{"id":11478,"date":"2019-03-15T09:33:32","date_gmt":"2019-03-15T08:33:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.skolo.org\/?p=11478"},"modified":"2022-08-17T12:59:29","modified_gmt":"2022-08-17T11:59:29","slug":"debat-sur-le-redoublement-une-querelle-sterile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/2019\/03\/15\/debat-sur-le-redoublement-une-querelle-sterile\/","title":{"rendered":"D\u00e9bat sur le redoublement : une querelle st\u00e9rile ?"},"content":{"rendered":"<p><strong>Les \u00e9tudes scientifiques sur l\u2019efficacit\u00e9 du redoublement se suivent et ne se ressemblent pas\u2026 du moins en apparence. Depuis longtemps, en particulier depuis la diffusion des travaux de Marcel Crahay<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-2\" href=\"#post-11478-footnote-2\">[1]<\/a><\/sup><\/sup>, la cause semblait entendue : le redoublement est une pratique inefficace. Mais en juin dernier, un article<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-3\" href=\"#post-11478-footnote-3\">[2]<\/a><\/sup><\/sup> de Hugues Draelants dans les <em>Cahiers du Girsef<\/em> (UCL), jetait un fameux pav\u00e9 dans la mare : l\u2019auteur y remettait en cause, preuves \u00e0 l\u2019appui, ce que l\u2019on croyait jusqu\u2019alors \u00eatre une th\u00e8se scientifique solidement v\u00e9rifi\u00e9e. Le titre de La Libre Belgique, au lendemain de la publication de ce Cahier en disait long\u00a0: \u00ab\u00a0Vouloir interdire le redoublement des \u00e9l\u00e8ves est un combat id\u00e9ologique, non scientifique\u00a0\u00bb.<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-4\" href=\"#post-11478-footnote-4\">[3]<\/a><\/sup><\/sup> Or, voil\u00e0 qu\u2019un nouvel article<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-5\" href=\"#post-11478-footnote-5\">[4]<\/a><\/sup><\/sup>, \u00e9crit conjointement par Benoit Galand (UCL) et des chercheurs de l\u2019ULg, publi\u00e9 dans les <em>Cahiers des Sciences de l\u2019\u00c9ducation<\/em> (ULg), vient r\u00e9affirmer avec autorit\u00e9 le caract\u00e8re inefficace et socialement injuste du redoublement. \u00ab\u00a0L\u2019ann\u00e9e doubl\u00e9e est une ann\u00e9e inutile\u00a0\u00bb titrait <em>Le Soir <\/em>sur deux pages.<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-6\" href=\"#post-11478-footnote-6\">[5]<\/a><\/sup><\/sup><\/strong><strong>Comment des d\u00e9marches scientifiques peuvent-elles conduire \u00e0 des conclusions aussi manifestement contradictoires\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Commen\u00e7ons par rappeler quelques chiffres. De tous les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs d\u2019Europe occidentale, celui de la F\u00e9d\u00e9ration Wallonie-Bruxelles d\u00e9tient le triste record du taux de redoublement. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de 15 ans, 46% de nos \u00e9l\u00e8ves accusent une ann\u00e9e ou davantage de retard scolaire. En moyenne ce taux s\u2019\u00e9tablit \u00e0 17% seulement en Europe occidentale<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-7\" href=\"#post-11478-footnote-7\">[6]<\/a><\/sup><\/sup>. Dans certains pays, comme la Norv\u00e8ge, le redoublement est tout simplement inexistant. Chez nous, en cinqui\u00e8me secondaire, six \u00e9l\u00e8ves sur dix ont d\u00e9j\u00e0 redoubl\u00e9 au moins une fois. Cela signifie que le parcours scolaire suppos\u00e9 \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb n\u2019est en fait suivi que par une minorit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n<p>Bien \u00e9videmment personne, \u00e0 ma connaissance, ne pr\u00e9tend que la FWB devrait s\u2019enorgueillir d\u2019un tel record. La question qui fait d\u00e9bat est celle du bien fond\u00e9 ou non de la pratique du redoublement. Et cette question doit se d\u00e9composer en deux volets. Le premier volet est celui de l\u2019efficacit\u00e9 du redoublement du point de vue individuel : l\u2019\u00e9l\u00e8ve qui redouble en profite-t-il sur le plan scolaire, en termes d\u2019apprentissage\u00a0? Le deuxi\u00e8me volet est celui de l\u2019efficacit\u00e9 du point de vue collectif\u00a0: la pratique du redoublement a-t-elle un impact positif ou n\u00e9gatif sur la qualit\u00e9 et\/ou l\u2019\u00e9quit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs\u00a0?<\/p>\n<h3>L\u2019(in)efficacit\u00e9 individuelle du redoublement<\/h3>\n<p>Les deux articles dont nous parlons traitent exclusivement (pour le premier) ou principalement (pour le second) de l\u2019aspect individuel. C\u2019est sur cet aspect aussi que porte la th\u00e8se \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb de Crahay lorsqu\u2019il affirme que le redoublement est inefficace. Remarquons d\u2019embl\u00e9e qu\u2019aucun des deux articles n\u2019est le fruit d\u2019un nouveau travail de recherche, portant directement sur l\u2019effet du redoublement. Il s\u2019agit, dans les deux cas, d\u2019une synth\u00e8se de la litt\u00e9rature existante sur le sujet.<\/p>\n<p>Pour trancher de fa\u00e7on tout \u00e0 fait rigoureuse la question de l\u2019efficacit\u00e9 du redoublement pour l\u2019\u00e9l\u00e8ve en \u00e9chec scolaire, il faudrait id\u00e9alement proc\u00e9der de la m\u00eame fa\u00e7on que celle mise en \u0153uvre pour tester si un m\u00e9dicament est efficace ou non : on l\u2019administre \u00e0 la moiti\u00e9 d\u2019un groupe de malades, pendant que l\u2019autre moiti\u00e9 re\u00e7oit un placebo. On devrait donc commencer par constituer un important \u00e9chantillon d\u2019\u00e9l\u00e8ves qui sont en situation difficile en fin d\u2019ann\u00e9e et le scinder al\u00e9atoirement en deux groupes. Au premier groupe on imposerait un redoublement, alors qu\u2019on laisserait \u00ab\u00a0passer\u00a0\u00bb le second. Puis on comparerait leurs performances et leurs trajectoires scolaires durant les ann\u00e9es suivantes.<\/p>\n<p>Pour des raisons \u00e9thiques assez \u00e9videntes, cette m\u00e9thode exp\u00e9rimentale est malheureusement inapplicable. Les chercheurs doivent d\u00e8s lors recourir \u00e0 d\u2019autres techniques pour tenter d\u2019isoler l\u2019effet du redoublement sur les apprentissages et les parcours scolaires des individus. Et comme aucune de ces m\u00e9thodes ne permet d\u2019exclure totalement les biais statistiques, on se retrouve avec des conclusions peu tranch\u00e9es et potentiellement contradictoires.<\/p>\n<p>\u00c0 vrai dire, une lecture attentive des deux articles fait appara\u00eetre des conclusions bien plus nuanc\u00e9es que ce qui en transpara\u00eet dans la grande presse.<\/p>\n<p>Voici ce que conclut Draelants : \u00ab\u00a0<em>Bien que la litt\u00e9rature sur le redoublement soit plut\u00f4t pl\u00e9thorique, je consid\u00e8re au terme de cette analyse que, contrairement \u00e0 l\u2019id\u00e9e re\u00e7ue, la recherche a encore beaucoup de progr\u00e8s \u00e0 faire. En attendant, il me semble important d\u2019arr\u00eater de pr\u00e9tendre que la science d\u00e9tiendrait la v\u00e9rit\u00e9 sur le sujet et qu\u2019elle plaiderait de mani\u00e8re unanime pour la promotion automatique plut\u00f4t que pour le redoublement. Dans l\u2019\u00e9tat actuel des connaissances, les d\u00e9partager de mani\u00e8re incontestable est impossible.<\/em>\u00a0\u00bb (p. 18)<\/p>\n<p>Et voici maintenant la conclusion de Galand et de ses coll\u00e8gues de l\u2019ULg : \u00ab\u00a0<em>Les r\u00e9sultats pass\u00e9s en revue dans ce texte (\u2026) ne permettent pas d\u2019affirmer avec certitude que le redoublement cause des probl\u00e8mes (surtout au niveau des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs, m\u00eame si cela reste une hypoth\u00e8se probable), mais ils peinent en tous cas \u00e0 montrer des indices en faveur du redoublement comme piste de solution. Ainsi, il est difficile de trouver des arguments scientifiques en faveur du redoublement, mais un faisceau convergent des meilleurs indices dont nous disposons pointent \u00e0 l\u2019inverse son inutilit\u00e9 voire ses cons\u00e9quences n\u00e9gatives potentielles<\/em>\u00a0\u00bb. (p. 20-21)<\/p>\n<p>Nous voil\u00e0 bien loin, dans les deux cas, d\u2019une affirmation tonitruante sur l\u2019efficacit\u00e9 ou l\u2019inefficacit\u00e9 du redoublement.<\/p>\n<p>Galand et ses confr\u00e8res de l\u2019ULg reconnaissent que \u00ab\u00a0l<em>a m\u00e9thode la plus convaincante pour tester une relation de causalit\u00e9 d&#8217;un point de vue scientifique (\u00e9tude exp\u00e9rimentale) n&#8217;est pas envisageable dans le cas du redoublement<\/em>\u00a0\u00bb. Mais, ajoutent-ils, \u00ab\u00a0l<em>es r\u00e9sultats pass\u00e9s en revue dans ce texte repr\u00e9sentent n\u00e9anmoins les meilleures \u00e9vidences disponibles au regard des m\u00e9thodes actuellement disponibles.<\/em>\u00a0\u00bb Alors que Draelants semble moins convaincu que ces \u00ab\u00a0meilleures \u00e9vidences\u00a0\u00bb emportent la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Au final, les deux \u00e9tudes sont int\u00e9ressantes et, sur bien des points, compl\u00e9mentaires. Nous aurions certainement tort de vouloir en extraire des conclusions simplistes.<\/p>\n<h3>Un probl\u00e8me de causalit\u00e9<\/h3>\n<p>L\u2019autre aspect des effets du redoublement, \u00e0 savoir son impact sur la performance et l\u2019\u00e9quit\u00e9 des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs, semble \u00e0 premi\u00e8re vue plus facile \u00e0 analyser et \u00e0 trancher. Comme le rappellent Benoit Galand et les chercheurs de l\u2019ULg, \u00ab\u00a0<em>dans les syst\u00e8mes qui pratiquent davantage le redoublement, tant au primaire que dans le secondaire, les in\u00e9galit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l\u2019origine socioculturelle de l\u2019\u00e9l\u00e8ve sont plus marqu\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>le niveau de performances d\u2019une \u00e9cole \u00e0 l\u2019autre varie nettement plus quand les taux de retard sont plus \u00e9lev\u00e9s<\/em>\u00a0\u00bb. La corr\u00e9lation avec les performances moyennes est un peu moins nette : \u00ab\u00a0<em>Dans PISA, les syst\u00e8mes o\u00f9 le redoublement est rare ont des performances un peu meilleures ; dans PIRLS, cela d\u00e9pend des cycles<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, comme c\u2019est si souvent le cas, consiste \u00e0 savoir quelles relations causales se cachent derri\u00e8re ces corr\u00e9lations. La pratique du redoublement dans certains pays, notamment en Belgique, est-elle une cause des in\u00e9galit\u00e9s sociales qui y caract\u00e9risent l\u2019enseignement ? Ou, au contraire, l\u2019existence d\u2019importantes in\u00e9galit\u00e9s scolaires est-elle l\u2019une des explications des taux de redoublement \u00e9lev\u00e9s ? Ou bien, existe-t-il d\u2019autres caract\u00e9ristiques des syst\u00e8mes d\u2019enseignement \u2014 financement, pratiques p\u00e9dagogiques, formation des enseignants,\u2026 \u2014 qui expliqueraient \u00e0 la fois les taux de redoublement et les in\u00e9galit\u00e9s scolaires ? Ou encore, et plus probablement, la corr\u00e9lation r\u00e9sulte-t-elle de l\u2019action combin\u00e9e et complexe de ces diff\u00e9rents d\u00e9terminants ? L\u2019\u00e9tude Galand-ULg passe, selon moi, un peu vite sur ces questions.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, chez ceux qui sont moins convaincus du bien fond\u00e9 de la lutte contre le redoublement, on invoque parfois les \u00ab\u00a0fonctions latentes\u00a0\u00bb de cette pratique. Ainsi la crainte du redoublement, dans le chef des \u00e9l\u00e8ves, constituerait un important outil de motivation des \u00e9l\u00e8ves (\u00ab\u00a0<em>Travaille pour r\u00e9ussir ton ann\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb) ou de gestion de la classe (\u00ab\u00a0<em>Sois sage ou tu risques de redoubler<\/em>\u00a0\u00bb). Le risque, \u00e9videmment, c\u2019est qu\u2019\u00e0 force d\u2019agiter la menace du redoublement, on cr\u00e9e aussi chez les \u00e9l\u00e8ves un \u00e9tat d\u2019esprit o\u00f9 le but de l\u2019effort et du travail scolaire n\u2019est pas d\u2019acqu\u00e9rir des savoirs, de d\u00e9couvrir le monde, de comprendre des choses nouvelles, de progresser\u2026 mais juste de r\u00e9ussir son ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Il faut bien reconna\u00eetre qu\u2019aujourd\u2019hui, dans l\u2019enseignement francophone belge surtout, cet \u00e9tat d\u2019esprit est tellement ancr\u00e9 chez les \u00e9l\u00e8ves qu\u2019il est devenu p\u00e9rilleux d\u2019envisager des mesures limitant le recours au redoublement. Si les chercheurs de l\u2019\u00e9tude Galand-ULg ont raison de souligner qu\u2019il n\u2019existe, au niveau des pays, aucune corr\u00e9lation positive entre la pratique du redoublement et le niveau des performances moyennes des \u00e9l\u00e8ves, on comprend n\u00e9anmoins les enseignants de nos contr\u00e9es lorsqu\u2019ils craignent que des mesures administratives en ce sens ne conduisent \u00e0 un nivellement par le bas. Il semble donc \u00e9vident qu\u2019il faudra travailler \u00e0 la r\u00e9ussite scolaire avant de pouvoir s\u2019attaquer \u00e0 la \u00ab\u00a0culture du redoublement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>Que faire ?<\/h3>\n<p>Interrog\u00e9 par le journal Le Soir, Beno\u00eet Galand explique : <em>\u00ab La priorit\u00e9, selon moi, est d\u2019abord de promouvoir d\u2019autres fa\u00e7ons d\u2019aider les \u00e9l\u00e8ves plut\u00f4t que de les faire redoubler.\u00a0\u00bb<\/em> Il propose ainsi de remplacer l\u2019\u00e9valuation \u00ab\u00a0r\u00e9ussite \/ \u00e9chec \u00ab\u00a0 par une \u00e9valuation formative, o\u00f9 la note est accompagn\u00e9e d\u2019informations sur la nature des difficult\u00e9s et la mani\u00e8re de progresser. Il propose \u00e9galement la mise en \u0153uvre de p\u00e9dagogies coop\u00e9ratives, o\u00f9 les \u00e9l\u00e8ves travaillent en groupe pour progresser collectivement. Ces deux pistes sont certainement int\u00e9ressantes et beaucoup d\u2019enseignants les pratiquent d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Mais Beno\u00eet Galand est beaucoup moins convaincant lorsqu\u2019il s\u2019engage sur le terrain institutionnel : \u00ab\u00a0<em>Les analyses nous indiquent qu\u2019une politique visant \u00e0 r\u00e9duire les taux de redoublement contribuerait \u00e0 diminuer les in\u00e9galit\u00e9s et la s\u00e9gr\u00e9gation scolaire et sociale<\/em>\u00a0\u00bb. Nous avons d\u00e9j\u00e0 vu que ceci reposait sur l\u2019interpr\u00e9tation un peu rapide d\u2019une corr\u00e9lation en termes de causalit\u00e9. Galand poursuit : \u00ab\u00a0<em>Ce que l\u2019on peut mettre en \u00e9vidence du Pacte d\u2019excellence actuellement mis au point, pour ce qui concerne le redoublement, c\u2019est le tronc commun. L\u2019id\u00e9e de mettre le m\u00eame parcours pour tout le monde et de dire : \u201cOn a jusqu&#8217;\u00e0 15 ans pour arriver, tous, \u00e0 ces socles de comp\u00e9tences\u201d<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Bien entendu, nous sommes favorables \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un tronc commun g\u00e9n\u00e9ral et polytechnique jusque 15 ans, et m\u00eame jusque 16 ans. Mais l\u2019analyse de Benoit Galand me semble erron\u00e9e. Pour lui, le tronc commun permettra de combattre le redoublement ce qui, \u00e0 son tour, am\u00e9liorera l\u2019\u00e9quit\u00e9 sociale de l\u2019enseignement. Or, je pense qu\u2019il faut renverser cette logique. Si l\u2019on veut r\u00e9ussir le tronc commun, c\u2019est-\u00e0-dire faire en sorte que tous les \u00e9l\u00e8ves acc\u00e8dent vers 15 ou 16 ans au vaste socle de savoirs et de formation intellectuelle (donc pas seulement de comp\u00e9tences) indispensable \u00e0 une citoyennet\u00e9 critique, il faudra pr\u00e9alablement combattre les m\u00e9canismes de l\u2019\u00e9chec des apprentissages (dont le redoublement massif est le sympt\u00f4me) et donc de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale de ces apprentissages.<\/p>\n<p>En effet, si le probl\u00e8me de l\u2019\u00e9chec scolaire r\u00e9sulte en partie de notre \u00ab\u00a0culture du redoublement\u00a0\u00bb, il est surtout le signe des formidables in\u00e9galit\u00e9s sociales scolaires dont nous sommes les champions mondiaux. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de comparer nos taux de redoublement avec ceux des pays voisins en les ventilant par cat\u00e9gorie sociale. Au quartile socio-\u00e9conomique sup\u00e9rieur (les 25% d\u2019\u00e9l\u00e8ves issus des familles les plus riches), nous affichons un taux de redoublement \u00e0 15 ans de 23%, contre 7 % pour la moyenne des pays d\u2019Europe occidentale. Cet \u00e9cart de 16 points pourrait sans doute \u00eatre attribu\u00e9 \u00e0 notre \u00ab\u00a0culture du redoublement\u00a0\u00bb. Mais au quartile socio-\u00e9conomique inf\u00e9rieur (les 25% les plus pauvres), nous atteignons un taux de redoublement de 68%, soit 45 points de plus que la moyenne des pays d\u2019Europe occidentale. En d\u2019autres mots, si une partie de nos taux de redoublement sont effectivement le signe d\u2019une \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb p\u00e9dagogique nuisible, fond\u00e9e sur une id\u00e9ologie m\u00e9ritocratique obsol\u00e8te, une partie bien plus grande encore de ces redoublements est le r\u00e9sultat de nos formidables in\u00e9galit\u00e9s sociales dans les apprentissages scolaires.<\/p>\n<h3>Le march\u00e9, toujours le march\u00e9&#8230;<\/h3>\n<p>Et l\u00e0 aussi il existe des corr\u00e9lations int\u00e9ressantes. Nous avons montr\u00e9<sup><sup><a id=\"post-11478-footnote-ref-8\" href=\"#post-11478-footnote-8\">[7]<\/a><\/sup><\/sup>, sur base des donn\u00e9es de l\u2019enqu\u00eate PISA 2015 et d\u2019\u00e9l\u00e9ments comparatifs sur l\u2019organisation des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs, que les \u00e9carts entre pays europ\u00e9ens sur le plan des in\u00e9galit\u00e9s sociales de performances scolaires s\u2019expliquaient pour 45% par les diff\u00e9rences en mati\u00e8re de quasi-march\u00e9 scolaire. Les pays qui, comme la Belgique, laissent une grande libert\u00e9 de choix aux parents et organisent une forte concurrence entre \u00e9coles ou r\u00e9seaux d\u2019\u00e9coles ont g\u00e9n\u00e9ralement des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs moins \u00ab\u00a0\u00e9quitables\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 les performances des \u00e9l\u00e8ves sont davantage li\u00e9es \u00e0 leur origine sociale.<\/p>\n<p>Mais, direz-vous, en d\u00e9clarant que le march\u00e9 scolaire serait l\u2019une des causes majeures de l\u2019iniquit\u00e9 de notre enseignement, ne suis-je pas en train de commettre \u00e0 mon tour l\u2019erreur de traduire abusivement une corr\u00e9lation en une relation causale particuli\u00e8re\u00a0? Je ne le pense pas. Premi\u00e8rement, parce qu\u2019entre les variables \u00ab\u00a0quasi-march\u00e9 scolaire\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e9quit\u00e9 scolaire\u00a0\u00bb il y a un ordre chronologique qui privil\u00e9gie l\u2019une des relations causales : l\u2019organisation plus ou moins lib\u00e9rale des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs r\u00e9sulte de choix politiques ant\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019apparition et \u00e0 l\u2019observation des in\u00e9galit\u00e9s sociales et ces derni\u00e8res pourraient donc difficilement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme une cause des politiques de libre march\u00e9 scolaire. Deuxi\u00e8mement, nous avons ici, \u00e0 notre disposition, une \u00ab\u00a0exp\u00e9rience\u00a0\u00bb tr\u00e8s semblable \u00e0 la m\u00e9thode de test des m\u00e9dicaments \u00e9voqu\u00e9e plus haut : jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 90, les pays nordiques avaient des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs tr\u00e8s semblables (enseignement presque 100% public, pas de concurrence ni de libre choix, tronc commun de longue dur\u00e9e, peu ou pas de redoublement, financement g\u00e9n\u00e9reux\u2026) et affichaient les indicateurs d\u2019\u00e9quit\u00e9 les plus favorables au monde. Depuis lors, l\u2019un de ces pays, la Su\u00e8de, a modifi\u00e9 une seule de ces caract\u00e9ristiques : il a introduit un libre march\u00e9 scolaire. Et depuis lors, ses r\u00e9sultats en mati\u00e8re d\u2019\u00e9quit\u00e9 et de s\u00e9gr\u00e9gation sociale n\u2019ont cess\u00e9 de se d\u00e9t\u00e9riorer. La Finlande a suivi une \u00e9volution similaire, mais nettement moins pouss\u00e9e. La Norv\u00e8ge, o\u00f9 les conditions sociales ont pourtant \u00e9volu\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019en Su\u00e8de et en Finlande, a conserv\u00e9 son enseignement public sans libre choix et elle reste le champion de l\u2019\u00e9quit\u00e9 scolaire.<\/p>\n<p>En conclusion, nous continuerons de dire et de redire qu\u2019il faut en priorit\u00e9 s\u2019attaquer \u00e0 la cause principale des criantes in\u00e9galit\u00e9s sociales de notre enseignement, \u00e0 savoir le libre march\u00e9 scolaire avec ses r\u00e9seaux, sa concurrence et ses s\u00e9gr\u00e9gations. Et qu\u2019ensuite seulement il sera possible de mettre en place un v\u00e9ritable tronc commun de haut niveau et rendre inutile, sinon toute forme de redoublement, au moins la majeure partie de ces souffrances que nous infligeons, bien inutilement, \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n<ol>\n<li id=\"post-11478-footnote-2\">Voir en particulier son ouvrage \u00ab\u00a0Peut-on lutter contre l\u2019\u00e9chec scolaire ?\u00a0\u00bb paru en 1996 <a href=\"#post-11478-footnote-ref-2\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-11478-footnote-3\">Draelants, H. (2018). <em>Le redoublement est-il vraiment moins efficace que la promotion automatique\u202f? Une \u00e9vidence \u00e0 r\u00e9interroger<\/em>. Les Cahiers de Recherche Du Girsef. <a href=\"#post-11478-footnote-ref-3\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-11478-footnote-4\"><em>La Libre Belgique<\/em>, 28 juin 2018 <a href=\"#post-11478-footnote-ref-4\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-11478-footnote-5\">Galand, B., Lafontaine, D., Baye, A., Dachet, D., and Monseur, C. (2019). <em>Le redoublement est inefficace, socialement injuste, et favorise le d\u00e9crochage scolaire<\/em>. Les Cahiers des Sciences de l\u2019\u00c9ducation. <a href=\"#post-11478-footnote-ref-5\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-11478-footnote-6\"><em>Le Soir<\/em>, 6 mars 2019 <a href=\"#post-11478-footnote-ref-6\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-11478-footnote-7\">Sur base de PISA 2015 <a href=\"#post-11478-footnote-ref-7\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-11478-footnote-8\">Hirtt, N. (2017). Impact des facteurs de s\u00e9gr\u00e9gation et du financement sur l\u2019\u00e9quit\u00e9 des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs europ\u00e9ens. Quelques le\u00e7ons statistiques de l\u2019enqu\u00eate PISA 2015. <em>L\u2019\u00c9cole D\u00e9mocratique <\/em>n\u00b070. <a href=\"#post-11478-footnote-ref-8\">\u2191<\/a><\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u00e9tudes scientifiques sur l\u2019efficacit\u00e9 du redoublement se suivent et ne se ressemblent pas\u2026 du moins en apparence. Depuis longtemps, en particulier depuis la diffusion des travaux de Marcel Crahay[1], la cause semblait entendue : le redoublement est une pratique inefficace. Mais en juin dernier, un article[2] de Hugues Draelants dans les Cahiers du Girsef [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":11479,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-11478","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11478","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11478"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11478\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11479"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11478"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11478"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.skolo.org\/CM\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11478"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}