige des vis\u00e9es plus larges sur les plans culturel et social ou encore, les r\u00e9duit \u00e0 des comportements observables (&#8230;) L\u2019\u00e9cole se met ainsi au service du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme\u00bb. ((Boutin et Julien 2000)).<\/p>\n<h2>On demande des travailleurs flexibles<\/h2>\n<p>Pourtant, la simple qu\u00eate de profit ne suffit pas \u00e0 expliquer la ru\u00e9e sur l\u2019approche par comp\u00e9tences. Dans les ann\u00e9es 1950-1970, la fonction premi\u00e8re de l\u2019enseignement \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u2019approvisionner le march\u00e9 du travail en main d\u2019\u0153uvre comp\u00e9titive. Or, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, nul ne se soucia d\u2019inventer l\u2019APC. Pour comprendre le succ\u00e8s pr\u00e9sent de cette conception de l\u2019enseignement, il faut examiner plus en d\u00e9tail les caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques de l\u2019environnement \u00e9conomique, et particuli\u00e8rement du march\u00e9 du travail qui se met en place \u00e0 partir de la charni\u00e8re des ann\u00e9es 80-90, sous l\u2019appellation fallacieuse de \u00absoci\u00e9t\u00e9 de la connaissance\u00bb.<\/p>\n<p>Le moteur de ces mutations est l\u2019interaction des deux termes d\u2019un couple destructeur\u00a0: la crise de surproduction capitaliste et l\u2019innovation technologique. D\u2019une part, l\u2019accumulation de capitaux et de moyens de production entre en contradiction avec la difficult\u00e9 de trouver des d\u00e9bouch\u00e9s solvables. C\u2019est l\u2019essence de toute crise \u00e9conomique sous le capitalisme. Mais d\u2019autre part, pour combattre les effets de cette crise, les entreprises et les nations investissent de plus en plus dans l\u2019innovation technologique. Elles esp\u00e8rent ainsi am\u00e9liorer leur comp\u00e9titivit\u00e9 et cr\u00e9er de nouveaux march\u00e9s. Cependant, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle \u00abglobale\u00bb, leur action ne fait qu\u2019augmenter derechef la surcapacit\u00e9 de production et donc approfondir et acc\u00e9l\u00e9rer les cycles r\u00e9currents des crises locales et mondiales\u00a0: crises dites \u00abp\u00e9troli\u00e8res\u00bb en 1973-1979, crises financi\u00e8res locales en Europe, au Mexique, en Asie et en Russie de 1993 \u00e0 1998, d\u00e9gonflement de la \u00abbulle internet\u00bb en 2000-2001, crise financi\u00e8re de 2007-2008 et aujourd\u2019hui (2009) une nouvelle crise \u00e9conomique mondiale.<\/p>\n<p>Cette \u00abobsession de l\u2019innovation\u00bb d\u2019une part, cette instabilit\u00e9 \u00e9conomique d\u2019autre part, entra\u00eenent une impr\u00e9visibilit\u00e9 croissante des march\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral et du march\u00e9 du travail en particulier. Il est d\u00e9cid\u00e9ment impossible de pr\u00e9dire quels seront les secteurs les plus \u00abporteurs\u00bb d\u2019ici quelques ann\u00e9es, impossible de pr\u00e9voir quels biens et quels services vont rapidement dispara\u00eetre et quels nouveaux produits occuperont de fa\u00e7on \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ou durable les cr\u00e9neaux les plus rentables. Impossible de savoir \u00e0 quoi ressembleront les rapports techniques de production dans dix ou dans vingt ans. Impossible donc d\u2019anticiper la nature et le volume des qualifications dont l\u2019\u00e9conomie aura besoin dans les d\u00e9lais de douze \u00e0 quinze ans sur lesquels se pensent et se construisent les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs.<\/p>\n<p>Sur cette instabilit\u00e9 de l\u2019environnement \u00e9conomique et technologique vient se greffer une red\u00e9finition de l\u2019organisation du travail : celle-ci ne consiste plus \u00e0 d\u00e9couper la production en op\u00e9rations partielles et r\u00e9p\u00e9titives confi\u00e9es, chacune, \u00e0 un travailleur. D\u00e9sormais chaque travailleur doit accomplir des t\u00e2ches vari\u00e9es et donc ma\u00eetriser des comp\u00e9tences extr\u00eamement diverses. \u00abAu taylorisme fond\u00e9 sur une distribution pr\u00e9cise de fonctions d\u00e9tach\u00e9es les unes des autres succ\u00e8de une organisation du travail o\u00f9 toute t\u00e2che s&#8217;int\u00e8gre au sein d&#8217;un ensemble plus vaste, o\u00f9 le travailleur n&#8217;est plus un \u00e9l\u00e9ment isol\u00e9 d&#8217;une cha\u00eene, mais un cr\u00e9neau porteur de sens qui apporte tout son savoir-faire et son savoir-\u00eatre au profit de l&#8217;objectif commun de l&#8217;organisation\u00bb ((Bosman 2000)). On per\u00e7oit, chez cet auteur, une conception quelque peu idyllique de ce que sont les nouveaux emplois, comme s\u2019ils r\u00e9sultaient d\u2019un choix \u00e9thique et g\u00e9n\u00e9reux en faveur de l\u2019\u00e9mancipation des travailleurs. D\u2019autres estiment que cette r\u00e9organisation du travail r\u00e9sulte de \u00abla pouss\u00e9e de la psychologie ergonomique qui vise \u00e0 redonner du sens aux t\u00e2ches professionnelles\u00bb ((Crahay 2006)).<\/p>\n<p>Nous pensons qu\u2019il faut plut\u00f4t chercher l\u2019explication de ces mutations dans leur base \u00abmat\u00e9rielle\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire dans la nature m\u00eame des nouveaux moyens de production, en particulier les technologies de l\u2019information et de la communication. Celles-ci rendent souvent obsol\u00e8tes les anciennes formes de la division du travail. Par exemple, dans les domaines li\u00e9s \u00e0 l\u2019administration, la pr\u00e9sence sur chaque bureau d\u2019un PC \u00e9quip\u00e9 de traitement de texte, d\u2019un tableur et d\u2019un logiciel de courrier \u00e9lectronique rend superflues les anciennes fonctions qualifi\u00e9es de dactylographe, d&#8217;encodeur, de st\u00e9nographe, de t\u00e9l\u00e9phoniste, de manipulateur de t\u00e9l\u00e9copie&#8230; Aujourd\u2019hui, il est plus rentable que chaque employ\u00e9 puisse effectuer lui-m\u00eame toutes ces diff\u00e9rentes t\u00e2ches que de les distribuer entre plusieurs personnes, sans doute plus qualifi\u00e9es dans leur sp\u00e9cialisation, mais dont on ne peut pas aussi facilement assurer la productivit\u00e9 24h sur 24h et dont la coop\u00e9ration n\u00e9cessite une fonction de coordination, donc un poste de cadre interm\u00e9diaire suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, comme le souligne un manuel consacr\u00e9 au management et \u00e0 la gestion des comp\u00e9tences\u00a0: \u00abDans les nouveaux cadres organisationnels, la polyvalence des salari\u00e9s devient un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant, et les pratiques visant \u00e0 d\u00e9velopper ces organisations apprenantes et\/ou qualifiantes ont pour point commun de faire en sorte que les entreprises et leurs salari\u00e9s soient en situation d&#8217;apprentissage permanent\u00bb ((Dupuich-Rabasse 2008)).<\/p>\n<p>Polyvalent et adaptable, c\u2019est \u00e9galement ainsi qu\u2019un rapport au Vlaamse Onderwijsraad d\u00e9crit les qualit\u00e9s premi\u00e8res du travailleur moderne\u00a0: \u00abDans le monde du travail et sur le march\u00e9 du travail (&#8230;) on ne cherche en effet pas des travailleurs qui \u201csavent\u201d et \u201cpeuvent\u201d beaucoup, mais des travailleurs qui sont et qui restent comp\u00e9tents \u2014 c.\u00e0.d capables et adaptables \u2014 afin de pouvoir aborder l\u2019innovation et des processus complexes\u00bb ((VLOR 2008b)).<\/p>\n<p>Le rythme de l\u2019innovation technologique, des restructurations industrielles et des bouleversements des march\u00e9s est devenu tellement caract\u00e9ristiques de notre environnement \u00e9conomique que la stabilit\u00e9 des emplois est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9e comme le signe d\u2019un handicap comp\u00e9titif. \u00abIl y a dix ans, nous aurions consid\u00e9r\u00e9 une anciennet\u00e9 moyenne \u00e9lev\u00e9e comme un indicateur de carri\u00e8res de haut niveau qualitatif, de loyaut\u00e9 r\u00e9ciproque et de disponibilit\u00e9. Aujourd\u2019hui ces carri\u00e8res stables sont associ\u00e9es \u00e0 de la rigidit\u00e9, \u00e0 l\u2019existence de barri\u00e8res \u00e0 la mobilit\u00e9, \u00e0 un manque d\u2019ambition et d\u2019exploitation de l\u2019exp\u00e9rience\u00bb ((Luc Sels et al. 2006)).<\/p>\n<h2>Un march\u00e9 du travail polaris\u00e9<\/h2>\n<p>La deuxi\u00e8me grande \u00e9volution du march\u00e9 du travail concerne les niveaux de formation et de qualification. Le vocable \u00ab\u00e9conomie de la connaissance\u00bb fait souvent penser \u00e0 une sorte d\u2019\u00e9l\u00e9vation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des niveaux d\u2019instruction requis par le march\u00e9 du travail. Mais cette vue est absolument trompeuse. En r\u00e9alit\u00e9, la plupart des \u00e9tudes sur le sujet semblent aujourd\u2019hui indiquer plut\u00f4t une \u00abpolarisation\u00bb du march\u00e9 du travail. Cette id\u00e9e fait son chemin et dicte d\u00e9sormais les orientations de politique \u00e9conomique et de formation.<\/p>\n<p>Un rapport r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la demande du ministre Vandenbroucke expliquait en 2006 : \u00abLa plupart des \u00e9tudes internationales indiquent que les plus fortes cr\u00e9ations d\u2019emplois doivent \u00eatre attendues, d\u2019une part, dans les postes de management et les emplois professionnels et techniques de tr\u00e8s haut niveau, mais, d\u2019autre part, \u00e9galement dans les emplois du secteur des services exigeant une qualification moyenne ou faible. Momentan\u00e9ment, en Flandre aussi, les emplois faiblement qualifi\u00e9s du secteur des services sont encore fortement repr\u00e9sent\u00e9s\u00bb ((Sels et al. 2006)). \u00abEncore\u00bb&#8230; Mais trois ans plus tard, dans une note en date de mai 2009 que l\u2019administration flamande adresse au (futur) nouveau gouvernement, le mot \u00abencore\u00bb est d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9. \u00abBien que les services marchands \u00e0 haut degr\u00e9 de connaissance continuent de cro\u00eetre rapidement, nous ne pouvons n\u00e9gliger l\u2019importance de l\u2019emploi dans les services marchands moins exigeants en connaissances. En 2005, ces deux secteurs repr\u00e9sentaient respectivement 35,1% et 53,8% de l\u2019emploi dans les services marchands\u00bb ((Vlaamse Overheid 2009)). La dizaine de pour-cent restants repr\u00e9sente essentiellement les services financiers. Le rapport pr\u00e9voit que d\u2019ici 2013 les services marchands \u00e0 haut degr\u00e9 de connaissance continueront de cro\u00eetre, mais exclusivement au d\u00e9triment des services financiers. En d\u2019autres termes, les services marchands \u00e0 faible composante de \u00absavoirs\u00bb (donc requ\u00e9rant des travailleurs peu qualifi\u00e9s) ne verront pas leur volume diminuer d\u2019ici 2013, mais augmenter. Le rapport poursuit en \u00e9voquant une \u00abpolarisation\u00bb des emplois\u00a0: \u00abAu niveau des comp\u00e9tences et niveaux de qualifications exig\u00e9s, le secteur tertiaire est tr\u00e8s dual. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019emplois \u00e0 haut degr\u00e9 de connaissance et bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, il existe \u00e9galement beaucoup d\u2019emplois faiblement qualifi\u00e9s et mal pay\u00e9s. (&#8230;) Selon les projections de l\u2019agence europ\u00e9enne C\u00e9defop, cette tendance s\u2019amplifiera \u00e0 l\u2019avenir. L\u2019\u00e9conomie de la connaissance conduit \u00e0 une croissance des emplois \u00e0 haut niveau de connaissance, comme les managers et les professionnels hautement qualifi\u00e9s. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, le nombre de postes dans les \u2018elementary occupations\u2019 (emplois qui ne n\u00e9cessitent pas ou peu de qualifications) continue d\u2019augmenter\u00a0: dans les 25 pays de l\u2019UE, il est pass\u00e9 de 8,6% en 1996 \u00e0 10,9% en 2006 et on pr\u00e9voit 11,8% en 2015)\u00bb.<\/p>\n<p>Le chercheur <strong>Maarten Goos<\/strong> a calcul\u00e9 qu\u2019entre 1975 et 1999 le Royaume Uni avait connu une croissance des \u00abpetits boulots\u00bb (lousy jobs) \u00abessentiellement dans les emplois faiblement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s du secteur des services\u00bb. Cette croissance, dit encore Goos, est certes moins forte que celle des emplois \u00e0 tr\u00e8s haut niveau de qualification (lovely jobs), mais entre les deux on assiste au d\u00e9clin du nombre d\u2019emplois interm\u00e9diaires (middling jobs) : travailleurs qualifi\u00e9s dans les bureaux et l\u2019industrie ((Goos 2003)). C\u2019est \u00e0 Goos et \u00e0 son coll\u00e8gue Alan Manning que l\u2019on doit une jolie caract\u00e9risation du march\u00e9 du travail qui, selon eux, se divise en \u00abMacJobs and McJobs\u00bb (par r\u00e9f\u00e9rence, respectivement, \u00e0 l\u2019ordinateur f\u00e9tiche de la marque Apple et aux fast-food McDonald\u2019s)<\/p>\n<p>Dans la plupart des autres pays industrialis\u00e9s, la polarisation du march\u00e9 du travail date des ann\u00e9es 90. <strong>David Autor<\/strong> et ses coll\u00e8gues montrent par exemple qu\u2019aux Etats-Unis, \u00abpour les ann\u00e9es 1980, les statistiques indiquent un d\u00e9clin de l\u2019emploi \u00e0 faible niveau d\u2019instruction et une croissance quasi-lin\u00e9aire dans toutes les autres cat\u00e9gories. Par contraste, l\u2019\u00e9volution de l\u2019emploi dans les ann\u00e9es 1990 est polaris\u00e9e, avec la plus forte croissance dans les emplois tr\u00e8s hautement qualifi\u00e9s, la plus faible croissance dans les emplois \u00e0 qualification interm\u00e9diaire et une croissance modeste dans les emplois faiblement qualifi\u00e9s\u00bb ((Autor et al. 2006)).<\/p>\n<p>M\u00eame tableau en France o\u00f9, durant la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es 90, le volume des emplois non qualifi\u00e9s est pass\u00e9 de 4,4 \u00e0 5,1 millions ((Chardon 2001)). Enfin, aux Etats-Unis, les projections du d\u00e9partement f\u00e9d\u00e9ral de l\u2019Emploi pr\u00e9voient que, parmi les postes de travail qui conna\u00eetront la plus forte demande d\u2019ici 2016, la moiti\u00e9 seront du type \u00abshort term on-the-job training\u00bb (formation de courte dur\u00e9e sur le tas) ((Shniper et Dohm 2007)).<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat majeur des travaux de Autor et Goos est qu\u2019ils expliquent, sur le plan th\u00e9orique, comment cette dualisation du march\u00e9 du travail est reli\u00e9e, l\u00e0 encore, \u00e0 la nature des innovations technologiques et en particulier des TIC. Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019une \u00e9volution conjoncturelle, mais d\u2019une tendance profonde, li\u00e9e historiquement au d\u00e9veloppement des forces productives.<\/p>\n<h2>Les comp\u00e9tences \u00e0 la rescousse<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9tat de crise \u00e9conomique quasi permanent o\u00f9 se d\u00e9bat le capitalisme emm\u00e8ne ses porte-parole et ses d\u00e9fenseurs \u00e0 exiger que l\u2019on utilise mieux l\u2019enseignement au service de la comp\u00e9titivit\u00e9 des entreprises. Mais cette attente entre en contradiction avec l\u2019\u00e9troitesse des marges budg\u00e9taires et donc l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019augmenter encore le co\u00fbt des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs.<\/p>\n<p>Du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle jusqu\u2019aux ann\u00e9es 80, sous la pression des demandes du march\u00e9 du travail, l\u2019\u00e9cole secondaire con\u00e7ue initialement pour les enfants de la bourgeoise s\u2019\u00e9tait ouverte petit \u00e0 petit aux fils et aux filles des familles populaires. Cette \u00e9cole-l\u00e0 a estim\u00e9 devoir continuer de faire ce qu\u2019en avaient toujours attendu les parents de la bourgeoisie : amener leurs enfants le plus loin possible. Aujourd\u2019hui, continuer sur cette voie, ce serait du gaspillage, estime l\u2019OCDE, car \u00abtous n\u2019embrasseront pas une carri\u00e8re dans le dynamique secteur de la \u201cnouvelle \u00e9conomie\u201d \u2013 en fait, la plupart ne le feront pas \u2013 de sorte que les programmes scolaires ne peuvent \u00eatre con\u00e7us comme si tous devaient aller loin\u00bb ((OCDE 2001)). Vous avez bien lu\u00a0: l\u2019\u00e9cole et ses programmes ne doivent pas faire en sorte que tous aillent le plus loin possible. Ce serait, comme le disait <strong>Claude Th\u00e9lot<\/strong> dans son grand rapport sur l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise, commandit\u00e9 par Jacques Chirac, \u00abune illusion pour les individus et une absurdit\u00e9 sociale, puisque les qualifications scolaires ne seraient plus associ\u00e9es, m\u00eame vaguement, \u00e0 la structure des emplois\u00bb ((Th\u00e9lot 2004)).<\/p>\n<p>La question fondamentale qui se pose aux d\u00e9cideurs de l\u2019enseignement dans les pays capitalistes avanc\u00e9s est donc la suivante\u00a0: \u00e0 quoi doivent ressembler les contenus et les pratiques d\u2019\u00e9ducation, en particulier pour les ann\u00e9es d\u2019\u00e9cole qui sont communes pour tous, si l\u2019on veut que celles-ci r\u00e9pondent aux tendances lourdes des march\u00e9s du travail\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019approche par comp\u00e9tences intervient comme un \u00e9l\u00e9ment importante de la r\u00e9ponse \u00e0 cette question, parce qu\u2019elle permet d\u2019atteindre un triple objectif :<\/p>\n<ul>\n<li>rapprocher le monde de l\u2019enseignement du monde de l\u2019entreprise\u00a0;<\/li>\n<li>recentrer la formation, de la maternelle \u00e0 l\u2019universit\u00e9, sur les exigences premi\u00e8res du march\u00e9 du travail : l\u2019adaptabilit\u00e9 et la mobilit\u00e9 des travailleurs\u00a0;<\/li>\n<li>r\u00e9soudre la contradiction entre un enseignement largement commun (de l\u2019\u00e9cole maternelle jusqu\u2019\u00e0 12, 14 ou 16 ans, selon les pays) et un march\u00e9 du travail de plus en plus polaris\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le premier point est \u00e9vident et largement illustr\u00e9 plus haut. Dans son rapport pour la Fondation Roi Baudouin, <strong>Chris De Meerler<\/strong> le reconna\u00eet sans ambage\u00a0: \u00abl\u2019utilisation des comp\u00e9tences pr\u00e9sente en tout cas l\u2019avantage d\u2019offrir un langage et un cadre conceptuel communs \u00e0 l\u2019enseignement et au monde de l\u2019entreprise. Cela n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 le cas.\u00bb ((De Meerler 2006)).<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me point d\u00e9coule de la nature m\u00eame de l\u2019approche par comp\u00e9tences. L\u2019\u00e9l\u00e8ve y apprend davantage \u00e0 \u00abse d\u00e9brouiller\u00bb face \u00e0 une situation nouvelle plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 acqu\u00e9rir une v\u00e9ritable ma\u00eetrise th\u00e9orique des savoirs. Il arrive qu\u2019un peintre, un plafonneur, un menuisier&#8230; doive monter ou d\u00e9monter une prise de courant. Pourtant, un entrepreneur n\u2019a que faire d\u2019un ouvrier qui saurait interpr\u00e9ter le \u00abvoltage\u00bb comme une \u00abvariation de l\u2019\u00e9nergie potentielle dans un champ de forces\u00bb; en revanche, il attend de lui qu\u2019il sache manipuler un nouveau mod\u00e8le de voltm\u00e8tre en lisant son mode d\u2019emploi ou, mieux encore, sans avoir \u00e0 le lire. Il n\u2019a pas besoin de travailleurs qui comprennent le monde naturel ou social; il a besoin d\u2019efficacit\u00e9 imm\u00e9diate, dans des situations vari\u00e9es mais dans un champ limit\u00e9 de \u00abfamilles de t\u00e2ches\u00bb. L\u2019approche par comp\u00e9tences est sens\u00e9e assurer cette capacit\u00e9 d\u2019adaptation face aux mutations technologiques ou aux nombreux changements de postes et d\u2019emplois en cours de carri\u00e8re. Le raisonnement ci-dessus est encore plus vrai dans le domaine des services. Or, pour Andries de Grip, professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Maastricht, \u00abla plus forte croissance d\u2019emplois se situe dans le secteur des services. On y trouve de nombreuses fonctions o\u00f9 il s\u2019agit moins de mobiliser des connaissances professionnelles pr\u00e9cises, mais plut\u00f4t des comp\u00e9tences g\u00e9n\u00e9riques comme la capacit\u00e9 d\u2019analyse ou de communication\u00bb ((Mulder et all. 2008)).<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019approche par comp\u00e9tences, estime <strong>Perrenoud<\/strong>, l\u2019\u00e9l\u00e8ve sera \u00abcapable de mobiliser ses acquis scolaires en dehors de l\u2019\u00e9cole, dans des situations diverses, complexes, impr\u00e9visibles\u00a0\u00bb ((Perrenoud 1995)). Pour <strong>Guy Le Boterf<\/strong>, expert en management et en d\u00e9veloppement des comp\u00e9tences et auteur de nombreux ouvrages et articles sur l\u2019approche par comp\u00e9tences, il faut un enseignement qui \u00abne se limite pas \u00e0 des savoir-faire ponctuels mais qui prenne en compte la capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer des situations professionnelles de plus en plus complexes et \u00e9v\u00e9nementielles. \u00catre comp\u00e9tent ce n&#8217;est pas seulement savoir ex\u00e9cuter une op\u00e9ration, mais c&#8217;est savoir agir et r\u00e9agir dans un contexte particulier, c&#8217;est savoir faire face \u00e0 l&#8217;impr\u00e9vu, \u00e0 l&#8217;in\u00e9dit\u00bb ((Le Boterf, in Bosman 2000)).<\/p>\n<p>Pour le groupe de r\u00e9flexion du Vlaamse Onderwijsraad, la flexibilit\u00e9, l\u2019adaptabilit\u00e9 et la polyvalence sont \u00e9galement les arguments-cl\u00e9s pour l\u2019introduction d\u2019un enseignement orient\u00e9 sur le d\u00e9veloppement de comp\u00e9tences ((VLOR 2008b)).<\/p>\n<p>Instruire tous les \u00e9l\u00e8ves dans le latin, le calcul diff\u00e9rentiel et l\u2019histoire de la litt\u00e9rature, voil\u00e0 qui est parfaitement superflu et donc, d\u00e9sormais, \u00e9conomiquement inadmissible. Ces savoirs \u00abgratuits\u00bb ne sont d\u2019aucune utilit\u00e9 sur le march\u00e9 du travail. Quant aux savoirs techniques, aux qualifications professionnelles, ils sont trop \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, trop vite obsol\u00e8tes, pour que cela vaille la peine d\u2019encore les enseigner. C\u2019est pourquoi, \u00abl\u2019approche par comp\u00e9tences vise \u00e0 l\u2019int\u00e9gration de vastes connaissances professionnelles, de coop\u00e9rations socio-communicatives, d\u2019une pens\u00e9e orient\u00e9e vers la r\u00e9solution de probl\u00e8mes et de capacit\u00e9s autor\u00e9gulatrices. Nous nous dirigeons vers des formations de base plus polyvalentes (&#8230;) Etre capable d\u2019agir efficacement dans des contextes changeants exige que les processus d\u2019apprentissages partent de situations r\u00e9elles, de projets concrets\u00bb. ((VLOR 2004)) On retrouve, dans ce discours, \u00abl\u2019idol\u00e2trie de la flexibilit\u00e9\u00bb que <strong>Marcel Crahay<\/strong> critique dans l\u2019approche par comp\u00e9tences ((Crahay 2005)).<\/p>\n<p>Dans les nouvelles relations de travail hyper-mobiles, hyper-flexibles, les vieilles qualifications professionnelles constituent un mode de r\u00e9gulation formation-emploi qui appara\u00eet comme trop rigide. L\u00e0 encore, les comp\u00e9tences semblent apporter la souplesse r\u00e9clam\u00e9e par les employeurs. En revanche, pour les travailleurs, \u00ab\u00a0cette logique de la comp\u00e9tence, impos\u00e9e sous pr\u00e9texte de permettre aux entreprises de s\u2019adapter plus rapidement, tend de plus en plus \u00e0 d\u00e9truire les formes de sociabilit\u00e9 qui existaient entre les employ\u00e9s\u00bb ((Elisabeth Dugu\u00e9, cit\u00e9e par Crahay 2005)).<\/p>\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me point tient au caract\u00e8re flexible du concept de comp\u00e9tence lui-m\u00eame. Il s\u2019agit en effet de r\u00e9duire les objectifs de l\u2019enseignement obligatoire \u00e0 ce qui devrait constituer le bagage commun de personnes qui occuperont des emplois situ\u00e9s aux deux extr\u00e9mit\u00e9s de la hi\u00e9rarchie du march\u00e9 du travail, des emplois aussi diff\u00e9rents qu\u2019un ing\u00e9nieur et un vendeur de hamburgers. Ce plus petit d\u00e9nominateur commun, ce sont les comp\u00e9tences de base, dont diff\u00e9rents organismes, comme l\u2019OCDE et l\u2019Union europ\u00e9enne, se sont attel\u00e9s \u00e0 \u00e9tablir la liste. On y retrouve syst\u00e9matiquement les \u00e9l\u00e9ments suivants\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>capacit\u00e9 de communication dans la langue maternelle<\/li>\n<li>capacit\u00e9 de communication dans une ou plusieurs langues \u00e9trang\u00e8res<\/li>\n<li>culture scientifique, technologique et math\u00e9matiqu<\/li>\n<li>alphab\u00e9tisation num\u00e9rique (utilisation d\u2019un ordinateur)<\/li>\n<li>flexibilit\u00e9 et adaptabilit\u00e9<\/li>\n<li>esprit d\u2019entreprise<\/li>\n<\/ul>\n<p>Telles sont les comp\u00e9tences requises pour tous les travailleurs. En effet, les nouveaux emplois \u00abnon qualifi\u00e9s\u00bb, \u00e9voqu\u00e9s plus haut, font tous appel \u00e0 ces comp\u00e9tences. Aujourd\u2019hui, le travailleur r\u00e9put\u00e9 sans qualification doit pouvoir lire et \u00e9crire, effectuer une multiplication et une addition, baragouiner quelques mots d\u2019anglais et de n\u00e9erlandais, utiliser un traitement de texte, effectuer une recherche sur Google, transf\u00e9rer un fichier sur une cl\u00e9 USB, s\u2019exprimer poliment, faire la conversation aux clients, poss\u00e9der un permis de conduire et trouver sa route avec un GPS. On attend aussi de lui qu\u2019il ait l\u2019esprit d\u2019entreprise et le sens du travail d\u2019\u00e9quipe, qu\u2019il soit disponible le week-end, qu\u2019il sache se serrer la ceinture, qu\u2019il puisse prendre des initiatives quand c\u2019est n\u00e9cessaire, qu\u2019il n\u2019en prenne surtout pas quand il ne faut pas, qu\u2019il soit disciplin\u00e9 au travail, qu\u2019il fasse copain-copain avec son sup\u00e9rieur lors du barbecue de fin d\u2019ann\u00e9e et qu\u2019il y apprenne avec le sourire qu\u2019il sera vir\u00e9 \u00e0 la rentr\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019approche par comp\u00e9tences, le travail sur des projets de mini-entreprises scolaires et le recentrage sur les comp\u00e9tences de base \u00e9num\u00e9r\u00e9es ci-dessus doivent transformer les travailleurs \u00abnon qualifi\u00e9s\u00bb en ces esp\u00e8ces de \u00abbonnes \u00e0 tout faire\u00bb du march\u00e9 du travail. Leurs comp\u00e9tences de base \u00e9parses, partag\u00e9es par tous, ne devront pas \u00eatre reconnues comme telles sur le march\u00e9 du travail, ni donc valoris\u00e9es. Actuellement, selon la Commission europ\u00e9enne, 75 millions de travailleurs europ\u00e9ens (soit 32%) ne poss\u00e8dent pas ces comp\u00e9tences de base. D\u00e8s lors, ils restent en marge du march\u00e9 du travail et ne participent pas \u00e0 la rotation rapide de la main d\u2019\u0153uvre. Si demain le r\u00e9servoir dans lequel on peut puiser les \u00abtravailleurs non qualifi\u00e9s mais comp\u00e9tents\u00bb augmentait de 75 millions d\u2019unit\u00e9s, imaginez les pressions que les employeurs pourraient exercer sur les salaires et les conditions de travail&#8230; Comme le note une \u00e9tude du consultant britannique \u00abLondon Economics\u00bb, agissant ici comme conseiller de la Commission europ\u00e9enne : \u00abPour un niveau de demande donn\u00e9, correspondant \u00e0 un certain type de comp\u00e9tences, l\u2019augmentation de l\u2019offre de ces comp\u00e9tences-l\u00e0 r\u00e9sultera en une baisse des salaires r\u00e9els pour tous les travailleurs qui en disposaient d\u00e9j\u00e0\u00bb ((CEC 2005)).<\/p>\n<p>La formulation des comp\u00e9tences de base ne signifie \u00e9videmment pas que personne ne devrait aller au-del\u00e0. Une partie importante des futurs travailleurs devra poursuivre des \u00e9tudes en vue de l\u2019acquisition de qualifications de haut niveau. Et les \u00e9lites sociales continueront aussi de s\u2019assurer que leurs propres enfants aient acc\u00e8s \u00e0 la formation humaniste qui leur offrira la capacit\u00e9 de diriger le monde. Mais cela se fera en partie en dehors de l\u2019\u00e9cole et en partie dans les \u00e9coles qui sont aujourd\u2019hui d\u00e9j\u00e0 r\u00e9serv\u00e9es aux \u00e9lites. L\u00e0 encore, l\u2019approche par comp\u00e9tences prend toute son importance puisque son caract\u00e8re flou, impr\u00e9cis, permet justement d\u2019interpr\u00e9ter les m\u00eames programmes de fa\u00e7on extr\u00eamement variable (voir plus loin : \u00abDes programmes qui divisent\u00bb).<\/p>\n<h2>A quoi sert l\u2019\u00e9cole\u00a0?<\/h2>\n<p><strong>Marcel Crahay<\/strong>, qui fut pourtant jadis l\u2019un des d\u00e9fenseurs de l\u2019introduction des comp\u00e9tences dans l\u2019enseignement francophone belge, \u00e9crit aujourd\u2019hui\u00a0: \u00ab\u00a0la logique de la comp\u00e9tence est, au d\u00e9part, un costume taill\u00e9 sur mesure pour le monde de l\u2019entreprise. D\u00e8s lors qu\u2019on s\u2019obstine \u00e0 en rev\u00eatir l\u2019\u00e9cole, celle-ci est engonc\u00e9e dans un habit trop \u00e9triqu\u00e9 eu \u00e9gard \u00e0 sa dimension n\u00e9cessairement humaniste. Il est urgent que l\u2019\u00e9cole se d\u00e9gage de l\u2019emprise de l\u2019\u00e9conomisme qui s\u2019insinue dans tous ses rouages, intellectuels et organisationnels\u00bb ((Crahay 2005)).<\/p>\n<p>Car au fond, que nous demande-t-on ? D\u2019appauvrir l\u2019enseignement, d\u2019en r\u00e9duire les objectifs \u00e0 une demi-douzaine de \u00abcomp\u00e9tences de base\u00bb. Et au nom de quoi ? Des besoins d\u2019un syst\u00e8me \u00e9conomique dont la faillite est patente et la fin irr\u00e9m\u00e9diable, quoiqu\u2019impr\u00e9visible. La question qui se pose aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 n\u2019est plus\u00a0: \u00abl\u2019\u00e9conomie capitaliste a-t-elle un avenir\u00a0?\u00bb. Mais seulement\u00a0: \u00abpar quelles violences, quelles souffrances nous faudra-t-il encore passer pour mettre fin \u00e0 ce syst\u00e8me\u00a0?\u00bb Et pour l\u2019\u00e9cole, la question pertinente n\u2019est donc pas \u00abde quels savoirs armer les jeunes pour \u00eatre comp\u00e9titifs dans cette \u00e9conomie, pour \u00eatre les plus forts, pour \u00e9craser les autres\u00bb, mais bien : \u00abquels savoirs et quelles valeurs leur seront n\u00e9cessaires afin de sortir le monde des crises \u00e9conomiques, climatiques, \u00e9cologiques, \u00e9nerg\u00e9tiques, alimentaires, sociales, culturelles&#8230; qui s\u2019encha\u00eenent avec une force toujours redoubl\u00e9e\u00a0? Quels savoirs et quelles valeurs l\u2019\u00e9ducation doit-elle transmettre \u2014 et \u00e0 qui les transmettre\u00a0? \u2014 pour acc\u00e9l\u00e9rer la fin d\u2019un ordre \u00e9conomique et social anarchique et inique, qui conduit l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 la ruine\u00a0?\u00bb. La r\u00e9ponse \u00e0 cette question-l\u00e0 ne r\u00e9side pas dans l\u2019approche par comp\u00e9tences mais avant tout dans une solide formation g\u00e9n\u00e9rale et polytechnique.<\/p>\n<p><em>Cet article fait partie d&#8217;un dossier publi\u00e9 dans <a href=\"https:\/\/www.skolo.org\/2007\/11\/26\/abonnez-vous-affiliez-vous-aidez-nous\/\">L\u2019\u00e9cole d\u00e9mocratique<\/a>, n\u00b039, du mois de septembre 2009. Il peut \u00eatre t\u00e9l\u00e9charg\u00e9 int\u00e9gralement au format PDF en cliquant ici :\u00a0<\/em><a href=\"http:\/\/www.skolo.org\/CM\/wp-content\/uploads\/2009\/10\/APC_Mystification.pdf\">APC_Mystification.pdf<\/a><\/p>\n<p>Pour poursuivre la lecture de ce dossier: <a href=\"https:\/\/www.skolo.org\/2009\/10\/01\/mobiliser-sans-connaitre-ni-comprendre\/\"><em>&#8220;Mobiliser, sans connaitre ni comprendre&#8221;<\/em><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8211;D\u00e8s que l&#8217;on gratte un peu le discours romantique de certains p\u00e9dagogues, l&#8217;approche par comp\u00e9tences se d\u00e9voile pour ce qu&#8217;elle est : une conception de l&#8217;\u00e9ducation enti\u00e8rement vou\u00e9e \u00e0 faire de l&#8217;\u00e9cole un instrument docile au service de la rentabilit\u00e9 \u00e9conomique et du profit.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":6513,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-1362","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1362","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1362"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1362\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6513"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1362"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1362"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1362"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}